L’intime Nan Goldin
Pauline Charpentier 19 octobre 2015

Temps de lecture : 4 minutes

Nan Goldin fait partie de ces artistes pour qui la photographie est un art total, un art qui mêle image et sentiment, violence et perte, sexualité et passion, désespoir et mort, absence et présence. Malgré des images dures et souvent extrêmes, sa préoccupation première demeure toujours la recherche de l’amour, du désir et de la beauté.


 

Nancy Goldin dite Nan a un goût féroce pour la vérité à tout prix, quel que soit son aspect gênant, ennuyeux ou compromettant. Elle s’engage dans une lutte contre tout et tous, mais surtout contre le mensonge et contre le matérialisme de l’époque, qu’elle perçoit comme le coin sombre de l’âme américaine, comme le cauchemar caché derrière le « rêve américain ».

 

— MARGINALITÉ AMOUREUSE
Une chronique intime, bouleversante qui deviendra l’enregistrement extraordinaire d’une époque et d’une génération qui est passée de la liberté sexuelle la plus excessive à la répression cruelle et tragique des années sida. A travers l’intensité de tels sujets, elle nous conduit émotionnellement aux limites d’une marginalité amoureuse, dans l’espace in-comblé du désir où se côtoient les visages et les corps violemment transformés par la drogue, l’alcool, la maladie.
Elle capte de manière spontanée et intuitive la subtilité et l’intensité de l’expression humaine, d’abord dans le monde des travestis, des drag-queens, du milieu gay, puis dans celui de la drogue, de la prostitution, du sida…. Elle dévoile une fragilité et une vulnérabilité émouvantes de l’existence. Et, de la sorte, elle vient directement toucher notre regard.
L’oeuvre de Nan Goldin est une sorte d’apprentissage de la liberté et de la souffrance, durant lequel elle abandonne sa maison et ses parents pour une vie communautaire et pour un interlude hippie, qui s’inspire du « summer of love ». Un tel mode de vie n’est malheureusement qu’un rêve, mais au moins, ce rêve est porteur de libération et de vitalité et qu’elle poursuivit ardemment, jour après jour, au sein d’un cercle d’amis très proches.

 

Misty and Jimmy Paulette in a taxi, NYC 1991 Nan Goldin born 1953 Purchased 1997 http://www.tate.org.uk/art/work/P78046

© Nan Goldin

Nan Goldin 3© Nan Goldin

Nan Goldin 4© Nan Goldin

Les années 80 étaient marquées essentiellement par l’image, l’image publique, l’image de marque, les logos. L’actualité de ces dernières années semble marquée à l’inverse par l’intime, par l’individu, ce développement interroge d’une certaine manière le regard introspectif sur le réel que jette la sphère médiatique. Un regard qui dévoile toujours plus et toujours plus loin, jusque dans les moindres recoins, jusque dans les moindres détails, la scène privée. A l’ère des Reality Shows et de la presse spectacle, les zones d’ombres se font de plus en plus rares. Un désir de lumière, de vérité poussée à l’extrême, que manifeste le monde contemporain. Rien n’est inviolable ou non divulguable.

 

— L’INTIME
On ne peut parler de Nan Goldin sans parler de l’intime, et on ne peut parler de l’intime sans avoir comme référence Nan. L’intime est un domaine à la fois vaste et flou mais pourtant central. A une époque de crises de confiance, de tensions extrêmes, de menaces et d’incertitudes pour le futur immédiat, l’intime relève souvent chez les artistes de l’affirmation de vivre au présent, rien qu’au présent ; et non plus dans une logique ancestrale d’une temporalité péremptoire, celle de l’histoire, avec un passé et un futur. C’est une esthétique d’ici et maintenant et de toutes les différences. Devant les photographies de Nan Goldin on retrouve des images de rupture, d’oppression ou de fusion avec l’autre.

 

Nan Goldin 7© Nan Goldin

Nan Goldin 8© Nan Goldin

 

Avant tout, Goldin est une artiste romantique, elle est contre l’idéologie et n’est en aucun cas pesante ; elle est plus moraliste que moralisatrice. Son œuvre va au-delà des conventions traditionnelles de la photographie (en tant que représentation de la réalité) et s’interroge par exemple sur la relation qui existe entre la vérité et la simulation, entre l’histoire individuelle et collective, entre la prose et la poésie.

Elle a réussi à élaborer des récits qui passent au travers de l’histoire « officielle » et de ses catégorisations restrictives. Par conséquent, questionner son œuvre s’apparente à entrer dans une infinité de miroirs. Cela revient non seulement à poser des questions sur l’artiste, mais, d’une certaine manière, à s’en poser soi-même. Et, plus précisément, quels aspects de nous-mêmes reconnaissons-nous en elle ? L’artiste se révèle tout en révélant les autres, dans un continuum temporel de tous les jours.

 Chacune des photographies de Goldin est pareille à une fenêtre qui s’ouvre sur un groupe d’histoires labyrinthiques –certaines joyeuses, d’autres tragiques– dans lequel la drogue, l’homosexualité, l’excès et le travestisme sont des éléments secondaires même s’ils ne le sont pas d’un point de vue historique ou sociologique. Les critiques et les interprètes de Goldin se sont focalisés sur ces thèmes mais, pour l’artiste, ils sont contingents plutôt qu’essentiels et ne font simplement pas partie de sa poétique.
Goldin ne juge pas, elle joue plutôt le rôle d’un reporter acceptant les choses qui l’entourent. Ce qui capte notre attention, c’est précisément le fait que Goldin prenne comme point de départ la particularité d’une image donnée et qu’elle construise à partir de celle-ci quelque-chose d’universel.

 

Nan Goldin 5© Nan Goldin

Pauline Charpentier

Your comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *