Maîtrise d’une langue étrangère par l’immersion, entre désillusion et progression
alice 21 juin 2018

Temps de lecture : 11 minutes

Maîtriser une langue étrangère est véritablement un enjeu des nouvelles générations. Les voyages accessibles plus facilement, Internet et ses contenus mais aussi le monde professionnel : tout est prétexte à nous confronter à une langue étrangère. Pourtant, l’apprentissage d’une langue peut être semé d’embûches et de désillusions. Alors voici un petit tour d’horizon des difficultés que l’on peut rencontrer et comment y remédier !


En France, nous n’avons pas la réputation d’être les plus habiles en langues étrangères. Nous sommes d’ailleurs bien souvent associés à l’image opposée. Bien que nos accents soient adorés, nos compétences linguistiques de niveau scolaire sont bien inférieures à celles de nos voisins européens. Néanmoins, il est monnaie courante de dire qu’il n’y a pas meilleure école pour apprendre une langue que de s’immerger dans le pays. Alors, quand il a été question pour moi de partir vivre à l’étranger, mon entourage était unanime : j’allais revenir bilingue de cette année en Allemagne. Pourtant, cela fait 10 mois que j’y suis et le bilinguisme est encore un lointain mirage.

— EN UN CLAQUEMENT DE DOIGT, BILINGUE TU NE DEVIENDRAS PAS
Une chose est sûre : on ne devient pas bilingue en six mois. Cela peut paraître une évidence, c’est pourtant le contraire qui m’a été assuré lors de ma préparation de départ. J’ai toujours été une bonne élève dans la LV2 que je suivais. Bien consciente de tout ce que je ne maîtrisais pas, je croyais quand même que ce serait un processus évident voire instinctif. Le perfectionnement emboîterait le pas aux connaissances que j’avais déjà. Là se situe ma première erreur : avoir pensé qu’il s’agissait de perfectionnement. Eh oui, exceller en cours de langue n’a rien à voir avec une pratique quotidienne, la maîtrise des formulations idiomatiques lancées à la volée. Intégrer les règles de grammaire à l’écrit ne veut pas dire savoir formuler des propos spontanément. Naïvement, je percevais mon cerveau comme une éponge qui absorberait et digérerait tout ce qu’il allait rencontrer. Quelle ne fut pas ma déception de me rendre compte qu’il fallait parfois que je croise 10 fois un mot, une tournure, pour pouvoir les mémoriser.

— LES DIFFÉRENTES ÉTAPES DE LA PROGRESSION
Malgré les difficultés que l’on rencontre, on progresse sans même s’en apercevoir. Dans un premier temps, l’oreille s’adapte relativement vite à son environnement. Même s’il est frustrant de ne pas pouvoir répondre ou interagir à la hauteur de ce que l’on espère, il est tout de même satisfaisant de se voir comprendre les propos de son interlocuteur de mieux en mieux. Il faut prendre son mal en patience, la fluidité pointe le bout de son nez petit à petit. Pour cela, il faut cependant se jeter à l’eau, se forcer à exprimer ses pensées et abandonner toute volonté de formuler des phrases parfaites. Que cherche-t-on en priorité de toute façon ? À communiquer. On tombe dans le schéma du : c’est en faisant des erreurs que l’on apprend. Bien que galvaudée, cette expression incarne parfaitement l’apprentissage d’une langue.

Deuxièmement, je me suis rendu compte que l’on mémorise ce dont on se sert. En arrivant en Allemagne, j’ai essayé toute sorte de choses pour améliorer mes conversations. J’ai fait des listes de vocabulaire par thème. J’ai acheté des livres d’expressions idiomatiques. J’ai révisé mes verbes irréguliers. Tout cela n’est pas vain, il me reste des choses de ces initiatives. Néanmoins, à moins de s’astreindre à réviser tous les jours ces données, elles ne s’imprègnent pas dans notre cerveau si on n’en a pas une utilité quotidienne véritable. De la même manière que j’ai retenu la formule pour calculer l’hypoténuse en 4e, parce qu’apprise par cœur, je ne saurais plus l’utiliser à nouveau car je n’en ai plus eu l’utilité depuis que j’ai passé mon brevet. Il est important de différencier la mémorisation de l’utilisation.

Troisièmement, on réalise sa progression a posteriori. Une fois de plus, il peut s’agir d’une évidence mais c’est important de s’en rendre compte tant on peut avoir l’impression de toujours rencontrer des difficultés. Ce qu’il faut surtout remarquer c’est que les difficultés évoluent. Il m’est arrivé de me dire roh, des mois que tu es là et tu rencontres toujours tant de difficultés. Or ces difficultés ne sont pas les mêmes. Celles d’il y a 5 mois sont surpassées et j’en rencontre de nouvelles en même temps que je complexifie mes tournures de phrases et précise mes pensées. Or, si on en arrive à complexifier ses discours, c’est bien que l’on a assimilé les éléments nécessaires à cela. En d’autres termes : on a progressé !

Un autre élément à prendre en compte au cours de son apprentissage, ce sont les phases de « régression apparente ». Alors qu’on a l’impression d’être plus à l’aise depuis quelques jours ou semaines, soudainement, on n’est plus capable d’aligner deux mots et ce que nous disent nos interlocuteurs devient du chinois (cette comparaison ne marche pas si vous êtes en immersion en Chine, j’en conviens). Pas de panique ! Ces moments, aussi déconcertants soient-ils, ne durent jamais. Je ne saurai les expliquer, mais je les ai toujours vécus comme des phases d’assimilation. Je me dis que ces jours-là, mon cerveau a décidé de faire un inventaire et qu’il n’est pas question pour lui de se compliquer la tâche en essayant de communiquer en plus de ça. Également, la fatigue joue énormément sur les capacités communicatives.

— UNE LANGUE C’EST UNE VISION DU MONDE
Je décris dans le paragraphe précédent qu’il m’a fallu du temps pour utiliser des mots que je comprenais pourtant dans les propos de mes interlocuteurs. Il s’agit souvent de formules idiomatiques. Ce sont les plus dures à réutiliser. Et ce, car une langue ce n’est pas seulement un code, c’est aussi une manière d’appréhender le monde et un ensemble de références culturelles. C’est ce que je trouve magnifique dans l’étude des langues. Il y a un exemple que j’adore utiliser pour l’illustrer :

En allemand, il n’y a pas d’équivalent pour « bon courage ». On souhaite un « Viel Erfolg », à savoir : beaucoup de succès. En en parlant avec une copine allemande, elle me disait qu’elle préférait la version française. Elle jugeait que la version allemande signifie qu’il faut réussir sinon rien. Moi de lui répondre que j’adorais la version allemande parce qu’elle témoigne de la confiance que l’on a en son interlocuteur et la réussite de son entreprise.

Il s’agit de détails et de différents niveaux d’appréciation pour l’exemple du dessus. Parfois il reste difficile d’employer des expressions en contexte malgré la compréhension des termes.

Par exemple, en français, pour atténuer son propos, on use de la formule « un peu ». Si on se retrouve dans une situation étrange, on dira que « c’était un peu bizarre quand même ». En allemand, l’équivalent est « irgendwie » qui se traduirait littéralement par d’une certaine manière. Si l’on transforme mon exemple précédent, cela fonctionne parfaitement : « c’était bizarre d’une certaine manière ». Pourtant, quand je m’exprime en allemand, j’ai beau avoir intégré le fonctionnement de cette expression, de son usage, il m’est encore difficile de l’utiliser. Et pour le peu que j’y arrive, cela ne me semble pas du tout naturel.

Donc, l’apprentissage d’une langue ne se résume en aucun cas à la maîtrise de la grammaire et du vocabulaire. Il faut vraiment ressentir les choses pour ce qu’elles signifient et ça, ça prend du temps. C’est aussi pour cette raison que passer par la traduction peut aider à certains moments mais n’est pas  la solution infaillible pour relater ses pensées.

— MES PETITS TIPS POUR ACCROÎTRE LES PROGRESSION

Pour la compréhension :

    • Regarder du contenu dans la langue en question. Cela peut être des films ou séries avec des sous-titres dans cette même langue. Pour éviter toute frustration quant au fait de ne pas tout comprendre, surtout lors des premiers essais, je conseille ne pas se jeter sur LE film ou LA série que l’on voulait absolument voir. L’idéal pour moi, c’est de regarder des comédies, des séries à la mords-moi-le-nœud. Les vidéos Youtube peuvent aussi être un moyen. S’il y a un type de vidéo qui vous plait en français, sachez qu’on en trouve dans toutes les langues, qui proposent des contenus similaires. Enfin, les journaux TV sont une autre solution. Ils sont très faciles à trouver sur Internet, permettent d’entendre du vocabulaire plus spécifique et de se tenir au courant de l’actualité internationale ainsi que celle du pays dans lequel on se trouve. D’une pierre deux coups !
    • Lire ! Ce conseil est peut-être plus destiné aux férus de lecture, mais pas que ! Pour ce qui est des livres véritablement, commencer par de la lecture enfant ou jeunesse est une bonne technique. Sinon, les magazines et journaux sont une autre solution. Ce qui est bien avec ce genre de lecture, c’est qu’elles ne demandent pas d’engagement à « long terme » et sont peut-être moins effrayantes que de se lancer dans un roman. Il faut tout de même choisir des contenus accessibles, l’essentiel étant de ne pas se décourager. Vouloir lire l’équivalent de Le Monde du pays dans lequel on se trouve est une initiative courageuse mais peut être tout autant périlleuse.
      Je trouve le magazine Vocable très bien pour s’y mettre. C’est un super format pour inciter à la lecture d’articles d’actualité. C’est un magazine qui propose des articles dans la langue de votre choix selon votre abonnement. En bas de chacun d’eux se trouve le vocabulaire traduit. Chaque article est catégorisé selon son niveau de langue (de B1 à C2), ce qui est un bon moyen de constater sa progression au fil des mois.
  • Accepter de ne pas tout comprendre. C’est valable pour tout ce que j’ai proposé au-dessus. Il ne sert à rien de s’acharner, dictionnaire en main, à vouloir comprendre chaque terme. Parfois on passe totalement à côté d’une information. D’autres fois, elle nous parvient grâce au contexte, ou à quelques mots compris à la volée. D’autres fois encore, un propos nous sera totalement intelligible. Il n’y a pas forcément de régularité. Ce que j’ai compris en revanche c’est que plus on lâche du lest, moins on se frustre, et plus c’est agréable de lire, regarder des vidéos dans une langue étrangère.

Pour l’expression :

  • Parler, oser, se tromper, se faire corriger, réessayer. Décidément, aujourd’hui, je reste dans une série de lieux communs. Je tiens à les répéter parce que ça a beau être des évidences, on ne les comprend que trop peu avant de les expérimenter. Pour progresser à l’oral, il n’y a pas de secret, il faut pratiquer. Les jolies formules que vous apprendrez à l’écrit ou que vous repérerez je-ne-sais-où ne sortiront pas de sitôt simplement parce que vous les avez apprises. C’est à mettre en lien avec la différence entre la mémorisation et l’utilisation décrite au-dessus. C’est aussi un bon moyen de distinguer des homonymes. En allemand, « Schinken » veut dire jambon et « schiken » envoyer, « pinkeln » veut dire faire pipi et « Pickel » bouton d’acné. Je vous laisse imaginer les drôles de choses que j’ai pu formuler avec ces mots qui se ressemblent. Donc pratiquer c’est l’occasion de vivre des situations assez comiques ! Parler, c’est aussi le moyen de parfaire son accent. Par chance, nos accents français sont adorés, adulés parfois. Il n’y a aucune urgence à vouloir les faire disparaître. M’enfin quand même.

    • Écrire et rédiger dans la langue en question. C’est un moyen génial pour ancrer vos connaissances nouvelles dans votre tête. C’est aussi parfait pour apprendre des formules plus littéraires ou raffinées. Toutefois, à moins que vous ne soyez à l’étranger dans le cadre de vos études, il n’est pas assuré que vous soyez amenés à écrire. Ce sera peut-être une chose à vous imposer, un rituel quotidien, hebdomadaire ou que sais-je. Tout exercice de rédaction est bon à prendre, que vous listiez les choses qui vous ont marqué dernièrement ou que vous entamiez le prochain best-seller, l’essentiel étant d’écrire.
  • Se trouver un Tandem Partner. Où que vous soyez, vous n’aurez pas de mal à trouver des gens du pays dans lequel vous vous trouvez qui cherchent à pratiquer leur français. Se trouver dans une grande ville est propice à cela, mais on trouve des francophiles partout ! J’ai eu plusieurs Tandem Partner et ça marche plutôt bien, pour peu que l’on ait des centres d’intérêt en commun.

En général :

    • S’éloigner de toutes sources de frustration. Ça passe principalement par l’acceptation de ne pas tout comprendre et maîtriser. Accepter de ne pas tout maîtriser ça signifie aussi accepter d’être mal compris, mais c’est le jeu Lulu, et ça ne dure qu’un temps !
  • Ne pas se comparer aux autres qui sont dans le même processus d’apprentissage. Si on a l’impression de progresser moins vite, il s’agit bien d’une impression seulement. Alors qu’untel nous impressionne dans sa capacité à interagir spontanément, on peut découvrir petit à petit que son point fort à soi, c’est la rédaction. L’un n’est pas plus valable que l’autre et dépend des fonctionnements cérébraux alors la comparaison n’est absolument pas justifiée.

J’espère que cet article en décomplexera plus d’un. L’apprentissage d’une langue est un processus de longue haleine qui reste une superbe aventure. Les bourdes que l’on fait et qui deviennent des références ou encore les prises de recul et la constatation des progrès accomplis sont ce qui nous reste principalement en mémoire, bien plus que les frustrations et les périodes de découragement ! Alors à ceux qui en ont l’occasion et qui hésitent encore : l’immersion est une aventure unique, foncez !

alice

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