Pourquoi il ne faut pas censurer les contes de fée
marie 8 mars 2018

Temps de lecture : 7 minutes

Oyez Oyez ! Arpenteurs de la toile, badauds flairant le buzz, assemblez-vous pour entendre ce conte. Sur la toile, à la sortie des cinémas, dans les BCD des écoles et les kermesses de fin d’année, les avis divergent et les noms d’oiseaux fusent. On trouve le prince fort importun ; on rit de la princesse, cette belle empotée ; on soupçonne le chat botté d’évasion fiscale ; on réclame que Clochette soit mise en examen et la poudre de fée envoyée au labo… C’est la panique dans les chaumières, chacun s’interroge, on s’empoigne : devons-nous lire à nos bambins ces fables si peu respectables ?


Il était une fois, une cour rayonnante, peuplée d’étoiles brillantes, qui donnait une grande fête dans la mythique cité de Grosse Pomme. Au milieu des trilles des orchestres, chacun alors s’extasiait devant les somptueux atours des convives… Nous sommes le 10 février 2018, à New York City, USA et la Fashion Week bat son plein. C’est un rendez-vous annuel attendu dans la Grosse Pomme. Ce qui l’est moins, ce sont ces huit femmes sur la piste qui tour à tour témoignent. Victimes de violences sexuelles, comme des milliers autour d’elles, leurs mots sonnent le temps des paroles libérées et transforment en porcs ceux qui les ont blessées.

Les princesses de la styliste française Myriam Chalek tiennent en menotte des hommes masqués d’une face de cochon. Lorsque je dis « les princesses », ce n’est pas un artifice rhétorique. Les costumes qui défilent peuplent nos imaginaires, il nous semble entendre les héroïnes des films, des dessins animés, des jeux vidéo qui nous ont vu grandir. Leur parole dénonce et encourage d’autres femmes, d’autres hommes, à sortir du silence. Dans cette atmosphère onirique, les mots touchent un public silencieux. Rare silence qui suit une parole trop rare.

— IL ÉTAIT UNE FOIS DE TROP

La mise en scène est puissante. Ces femmes transformées en personnages dépassent leur histoire personnelle. Elles deviennent porte-parole d’un fait de société dont on ne perçoit souvent plus le sens. Nous vivons dans un monde sexiste. Oui, cette phrase est usée d’être trop employée et n’apporte rien en elle-même. Mais elle doit être le point de départ d’une réflexion sur notre vision du monde, de la société, des rapports humains. Le sexisme, qui consiste à discriminer une personne en fonction de son sexe, doit être dénoncé et combattu.

Aujourd’hui, journée internationale de lutte pour les droits des femmes, entamons, poursuivons ce dialogue. Dans un environnement structurellement sexiste, comment ne pas devenir soi-même sexiste ? Comment éduquer ses enfants pour qu’ils ne le soient pas alors que le sexisme se construit dans les cours d’école et les rayons de jouets ?  Cette question est un casse-tête qui se pose notamment au moment de choisir l’histoire du soir, le dessin animé du dimanche, ou le spectacle de fin d’année de l’école.

Autant mettre tout de suite de côté une vision simpliste de l’éducation : l’enfant n’est pas une sorte de vase qu’il suffirait de remplir d’exemples positifs pour obtenir une bonne personne. La réalité est bien plus complexe. Et pourtant on ne peut pas juste fermer les yeux sur le fait que la conscience de genre se constitue d’abord dans l’enfance. C’est une aubaine pour les vendeurs de jouets, mais sur cette séparation s’instaure la hiérarchisation.

Toutefois, si les produits dérivés jouent pleinement leur rôle de séparation des sexes, les histoires des contes en elles-mêmes sont souvent beaucoup plus subtiles… Le merveilleux est un espace de transformation, où tout est susceptible de muter, et où l’identité des personnages est souvent très mouvementée. Une visite dans les traditions plus exotiques aux yeux européens comme Les Mille et Une Nuits ou les contes amérindiens est également extrêmement réjouissante. Comme l’éducation d’un enfant réserve des surprises et des rebondissements inattendus, les contes surprennent et ont un sens différent pour chacun.

— POURQUOI CENSURER UN CONTE OU UN DESSIN ANIMÉ  EST UNE FAUSSE SOLUTION

Si les polémiques à ce sujet vous intéressent, vous en trouverez qui sentent la chair fraiche. Mais j’aurais pu écrire cet article il y a un an ou dans un an, parce que ce qui m’intéresse est justement le caractère perpétuel des questions posées aux contes.

Ce qui est à la fois génial et effrayant dans les contes, c’est la variété extraordinaire des interprétations qui peuvent en être faites.  Je dis génial et effrayant car si vous connaissez les récits originaux des contes de vos jeunes années, vous savez qu’ils sont loin de répondre à la charte -10 ans du CSA… et c’est justement cet encombrant patrimoine qui fait la richesse du conte. Il ne suffit pas de basculer dans le gore ou le salace pour faire un beau conte de fée, pas plus qu’il ne faudrait le présenter comme une meringue de bons sentiments. Si on grimace aujourd’hui devant les princes prédateurs, les princesses idiotes, et les belles mères monstrueuses, que disaient les premiers parents entendant les contes que nous connaissons tous, devant un petit garçon qui s’enrichit en échangeant sa vache contre trois grains de haricots ou les princes épousant des servantes au pied levé ?

« Mais qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? » Un immense point d’interrogation flotte autour de ces histoires fourmillantes. Et c’est précisément ce qui fait qu’elles ne devraient pas être censurées. Comme toute fiction, ces récits anciens ne doivent pas et ne peuvent pas être pris au pied de la lettre. Prenons l’exemple de La Belle au bois dormant : Moi non plus je ne trouve pas qu’embrasser une nana inconnue qui dort soit une excellente idée. Mais la question à se poser serait plutôt : pourquoi cet élément-là, épisode fantastique parmi d’autres, nous semble inacceptable ? Parce qu’il est trop vraisemblable et nous ramène aux temps présents. Parce que l’attitude du prince qui passe inaperçue depuis des siècles fait tache dans le ras-le-bol général qui se fait entendre aujourd’hui.

Alors oui, certaines attitudes et certains personnages sont difficiles à cautionner. Sauf que les taire ou les bannir est aussi efficace que de mettre des boules Quies pour ne plus entendre les voisins se battre. A force de refiler le bébé des mauvaises nouvelles à l’année suivante, au « quand tu seras grand », les sujets ne sont plus abordés du tout. Les contes sont un premier outil pour apprendre aux enfants, dès leur plus jeune âge, à ne pas être dupe des  catégories de « gentil » et de « méchant », et à développer leur esprit critique. Les abandonner serait oublier que si les contes de fée sont sexistes c’est à l’image de la société dans laquelle ils émergent.

Les interprétations des studios quant à elles sont en permanence actualisées selon les gouts des publics et les morales des époques. On peut faire une histoire du sexisme ordinaire en analysant les rôles tenus par les princesses dans les grands « classiques » Disney. Mais pour lutter contre les éléments inacceptables de ces dessins animés, encore faut-il les connaître. Et on s’attache mieux à transformer ce qui nous plaît, les histoires que l’on a aimées enfant par exemple. Ils sont étiquetés comme des sujets légers et inoffensifs destinés aux enfants, pourtant il suffit de voir l’intensité de l’activité de fan-art sur internet pour comprendre que les adultes ne sont pas en reste quand il s’agit de réinventer les vies de leurs personnages préférés. Je pense notamment à l’artiste Loryn Brantz qui avait retravaillé les silhouettes des princesses Disney dans des proportions un peu plus réalistes qu’une correspondance du cou et de la taille. C’est comme cela que peu à peu les revendications se font entendre. Il suffit de voir l’évolution des figures des princesses dans les dernières productions Disney. Il reste du chemin à parcourir cependant. Alors s’exprimer sur la toile en réclamant plus d’égalité et une meilleure représentativité sociale sur l’écran, se faire entendre donc, ce n’est pas juste brasser du vent.

L’évolution des studios comme Disney et Pixar est lente, très lente, trop lente, et n’avance pas sur tous les fronts. En attendant, les parents ont à leur disposition un immense éventail de productions et Disney est loin d’en avoir le monopole. Certes, la monomania des enfants pour un personnage ou un film est courante, mais justement, est-ce que le rôle d’un éducateur n’est pas de la contrer et de pousser à la découverte ? Personnellement, j’en suis persuadée. J’ai un faible par exemple pour la série Princes et Princesses, de Michel Ocelot. Faites-vous aussi du bien et regardez ou revoyez Princesse Mononoké d’Hayao Miyazaki.


De manière générale, laissez-vous surprendre, soyez curieux, et partagez vos découvertes. Apporter des exemples de la diversité des modèles est un bien meilleur outil contre le sexisme que la censure.

marie

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