Expérience au camp de Grande-Synthe – Des souvenirs en poussière
louise 6 février 2018

Temps de lecture : 7 minutes

Le documentaire de l’artiste Ai Weiwei, Human flow sortira en salle le 7 février 2018, retraçant à sa manière la crise des réfugiés à l’heure actuelle. Sur une période d’un an, Ai Weiwei nous entraîne dans 23 pays rencontrer des hommes et des femmes, et suivre leur périple au Bangladesh, Kenya, Allemagne, Grèce, ou encore en France. Un documentaire qui résonne avec l’actualité récente de ces derniers jours à Calais, et me rappelle mon expérience vécue au camp de Grande-Synthe en mai 2016.


À trop suivre l’actualité, on devient vite paranoïaque et agacé. Lors d’un long week-end de mai, j’ai délaissé l’écriture fastidieuse d’un essai pour aller à Calais. Plus précisément au camp de Grande-Synthe. Perdu près d’une autoroute, le camp se voulait être une meilleure proposition de logement pour les nouveaux arrivants.

Des cabanes en bois donnaient l’illusion d’un petit village près d’une grande autoroute. Des policiers gardaient l’entrée. Des enfants jouaient dans la poussière, riant en paradant sur leurs vélos rouillés. Des hommes buvaient du thé et fumaient des mégots. Des femmes restaient au pied des cabanes, à parler entres elles.

Je me souviens de la chaleur, de la poussière qui asséchait ma bouche, des visages creusés de fatigue de plusieurs bénévoles présents sur les lieux depuis trop longtemps. De la lassitude de certains. Je me rappelle des regroupements d’hommes sous un immense hangar à l’entrée du camp qui regardaient passer les enfants, les volontaires en fumant leurs cigarettes lentement.

Je me souviens aussi de ma première visite dans une de ces cabanes.

— AILAN, LA GAMINE D’IRAK

À peine entrée, je suffoque déjà à cause de la chaleur qui règne dans l’habitacle. Je découvre des tissus par terre, aucune fenêtre, juste quatre murs en bois et un minuscule espace à vivre qui sert de cuisine, de salon et de chambre.  Au milieu, droite mais usée, une jeune femme nous accueille avec un faible sourire. Ses longs cheveux noirs se baladent sur ses épaules, elle est toute fine et ses bras trop maigres entourent un petit ventre tout rond.

Elle est enceinte de 7 mois, on dirait que sa grossesse commence à peine. Elle nous propose du thé, on refuse poliment. Les deux bénévoles qui m’accompagnent commencent à discuter avec elle en anglais et lui demande où se trouvent ses enfants. Très calmement, la jeune femme répond :

– Ma fille de 7 ans est restée en Irak.

Première rencontre dans une cabane de Grande-Synthe. Ailan en Irak © Loup

Elle continue de parler tout doucement. Je me mords les lèvres très fort. La petite a été tuée par des soldats devant l’entrée de la maison alors qu’elle jouait. Je retiens le prénom. Ailan. Le bébé est prévu pour bientôt. Probablement un bébé prématuré étant donné l’état de santé de la mère.

– Ce sera un petit frère, sourit la jeune femme.

— LE RIRE POUR UNE POIGNÉE D’ORANGE

La vie au camp était ponctuée de différentes activités. Couper du bois, faire le linge, la cuisine, construire de nouveaux abris, nettoyer le camp, surveiller la route, faire l’école aux enfants… Il y avait de la vie à Grande-Synthe.

Les enfants faisaient des courses avec leurs vélos, inventaient des jeux avec des cailloux, des bouts de bois. Les énormes tas de terre devenaient des montagnes à franchir, les tables dehors de nouvelles maisons et les murs des cabanes, des tableaux à colorier. Parfois, on entendait des pleurs et l’on voyait un gamin pleurer à chaudes larmes car un autre lui avait piqué son précieux vélo. Tout devenait précieux et merveilleux ici.

Je me promenais avec ma brouette pleine de fruits, circulant dans les allées biscornues entre les cabanes, distribuant plus ou moins égalitairement entre chaque famille. Des enfants me couraient parfois entre les jambes, tentant de me chiper une orange malicieusement.

Les gamins du camp de Grande-Synthe, d’ici et d’ailleurs. Bulles de vie. ©Loup

On m’offrait le thé à chaque fois. Un thé vert délicieusement trop sucré. Parfois, il y avait aussi à manger et souvent on m’offrait des fruits que je venais à peine de donner, mais aussi des gâteaux. Refusant poliment de manger, une des mères de famille fronce les sourcils, me sourit gentiment et me fourre une cuillère pleine de fondant au chocolat dans la bouche. Je ris la bouche pleine et les enfants rient avec moi.

— SILENCE AU BOUT DU FIL

Mais le quotidien c’était aussi les départs le soir de certains réfugiés pour l’Angleterre. Le lendemain, on rencontrait de nouvelles têtes et on perdait de vue nos habitués. Très souvent on entendait ceci le matin :

– Tu as des nouvelles ?

– Oui ! Il est bien arrivé, tout s’est bien passé.

Sourire de soulagement, on rit et on espère que la route sera plus tranquille pour eux. On ressort dehors pour une nouvelle journée de travail, soudain désireux de faire des pieds de nez aux policiers.

– Non. Il ne répond plus depuis des heures à mes messages.

Silence. Chacun regarde son café, ses pieds. On coupe les téléphones et on repart pour une nouvelle journée à travailler dans le camp. On sait tous très bien ce que les silences veulent dire.

Parfois, certains revenaient bredouilles de leur expédition, et passaient leur journée à dormir et reprendre des forces. Certains revenaient blessés, boitillant, le visage fermé. Un nouvel échec qui se mélange à la lassitude d’être encore coincés ici.

Je passais beaucoup de temps à la laverie. Le nombre de linges à laver chaque jour était monstrueux. Parfois les machines à laver faisaient des siennes. Souvent certains réfugiés s’impatientaient de ne pas voir leur linge prêt à la fin de la journée. Comment leur en vouloir en fait ? Ils avaient prévu de partir ce soir-là, il fallait que tout soit prêt. C’était maintenant ou jamais.

— DES ASSISTÉS, VRAIMENT ?

La question que j’ai le plus entendu à mon retour, hormis le « danger » d’aller là-bas, c’était :

« Mais tu n’avais pas l’impression que c’était des assistés un peu ? »

Ah oui ? Non en fait. Parce que ce mot ne voulait strictement rien dire, en particulier dans ce contexte. J’avais face à moi des personnes qui avaient perdu leur maison, leur travail, leur vie d’avant, des membres de leur famille, des amis. Des personnes qui avaient parcouru des kilomètres à pied, dans des camions, sur des embarcations douteuses. Des personnes qui ne semblaient plus ressentir la peur de mourir, ni de se perdre encore. Des personnes qui avaient une incroyable envie de vivre dans le regard.

Je me souviens de ce drapeau kurde accroché à l’entrée d’une cabane. Ce beau drapeau déchiré et délavé qui dansait doucement sous le soleil.

Je me souviens d’Arras, ce vieux aux cheveux blancs et au regard bleu vif qui aurait voulu rejouer du piano. De Drogan et Assan, 16 ans à peine. Ils ne me quittaient pas d’une semelle à la laverie et n’arrêtaient pas de m’aider avec le linge. Aaron qui venait de Bagdad et son regard sombre et lumineux, qui fumait en silence en savourant le soleil à l’entrée du camp. La mère de la petite Ailan, le regard éteint qui attend que les choses se passent au milieu de son « salon ».

Remettre de l’ordre dans les souvenirs de poussière. ©Loup

Aujourd’hui, ce camp est fermé, réduit en cendres. Une querelle entre voisins qui a mal tourné, le feu s’est déclenché, brûlant rapidement le camp en une fraction de seconde en avril dernier. Les médias ont parlé de querelles entre nationalités. J’ai eu envie de briser la télévision. Peut-être que oui, il y a des tensions entre les pays. Mais avez-vous vu dans quel état ces personnes vivent ? En sursis, dans l’attente d’une vie meilleure. Comment ne pas exploser de colère et de rage en vivant dans de telles conditions, sans intimité, sans eau courante, sans électricité ?

Colère aussi face aux propos du ministre de l’Intérieur, M. Gérard Collomb. Oui, il y a eu récemment à Calais des violences, je vous cite « d’une gravité exceptionnelle ». Certes. Mais comment ne pas perdre la tête à force de vivre dans cette misère et ce mépris, harcelé par les forces policières, à vivre une fois de plus en sursis ? Je me répète mais j’ai le sentiment qu’il faut encore et toujours répéter. Nous, confortablement installés dans nos maisons, en sécurité, avec nos problèmes du quotidien, avec nos familles et nos amis, nous. Que ferions-nous si nous étions à leur place ? Que feriez-vous monsieur le ministre à leur place ?


Car après tout, qu’importe l’endroit d’où l’on vient. Le message reste universel. La colère est un sentiment humain. Tout comme le mépris que certains leur accordent malheureusement.

louise

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