Médias en grève. « JeSuisCharlie » est plus qu’un hashtag à la mode
Cléo 5 avril 2015

Temps de lecture : 6 minutes

En France, on adooore faire grève. On connaît surtout les grèves de profs, celles de la SNCF – mais n’en parlons pas, on risquerait de se fâcher – et tristement celles de nombreux employés et ouvriers français dans la tourmente quand les plans sociaux tombent. Mais la grève des médias, ça, ce n’est pas commun… Retour sur l’actuelle cessation de travail de Radio France et ses prédécesseurs.


 

INDÉPENDANCE JOURNALISTIQUE ET DÉONTOLOGIE
26 septembre 2008. Un communiqué du Syndicat national des journalistes, publié en interne au Figaro, interroge : « Où en sommes-nous de l’indépendance de la rédaction vis-à-vis de notre actionnaire ? » Car depuis 2004, l’homme politique et industriel Serge Dassault (Dassault aviation) est le propriétaire du quotidien national. Et depuis, le moral de ses journalistes est en baisse : ils dénoncent l‘omniprésence du Big Boss dans les contenus rédactionnels, et une ligne éditoriale trop proche du pouvoir en place (Nicolas Sarkozy à l’époque). « Nous n’avons plus le droit de parler en mal des pays dans lesquels Dassault fait du business et de ceux dont Nicolas Sarkozy veut se rapprocher » déplorait un journaliste du service international à ses confrères du Monde. Et quand en 2013, Serge Dassault est accusé d’avoir acheté des votes à Corbeille-Essone, l’affaire qui défraie la chronique de toute la sphère médiatique ne fera l’objet que de quelques brèves planquées dans les colonnes du Figaro. Courtes, factuelles, tardives.

Le 9 décembre 2013, ce sont onze des quinze salariés de Rue89 qui entrent dans une grève éclair de 24 heures. La raison ? La refonte graphique du site aux couleurs et à l’URL du Nouvel Observateur, propriétaire de Rue89 depuis 2011. Rue89 est ainsi relégué au second plan sous la dénomination de « partenaire » et non plus comme un média à part entière. Ce lifting du site n’a qu’un but mercantile et statistique, puisqu’il permet au site du Nouvel Observateur de cumuler son trafic avec celui de Rue89. « Ce ne sont pas que des détails graphiques. Ces choix détruisent de fait l’identité de Rue89 » dénonçaient les grévistes. Une page Facebook, un Tumblr « Rêve89 » et une pétition ont aussitôt été mis en ligne par des lecteurs du site d’informations. La grève a pris fin après négociations avec la direction.

Une grève d’un autre genre a eu lieu le 13 mars dernier auprès des journalistes du titre Les Échos : une grève des tweets. La goutte d’eau qui fait déborder le vase est un énième tweet publirédactionnel diffusé sur le compte Twitter du canard :

 

Une semaine plus tard, les journalistes du quotidien économique décident de ne pas utiliser leurs comptes Twitter pendant 24 heures, pour protester contre « une intrusion de la publicité dans un espace éditorial. » En effet, le mélange des genres publicitaire et journalistique est aujourd’hui de mise dans de nombreux médias qui survivent, on le sait, grâce aux publicités des annonceurs. Ce qui pose problème aux journalistes, c’est l’utilisation abusive de « publi-rédactionnels » : des publicités qui empruntent les codes éditoriaux des articles de presse.

Sur la publication ci-dessus par exemple, seule la mention en police 14 « Publicité » indique qu’il ne s’agit pas d’un contenu journalistique… Un peu léger. Les plumes des Échos redoutent, à raison, une confusion pour les lecteurs entre les différents types de contenus, ce qui peut très sérieusement entacher la crédibilité du titre. « Ça suffit ! » tempêtait Leila de Comarmond, présidente de la Société des journalistes des Échos.

 

 

MAINTIEN DES EFFECTIFS ET QUALITÉ DES PRODUCTIONS
Tristement, et comme dans beaucoup d’entreprises en France, l’une des plus fortes motivations à grever dans les médias est la réduction des effectifs. Pour exemple, en octobre 2013, les journalistes de l’hebdomadaire Courrier International ont entamé une grève suite à un plan de licenciements qui engendrait la suppression de 22 postes sur 79, majoritairement des pigistes réguliers.

Un an plus tôt, c’était de nouveau les journalistes du Figaro qui se levaient contre un plan d’économies comportant un volet de départs volontaires touchant entre 70 et 90 salariés. Ce plan était proposé à l’ensemble des métiers du journal, soit environ 10 % de ses 900 salariés. L’objectif de l’ensemble des nouvelles mesures : réaliser dix-huit millions d’euros d’économies pour financer les investissements à venir du groupe de Serge Dassault. A l’époque, un journaliste se confiait au quotidien gratuit 20minutes : « Il y a une contradiction entre les développements qu’on nous présente avec les nouvelles maquettes et ce plan social. On nous demande de travailler davantage et en même temps, on nous annonce des départs. »

Il n’y a pas que les journalistes qui se mettent en grève : le 29 janvier dernier, bon nombre de techniciens de France Télévisions refusaient de travailler, perturbant de ce fait la diffusion des journaux d’informations. Leur indignation provenait d’un projet de réorganisation interne pour modifier le statut de centaines de techniciens, notamment les professions de monteurs et mixeurs. Beaucoup moins avantageux, ce nouveau statut réduisait par exemple les RTT et impliquait la suppression d’une salle de mixage. Faire toujours plus et toujours mieux, avec moins de moyens : tel semble être le credo des directions de nombreux médias aujourd’hui.

 


— FOCUS : LE CAS RADIO FRANCE
Depuis le 19 mars 2015, nous constatons que France Inter dispose d’une programmation musicale continue absolument géniale. Si l’on s’en délecte, c’est parce que depuis cette date une partie des 4.600 salariés de Radio France est en « grève illimitée préventive ». Tout a commencé à l’annonce du budget 2015 de la Maison ronde, déficitaire de 21 millions d’euros, une première dans l’histoire de l’institution. La rumeur d’une économie de 50 millions d’euros à réaliser en partie sur la masse salariale gonfle, et pousse cinq syndicats à lancer un appel à la grève pour « étranglement budgétaire ».

Ils espèrent ainsi peser dans les négociations du Contrat d’Objectifs et de Moyens, qui définit chaque année, entre autres, le budget que l’État attribue à la radio publique. Les grévistes sont notamment les techniciens de réalisation, les personnels d’accueil et de sécurité, ceux des deux orchestres de l’institution et les employés locaux de France Bleu, particulièrement menacés.

Grève des médias et Je Suis Charlie

Les journalistes restent, eux, minoritaires, mais ils ont déjà fait parler d’eux en 2004 avec une grève de dix-huit jours pour protester contre leurs salaires inférieurs de 20 % à ceux de leurs collègues de France Télévisions. Une grève qui s’était avérée payante, avec une revalorisation salariale à la clé. La crise actuelle se trouve plus complexe. Elle est d’une part sociale, puisqu’après le mouvement de grève entamé, Le Canard Enchaîné et Libération ont révélé des dépenses faramineuses de l’actuel PDG de la Maison ronde, Matthieu Gallet.

Rénovation de son bureau, nouvelle voiture de fonction et DirCom à 90.000 euros l’année : un train de vie professionnelle qui indigne les salariés. La crise est donc, d’autre part, surtout financière. Le trou de la trésorerie est énorme et peu de solutions existent pour le reboucher. Fusionner les orchestres ? Les rédactions ? Externaliser, réduire les moyens ? Augmenter le volume publicitaire ? Aucune mesure ne semble être la bonne, car les salariés de Radio France refusent, à raison, de proposer des contenus au rabais, encore moins pour une radio de service public. Car tel est le risque en fusionnant les moyens et en externalisant les activités. Une info homogène, lisse, et adieu le pluralisme des médias défendu ardemment par la charte de Munich, garante de la déontologie journalistique.

 


« Personne ne peut croire que l’on fait le même journal avec moins de journalistes, moins de pages, moins de tout » Gérard Mordillat, réalisateur et écrivain, en soutien au Courrier International en 2013. Nous en sommes tous bien conscients : le modèle économique des médias est en crise grave. Les canards s’éteignent, les survivants s’étranglent. On compte davantage de situations précaires que confortables.

Les annonceurs envahissent les médias, donc les citoyens s’en méfient de plus en plus. Comment sauver la presse ? En la consommant de façon responsable. Soutenons la radio et la télé pour qu’elles ne disparaissent pas. Ecoutons la, regardons la, au lieu de nous contenter de notre fil Twitter. ACHETONS LA PRESSE. Multiplions les sources et les décryptages, nous n’en serons que plus riches de culture et d’ouverture sur le monde. Pour que « Je suis Charlie » soit plus qu’un hashtag à la mode.

 

SIGLE NOIR MINI WEB

Cléo

The (radio)girl next door et fan numéro 1 de Friends.

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