Mia Madre : l’effritement…
Alex 8 décembre 2015

Temps de lecture : 5 minutes

Margherita, réalisatrice de films sociaux et engagés, au milieu d’un tournage difficile avec un acteur américain qui l’est tout autant, doit faire face avec son frère Giovanni à la mort à petit feu de leur mère, Ada, professeure à la retraite et femme de lettres au cœur fragile. C’est en quelques mots la façon dont on pourrait résumer Mia Madre, le dernier film en date de Nanni Moretti, mais cela ne saurait lui rendre justice.


 

Dès la première scène, la confrontation entre les ouvriers d’une usine et les CRS la gardant, le film expose sa dualité. La scène est sensationnaliste, et sonne faux, jusqu’à ce que la caméra s’éloigne, le mouvement s’arrête, révélant que nous sommes dans un film dans le film. Margherita, la réalisatrice, coupe la scène, trouvant que la caméra filme de beaucoup trop près la mêlée, demandant à haute voix à son assistante si le cameraman ne serait pas un peu trop enthousiaste à l’idée de filmer des manifestants se faisant rouer de coups avec des matraques.

Elle est insatisfaite, professionnellement et personnellement. Elle rompt avec son petit ami, acteur sur le tournage. Son film patine, prend du retard. Rien n’est exactement comme il devrait être. Elle demande à ses acteurs de jouer « à côté de leur personnage », personne ne la comprend, pas même elle. Margherita, le personnage, représente la figure du réalisateur, insatisfait, insatiable. Le tour de passe-passe étant évidemment que Moretti se met ici en scène lui-même, non pas dans cette figure toute puissante, mais dans celle de Giovanni, frère de la réalisatrice, placide et calme, plus observateur facilitant l’intrigue qu’ayant un véritable impact sur les évènements.

Le film ne cesse de jouer de cet aspect du scénario, tant Moretti semble à la fois s’effacer tout en se mettant en scène à travers son actrice, qu’il ne lâche pas d’une semelle de tout le film. Tout ceci serait donc vain, si Margherita Buy, l’actrice, ne délivrait pas ici une des plus belles performances qui m’aient été données de voir cette année. Moins dans l’intensité, à part à quelques moments, le rôle est tout en subtilité : les regards, les attitudes, l’exaspération, le relâchement comme un soupir, une certaine fatigue aussi, l’énergie du désespoir quelque part. Elle excelle à la fois dans les moments dramatiques, les scènes dures, que les moments comiques (mémorable scène de tournage dans une voiture), légers, pathétiques…

 

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© Sacher Film – Mia Madre (Margherita Buy)

 

Elle participe ainsi à presque toutes les scènes du film, et les plus beaux moments sont sans doute ceux où elle laisse s’exprimer sans dialogue toute la détresse du personnage. Je pense notamment à une des scènes les plus irréelles du film où, se réveillant au milieu de la nuit, elle pose les pieds hors du lit dans quelques centimètres d’eau, la baignoire ayant débordé. S’en suit une sorte de frénésie muette, pathétique, pour réparer les dégâts et écoper l’eau : elle déteste cet état de fait, et peste à la fois contre les circonstances et son incapacité à y changer quoi que ce soit ; la scène se faisant ainsi microcosme du film entier, représentant à la fois sa mère mourant à petit feu, son film qui lui échappe, et son mécontentement vis-à-vis de sa vie affective.

Moretti sait également très bien doser les moments tragiques et la comédie, juxtaposant les scènes à l’hôpital, lorsque Giovanni, Margherita et sa fille Livia visitent Ada, aux scènes de tournage du film dans le film, histoire sociale mettant en scène les ouvriers d’une usine et le patron qui va les licencier. Le tournage, qui pourrait être mis en exergue par son sujet très actuel, ne sert finalement que de toile de fond aux portraits des personnages, tout en servant à la fois de rappel à la situation de l’Italie, pays en crise, comme beaucoup de pays d’Europe. Mais l’ambition du film n’est pas politique, contrairement aux récents films de Moretti.

Au lieu de cela, le tournage est le lieu de vie de Barry (John Turturro) acteur américain appelé pour participer au film, et qui s’avère la source de bien des désagréments. Barry est tapageur, imbu de sa personne —il faut le voir ressortir à qui veut l’entendre le fait qu’il a failli tourner avec Kubrick—, incapable de se rappeler ses répliques et lourdingue sur les bords. Il est ainsi la source d’une bonne partie de l’humour du film, presque l’antithèse du personnage de Margherita : béatement content, un peu benêt, heureux de son statut d’acteur et en profitant allègrement. John Turturro joue très très bien le rôle de l’américain tape-à-l’œil et narcissique, et le voir buter sur de simples répliques en italien est extrêmement drôle.

 

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© Sacher Film – Mia Madre (John Turturro)

 

Et enfin il y a Ada, la mère de Margherita et Giovanni. Professeure de latin émérite et érudite à la bibliothèque fournie, elle représente le thème central du film, l’effritement, l’érosion lente et inexorable qui vient avec l’âge, atteignant même les plus brillants d’entre nous. Loin de sensationnaliser ce sujet difficile, Moretti choisit de le montrer simplement, à travers des scènes quotidiennes, presque banales. La chronologie du film suit ainsi les dernières semaines de la vie d’Ada, en parallèle des dernières semaines de tournage du film. L’issue est sans surprise, mais le cheminement reste malgré tout d’une beauté tragique certaine. Il est sans nul doute que beaucoup sortiront les mouchoirs à la fin. Giulia Lazzarini joue ce rôle sans aucune fausse note, et le parallèle entre les différentes générations, de cette grand-mère à sa fille et sa petite fille, est poignant, les scènes entre les trois actrices étant très réussies.

Un film moins bon aurait très bien pu se tirer une balle dans le pied en essayant successivement de jongler avec les différents éléments constituant l’histoire, mais ici tout s’imbrique et se répond d’une façon qui parait tout à fait naturelle, fluide et limpide. La réalisation est irréprochable, les mouvements de caméra élégants et le montage est concis tout en laissant amplement la place à l’histoire et aux personnages pour respirer, sans errer dans la longueur. Je suis un véritable disque rayé sur ce sujet, mais pas besoin de faire des films de plus de deux heures lorsqu’on a rien à dire : la preuve.

 


Très beau film sur le vieillissement, l’effacement progressif de la mémoire et de la vie, et à la fois la célébration de ces dernières, fort d’un personnage central complexe et attachant, Mia Madre est l’un des meilleurs films de cette fin d’année. Magnifié par une réalisation lucide et perfectionniste, et portée par Margherita Buy qui délivre peut être le meilleur rôle de cette année de cinéma, il confirme la place que l’on connaissait déjà de Nanni Moretti, metteur en scène et scénariste profondément doué, souvent surprenant, toujours fascinant. À ne pas manquer.

 

Alex

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