Le sujet Y au travail : fainéantise ou pragmatisme ?
Tudal 20 février 2018

Temps de lecture : 6 minutes

Génération chochotte aux Etats-Unis, génération poule mouillée en Allemagne, génération d’agneaux (yutori) au Japon, digital naive en France, autant d’expressions peu flatteuses pour parler de la génération Y. Autant d’expressions qui illustrent la crispation engendrée par l’arrivée de ses membres dans la vie active. 


Les sujets Y sont nés entre le début des années 1980 et le milieu des années 1990 selon Monique Dagnaud, sociologue au CNRS et enseignante à l’EHESS et à l’INA. Jusque là, rien qui ne permette d’expliquer pourquoi cette génération agace et déstabilise la hiérarchie de l’entreprise. Toutefois, en y regardant de plus près, la génération Y présente des caractères bien spécifiques.

 

— GÉNÉRATION Y : SES TROIS CARACTÈRES SELON EMMANUELLE DUEZ

Cofondatrice de WoMen’Up et de The Boson Project, Emmanuelle Duez s’est beaucoup intéressée à la génération Y, sa génération. Lasse d’entendre les sarcasmes de ses aînés à l’encontre de ses pairs et d’elle-même, elle s’est attachée à isoler des caractères qui définissent la « GenY ». Ainsi, Emmanuelle Duez est arrivée à la conclusion que trois caractères permettent d’identifier cette génération.

La génération Y est la première génération postmoderne. Lorsque Kofi Annan parle de ces jeunes de la fin du XXe siècle comme d’héritiers sans héritage il fait état du postmodernisme. Ce courant fait des modes actuels d’organisation politique, économique, sociétale, environnementale, financière des artefacts du passé et se lance dans la recherche de nouveaux modèles, à l’image de la génération Y. Une tâche colossale donc et le seul monde du travail en est un exemple parlant. Qu’il s’agisse de métiers d’encadrement, de professions libérales ou de métiers manuels, 3 millions d’emplois pourraient disparaître d’ici 2025 à cause du numérique selon un article du Monde de 2015. Les prévisions plus récentes de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) sont encore plus alarmantes puisque selon elle, nous pourrions voir disparaître jusqu’à 50% des métiers que nous connaissons dans les prochaines décennies. Une part importante des emplois de demain n’existe donc pas encore et il incombe à la génération Y, ainsi qu’à sa cadette la génération Z, de les inventer.

Mais il s’agit également de la première grande génération. En France, l’INSEE chiffre à plus de 13 millions le nombre d’individus nés entre 1978 et 1994, soit 21% de la population. C’est la plus grande génération depuis celle du baby-boom. Qu’ils la regardent avec bienveillance ou qu’ils aient perdu foi en elle, les observateurs sont contraints d’admettre que les comportements de la génération Y vont, demain, devenir la norme. D’ailleurs, la génération des baby-boomers était une grande génération sur le plan volumique et ses comportements, notamment ses habitudes de consommation, affectent encore aujourd’hui nos sociétés.

Enfin, Emmanuelle Duez met en avant une génération mondialisée. Phénomène renforcé par des programmes comme Erasmus, lancé en 1987. A ce jour, 5 millions d’européens en ont bénéficié et le nombre de bébés nés grâce au programme est estimé à 1 million. Le numérique n’est pas non plus étranger à la mondialisation de la jeunesse.  L’historien des sciences et philosophe Michel Serres parle du numérique comme d’une révolution, la troisième selon lui après celle de l’écriture et de l’imprimerie, ce qui en souligne l’impact sur la société et ses composants. En effet, il n’a jamais été aussi aisé de communiquer à travers le globe, le tout instantanément.

Emmanuelle Duez décrit donc la génération Y comme une grande génération postmoderne et mondialisée. Ces caractères se manifestent nécessairement dans la relation que celle-ci entretient avec le monde du travail.

 

— L’ACCOMPLISSEMENT DE SOI PAR LE TRAVAIL

Sous l’effet conjugué de la division du travail et de la tertiarisation, beaucoup de professions sont aujourd’hui perçues comme trop abstraites par les actifs. Les phénomènes de burn-out et, plus récemment, de bore-out, en attestent. Michel Serres évoque la « captation de l’intérêt » du travail par les bureaux d’études, conduisant à « l’ennui de tous ». Le sujet Y n’échappe pas à ce constat. Poussé au diplôme, il n’accepte pas un emploi dont il ne perçoit pas le sens. C’est pourquoi un mouvement de reconversion en faveur de l’artisanat s’observe chez une partie des cadres sur-diplômés. Entre 2009 et 2013, le nombre de créateurs d’entreprises artisanales issus de l’enseignement supérieur a augmenté de presque 50% selon une étude de l’Institut des métiers. En 2015, ce sont presque 20% des jeunes diplômés qui sont concernés par une reconversion drastique. Si le travail était auparavant un indicateur de réussite social, il tend à devenir un moyen de se réaliser, les jeunes diplômés de la génération Y préférant le sentiment d’être utile au montant de leur rémunération.

 

©Kristian Gonzalez

 

— UNE GÉNÉRATION PARESSEUSE ?

Lors des Rencontres économiques d’Aix-en-Provence en juillet 2015, Stéphane Treppoz, alors président de Sarenza, raconte avoir proposé à ses salariés, dont la moyenne d’âge est de 29 ans, de payer la moitié de leurs jours de RTT en heures supplémentaires. Certain du succès de sa proposition, il constate avec déconvenue que seulement 10% d’entre eux ont répondu favorablement. Ce type de comportement conduit beaucoup de managers, souvent issus des générations précédentes, à la conclusion que les sujets Y sont fainéants et qu’ils ne veulent pas travailler. Or, il faut bien voir que l’emploi n’apporte plus les garanties qu’il apportait aux baby-boomers et, dans une proportion moindre, à leurs enfants. Effectuer une carrière d’une quarantaine d’années dans une seule entreprise semble aujourd’hui impossible. L’embauche est un parcours semé d’embûches, malgré une batterie de diplômes et de stages, et pourtant l’avenir est incertain dans la plupart des secteurs. La génération Y a par ailleurs vu ses parents au chômage. Face à cet environnement, les « jeunes » ont développé une vision court-termiste de l’emploi, préférant un épanouissement immédiat à la perspective vague d’une évolution future.

 

©Ahmed Carter

En fin de compte, la génération Y, comme chaque nouvelle génération, connaît le pessimisme de ses aînés quant à sa capacité à assurer l’avenir. Hésiode disait déjà au VIIIe siècle av. J.-C. « je n’ai plus aucun espoir pour l’avenir de notre pays si la jeunesse d’aujourd’hui prend le commandement demain, parce que cette jeunesse est insupportable, sans retenue, simplement terrible ». Pourtant, plus qu’une autre encore, elle va faire de ses comportements les normes de demain conduisant déjà les professionnels du management à s’adapter, bon gré mal gré. Le sujet Y n’est pas pire que ses aînés, il fait simplement de son mieux avec ce que lui ont laissé ses prédécesseurs, réagissant avec pragmatisme à la conjoncture socio-économique.

 

 

Photo à la une : ©Annie Spratt
Dagnaud, Monique. « Introduction », Génération Y. Les jeunes et les réseaux sociaux, de la dérision à la subversion, sous la direction de Dagnaud Monique. Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.), 2011, pp. 7-13.
Serres, Michel. Petite Poucette, Le monde a tellement changé que les jeunes doivent tout réinventer : une manière de vivre ensemble, des institutions, une manière d’être et de connaître. Editions de Noyelles, 2013.
http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/postmodernisme/
http://www.lemonde.fr/entreprises/article/2015/09/01/quand-la-generation-y-impose-ses-codes_4742386_1656994.html
http://www.inaglobal.fr/numerique/lu-sur-le-web/generation-y-digital-native-ou-digital-naive
http://www.lemonde.fr/emploi/article/2015/08/18/numerique-destruction-d-emplois-et-avenir-du-travail_4729225_1698637.html
https://info.arte.tv/fr/quand-les-grands-diplomes-se-tournent-vers-lartisanat
Emmanuelle Duez, Les 3 caractéristiques de la Génération Y, A pm, 25 octobre 2013 : https://youtu.be/vPc-69JQAFk
Emmanuelle Duez, Positive Economy Forum, Le Havre, 2015, Positive Economy Forum, 2 octobre 2015 : https://youtu.be/gkdvEg1kwnY
Tudal

Your comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *