The Lobster aigre-doux…
Alex 20 novembre 2015

Temps de lecture : 6 minutes

The Lobster fait partie de ces films qui jouent sur leur appartenance à la sélection du festival de Cannes dans leur marketing, celui-ci affichant son macaron palmé de façon d’autant plus ostentatoire qu’il est sorti de la croisette avec le grand prix du jury.


 

J’ai une relation un peu conflictuelle avec le festival de Cannes, au même titre que les Oscars, en cela que pour ces deux têtes de proue du « cinéma primé » mondial, les films donnent souvent l’impression d’être sélectionnés de façon plus politique que sur la qualité véritable des films, ou même sur la base d’un certain copinage parfois franchement gênant tant il est visible. Ainsi, depuis plusieurs années, les Palmes d’Or font rarement sens, à l’exception de celle donnée en 2010 à Apichatpong Weerasethakul pour son superbe et hallucinatoire Oncle Boonmee, et cela se ressent dans le reste de la sélection.

Malgré tout, The Lobster m’intriguait, surtout parce que son postulat de départ, pour une fois, n’est pas motivé par le sentiment de sérieux moralisateur qui semble porter tant de films de la sélection à Cannes (il n’y a qu’à voir Le fils de Saul, ou Chronic), et pouvait donner un excellent film. L’idée est simple : dans un futur indéterminé (mais qu’on imagine proche), il est illégal d’être célibataire, et lorsqu’on reste seul plus de 45 jours, on est transformé en animal par les autorités compétentes.

Le tout commence plutôt très bien, la première moitié du film présentant à travers le personnage de Colin Farrell le système absurde auquel on est confrontés. Les « esseulés » sont emmenés dans différents hôtels, pour espérer trouver l’âme sœur parmi les autres présents, âme sœur qu’ils doivent trouver en ayant un critère en commun, quel qu’il soit (ainsi, deux des pensionnaires se retrouvent ensemble car ils ont tendance à saigner du nez).

 

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© Haut et Court, 2015 – The Lobster (John C. Reilly, Ben Whishaw, Colin Farrell)

 

— LÁNTHIMOS MANIE TRÈS BIEN L’HUMOUR NOIR…
Ce mélange est plutôt réussi, entre une bureaucratie d’état toute-puissante contrôlant les relations entre les gens (idée que ne renierait pas Terry Gilliam), et un traitement de la violence assez clinique et froid qui fait penser par moments à Haneke, le spectre de Funny Games planant sur certaines scènes où c’est la tension plus que l’humour qui pousse le public à une sorte de rire nerveux et inconfortable.

La meilleure scène reste la scène de la chasse, où les pensionnaires en sursis de l’hôtel doivent aller chasser les célibataires, reclus dans la forêt et vivant comme des hommes taupes dans les bois, habillés en ponchos imperméables. Le tout est filmé au ralenti, le son remplacé par une chanson calme et solennelle. L’idée de juxtaposer la violence à une chanson sortie de son contexte est certes loin d’être nouvelle (au hasard, Alex et ses compères entonnant Singing in the Rain dans Orange Mécanique) mais fonctionne bien ici, et représente le point d’orgue de la première moitié du film.

Seulement vous aurez remarqué que je parle ici seulement du début du film. Car le problème vient surtout de la seconde partie. Après avoir endormi et transformé en animal l’une des pensionnaires de l’hôtel par vengeance, notre personnage principal se retrouve obligé de fuir la civilisation pour aller se réfugier chez les célibataires ermites de la forêt.

Bien entendu, on aura deviné, c’est ici qu’il réussit finalement à trouver l’amour, grâce au personnage de Rachel Weisz. On pourrait se dire que tout va bien, à l’exception que les célibataires s’avèrent représenter une autre forme d’emprisonnement : l’univers dans lequel le film nous plonge fonctionnant ainsi selon une logique parfaitement binaire, soit l’on est en couple et l’on vit dans la société, soit l’on vit en marge mais on est forcé d’être solitaire, et les relations entre solitaires sont sévèrement punies par des règles au moins aussi absurdes que celles imposées par la société.

 

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© Haut et Court, 2015 – The Lobster (Colin Farrell, Rachel Weisz)

 

— COMMENT SE PERDRE EN FORÊT
Cette idée seule est intéressante, quoique encore une fois pas d’une originalité folle, mais c’est aussi pendant cette seconde moitié que le film se casse la gueule de façon monumentale, en mettant en exergue tous les défauts déjà présents dans le reste, et en les amplifiant.

Pour commencer, le film est joué de façon atone et vide par la totalité du cast, ce qui a pour effet bizarre de mettre sur un pied d’égalité les bons acteurs (Rachel Weisz, John C. Reilly) et les très mauvais (Léa Seydoux qui, du coup, est égale à elle-même). On comprend au fil du film qu’on est en présence d’un futur où les sentiments ont été tellement neutralisés que la population entière est plongée dans une sorte d’apathie molle, et encore une fois l’idée n’est pas mauvaise, mais ça veut également dire que tout le monde dans le film joue faux, et ça finit par porter sur le système. De plus, ça a le double effet kisscool qu’il est impossible de se rappeler les noms des personnages.

Ensuite, la seconde moitié pourrait donner lieu à des scènes intéressantes, en situant l’action chez les parias de la société, mais le film ne semble pas savoir quoi faire ni de cette situation ni de ce changement de décor, n’utilisant pas la forêt de façon inventive ou les nouveaux personnages que comme des archétypes supplémentaires.

Et surtout, le scénario se tire quelques balles dans le pied de façon assez spectaculaire. Je vais donner un exemple qui parle de la fin du film donc sautez ce paragraphe si vous ne voulez pas vous faire complètement spoiler. Vers le dernier quart, la leader des solitaires, jouée par Léa Seydoux, découvre la relation entre Colin Farrell et Rachel Weisz, et décide d’emmener cette dernière en ville afin de l’aveugler : le but de la manœuvre étant de faire perdre aux deux tourtereaux leur « point commun », à savoir qu’ils étaient tous les deux myopes. Mais là où le film se plante, c’est qu’il nous a montré dans une scène précédente (au demeurant très bonne, par ailleurs, et qui montre bien la banalité mondaine de cet univers absurde) Rachel Weisz mentir à deux policiers en ville sur le fait d’être mariée à Colin Farrell, et ça passe comme une lettre à la poste. Et malgré cela, le film se finit sur Farrell à deux doigts de se crever les yeux au couteau dans les toilettes d’un restaurant, après qu’ils se soient tous deux échappés de la forêt. Ainsi, ce qui devrait être un acte tragique et beau représentant l’amour entre les deux personnages passe surtout pour un acte de débilité profonde : pourquoi ne pas simplement mentir et s’inventer un autre point commun ?

 


The Lobster est un film de bonnes idées sur le papier, mais qui sont soit présentées de façon foireuse, soit pas exploitées jusqu’au bout. Les quelques atouts, comme la réalisation propre (bien qu’un peu classique, même si Yórgos Lánthimos sait construire de beaux plans) ou encore le décorum intriguant, sont desservis à la fois par le jeu d’acteur malheureusement tenu en laisse par le scénario, et par des inconsistances logiques qui sortent carrément du film, surtout étant donné qu’on est en présence d’une société qui semble si à cheval sur des règles qu’elle s’avère incapable de suivre. Au final, ce n’est rien de plus qu’une expérience, pas totalement dénuée d’intérêt, mais assez ratée.

 

Alex

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