L’Orient féérique et utopique : le plus grand canular de l’Histoire.
Bastien 10 mai 2018

Temps de lecture : 6 minutes

Les fake news n’ont pas attendu le développement d’internet pour se répandre, l’Histoire nous donne quelques exemples croustillants. On verra ici sans doute le plus long et le plus grand canular dont on garde souvenir, une histoire que toute la chrétienté médiévale a crue : l’histoire du Royaume du Prêtre Jean, un très riche et lointain royaume chrétien qui a fait rêver les chevaliers croisés de reprendre un jour Jérusalem pour de bon. 


 

« Moi, Prêtre Jean, par vertu et pouvoir de Dieu et de Notre Seigneur Jésus‑Christ, seigneur des seigneurs, à Manuel, gouverneur des Roméens… Je suis le souverain des souverains et je dépasse les rois de la terre entière par les richesses, la vertu et la puissance. Soixante‑douze rois sont mes tributaires. Je suis dévot chrétien et partout nous défendons et secourons de nos aumônes les chrétiens pauvres placés sous le pouvoir de notre clémence… Notre magnificence domine sur les trois Indes et notre territoire s’étend de l’Inde ultérieure, où repose le corps de saint Thomas, jusqu’au désert de Babylone, proche de la tour de Babel. »
-Lettre adressée à l’Empereur byzantin Manuel Ier circulant à partir des années 1160

 

Niveau intox on a fait plus subtil non ? Pourtant, ce texte va connaitre un succès retentissant et sera traduit dans de nombreuses langues pour circuler dans toute l’Europe.
La lettre décrit un royaume peuplé par des créatures fantastiques (hommes sauvages, cyclopes, griffons, phénix, …) ou semi-fantastiques (éléphants, lions blancs, tigres, …). Ce pays est dépeint comme étant irrigué par un fleuve provenant du paradis terrestre, regorgeant de pierres précieuses. Ce royaume ne connait pas la pauvreté, le vice ou le péché, c’est l’archétype du royaume chrétien parfait et on y retrouve les grands axes des récits de voyages merveilleux médiévaux comme le Roman d’Alexandre.

 

—UN CONTEXTE PROPICE
Mais pour comprendre pourquoi cette histoire a eu tant de succès, il faut se remettre dans le contexte et dans la peau d’un homme des XIIe et XIIIe siècles.

Représentation de la Terre en TO (Terrarum Orbis) populaire au Moyen-Âge. Le Nord est à gauche. Source : Étymologie, Isidore de Séville

En Europe, à l’époque médiévale, la connaissance du monde est extrêmement floue et ne dépasse pas l’océan Atlantique à l’Ouest et Byzance à l’Est. L’Orient est alors une terre de légendes d’où l’on ne récolte que très peu d’informations qui parviennent en Occident déformées par les milliers de kilomètres de routes marchandes et diplomatiques. Pour un contemporain du Moyen-Âge, la différence entre monde réel et légendaire n’est pas établie comme nous l’entendons aujourd’hui, l’imaginaire et la réalité s’entremêlent sans réelle distinction.
Il faut donc comprendre qu’une description du paradis terrestre situé dans des terres lointaines n’est pas absurde pour un homme du Moyen-Âge. En effet pour un chrétien, si les premiers humains Adam et Eve ont été chassés du paradis sur Terre, c’est donc que le Jardin d’Éden existe véritablement quelque part. Au Moyen-Âge, le Paradis a une existence matérielle et tangible.

Le contexte des croisades va rendre ce mythe encore plus tenace. Les chrétiens venant de l’Ouest n’ont qu’un espoir : que le prêtre Jean vienne en soutien pour prendre les musulmans en tenaille, détruire leur puissance et reprendre Jérusalem pour de bon.

 

—UN ESPOIR DE SUCCÈS POUR LES CROISADES 
Les croisades sont un long phénomène qui commence à la fin du XIe siècle pour se terminer seulement à la fin du XIIIe siècle. Si dans un premier temps ces grandes expéditions militaires sont plutôt un succès pour les chrétiens occidentaux plus ou moins aidés par l’Empire byzantin, la région du Proche-Orient retombe vite aux mains musulmanes au XIIIe siècle. Ce royaume chrétien lointain et inconnu fait miroiter un retour en force des chrétiens, d’autant plus que sa première citation apparait au XIIe siècle après la chute de la ville d’Edesse, premier grand revers militaire des croisades. Le fait que la lettre que l’on a vue plus haut soit adressée à l’Empereur byzantin n’est pas anodin. En effet, l’Empire aide de façon lointaine les croisés, donc l’apparition d’un nouvel allié va faire réfléchir l’Empereur à engager plus de force dans le conflit…

Le stratagème semble fonctionner puisque les plus grands personnages des XIIe et XIIIe siècles sont persuadés de l’existence de ce grand royaume chrétien. Tellement persuadés que le Pape Alexandre III enverra même son médecin personnel en émissaire pour inviter le prêtre Jean à des discussions, et la lettre et l’ambassadeur se perdirent dans l’Est. Jean de Joinville (1224-1317), conseiller et confident du Roi de France Saint Louis (1214-1270), est sûr de l’existence de l’État chrétien oriental mais il suppose qu’il a été soumis par les Mongols.

C’est à cette époque, à la fin des croisades, que l’on commence à chercher des pistes réelles de l’existence du royaume du prêtre Jean.

 

—UN JEU DE PISTES
Dans ses souvenirs, Marco Polo (1254-1324) révèle l’existence de communautés chrétiennes dans diverses régions de Chine possédant une capitale, vassale de Genghis Khan (†1227), l’empereur mongol. Ce récit corroborerait effectivement la supposition de Jean de Joinville. Plus tard, des chrétiens penseront que le royaume était dirigé par un petit-fils de Genghis Khan dont la femme Börte était une fervente chrétienne. La piste asiatique offre donc divers indices pouvant expliquer certains éléments de la légende.

 

Marco Polo, Le livre des Merveilles, Le Prêtre Jean recevant les messagers de Genghis Khan. Récit de 1299, enluminure vers 1400. Source : BNF, département des manuscrits, Français 2810 folio 26 recto

 

Cependant, l’influence de ce canular ne s’arrête pas avec la fin des croisades. Au XVe siècle, des missions d’exploration portugaises atteignent l’Éthiopie et elles sont porteuses d’un message du roi du Portugal adressé encore une fois au prêtre Jean… Au XVIe siècle parait une description des mœurs de l’Ethiopie écrite par le Portugais Francisco Alvares. Alvares parle de l’empereur éthiopien comme étant le prêtre Jean. Mais les Portugais, conscients que Jean ne pouvait pas avoir régné pendant des siècles sur son royaume, voyaient plutôt ce nom comme un titre. Dans cette description, on ne retrouve pas la richesse du Royaume légendaire de la fameuse lettre écrite des siècles plus tôt, mais cela semble sans importance : un royaume chrétien lointain existe, on a trouvé le lieu et le roi de l’utopie qui a bercé l’Occident médiéval.

Cette histoire à laquelle tous les chrétiens ont cru pendant des siècles nous montre à quel point il peut être facile de se laisser avoir par un canular aussi grotesque que l’invention totale d’un pays. Les tentatives d’explication, les pistes suivies par les explorateurs n’ont pas vraiment de sens, on ne peut pas prouver une légende sinon en déformant les faits pour qu’ils collent à la réalité. 


Si une telle légende a connu un si grand succès et pendant si longtemps, elle n’est pas forcément un cas isolé de l’Histoire… Par exemple, au XIVe siècle, un marchand siennois était persuadé d’être l’héritier du trône de France et pendant la Seconde Guerre Mondiale, un peintre néerlandais a réussi à vendre de faux Vermeer aux Nazis, protégeant ainsi les véritables toiles de son pays !

Sources : Umberto Eco, le Royaume du Prêtre Jean
Et si les croisades vous intéressent, allez voir le travail de Herodot’com sur YouTube.
Bastien

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