Entretien : pourquoi le retour de la photographie argentique ?
Tudal 12 juin 2018

Temps de lecture : 7 minutes

La nostalgie est à la mode. Le vinyle a fait un retour remarqué dans le monde de la musique et les accessoires vestimentaires des années 1990 sont très prisés des lycéens et des étudiants. Dans le même temps, la photographie argentique est revenue, de façon plus discrète d’abord, avant de s’affirmer comme une tendance pérenne.


Dès les années 1990, les appareils numériques connaissent des ventes croissantes, mais ils partagent le marché avec les appareils argentiques. Pour autant, il a fallu attendre le début des années 2000 pour voir ce marché véritablement exploser. Avant cela, la qualité des appareils numériques ne permettait pas aux professionnels de la photographie et aux amateurs experts d’envisager abandonner leur matériel argentique. L’industrie du film connaît alors un véritable choc. Pourtant, une dizaine d’années plus tard la tendance semble s’inverser.

En effet, entre 2013 et 2015, Kodak constate une hausse de 5% de ses ventes de films professionnels. Chez Fujifilm, fabricant spécialisé dans la photographie instantanée, les ventes d’appareils Instax sont en constante augmentation depuis 2013. Elles sont aujourd’hui de l’ordre de 5 millions d’exemplaires vendus par an. Ces chiffres sont corroborés par ceux d’Impossible Project. Cette entreprise est née sous l’impulsion de deux anciens employés de Polaroïd aux Pays-Bas. Lors de son lancement en 2010, Impossible Project vend 30 à 40 « Polas » rénovés par mois. En 2013, ce sont 2 500 appareils qui sont vendus tous les mois. Bien entendu, ces chiffres demeurent très éloignés de ceux de l’âge d’or de l’argentique. Mais, comme le souligne très justement le photographe londonien Temoor Iqbal dans European CEO, l’argentique n’a pas vocation à remplacer le numérique. Il s’agit plutôt de se positionner comme une niche proposant une approche différente de la photographie.

Ayant moi-même sauté le pas en achetant mon premier appareil argentique il y a quelques mois, je vais essayer d’expliquer cet engouement, notamment chez les plus jeunes, pour une technologie à contre-courant de l’ère digitale. Pour m’aider, j’ai interrogé deux photographes amateurs mais expérimentés.

— POURQUOI SE LANCER DANS L’ARGENTIQUE AU XXIe SIÈCLE ?

Émeline Blanquet, étudiante et photographe passionnée, a grandi au moment de la transition vers le numérique. Tout comme moi, elle n’a pas véritablement connu la photographie argentique.

Alchimy : Depuis quand fais-tu de la photographie argentique ?

E.B. : Je crois qu’en réalité, j’ai toujours aimé, plus ou moins, faire des photos. Mais j’ai commencé la photographie il y a un peu plus d’an, à partir de ma première séance. En ce qui concerne la photo argentique, tout est une question de rencontres. En août de la même année, je suis allée à la plage avec une modèle qui faisait de l’argentique (cette fois j’étais devant l’objectif). Le lendemain j’achetais mon petit Canon AE-1.

© Nicolas Quéré

Pour Nicolas Quéré c’est différent. Il m’explique qu’il a commencé la photographie à l’ère de l’argentique, avec un objectif simple : tuer l’ennui suite à un déménagement un Bourgogne, loin de sa Bretagne natale.

N.Q. : J’ai commencé sérieusement la photographie en achetant un Eos 300 de chez Canon, l’essor du numérique était la période idéale pour acheter du matériel argentique. Je suis ensuite passé au numérique en achetant un bridge. Mais, assez vite, j’en ai eu marre de ramener des cartes mémoire pleines et de ne garder que quelques clichés. Je suis donc (re)passé sur un boîtier argentique : le Canon A-1. Je me suis ensuite intéressé au moyen format ce qui m’a conduit à acquérir un Hasselblad 501 C. Cela fait désormais trois ans que je ne fais plus du tout de numérique.

— UN PROCÉDÉ ENTRE IMPERFECTION ET AUTHENTICITÉ

En 2016, le fabricant britannique de film photographique Ilford a réalisé un sondage. Il révèle que 30% des utilisateurs de matériel argentique ont moins de 35 ans et que 60% ont débuté l’argentique dans les cinq dernières années, soit depuis le renouveau de ce procédé. C’est donc plus de la moitié de ces nostalgiques qui n’a découvert l’argentique que très récemment.

Alchimy : L’argentique a donc quelque chose que le numérique ne peut offrir, mais quoi ?

E.B. : Cette question est compliquée ! Je pense que tout est une question de sensibilité. J’aime le grain, le flou, la poussière. En fait, j’aime le sale et l’imperfection. Je trouve que c’est tellement plus beau que toutes ces photos numériques lisses. Finalement, quand je regarde ces images, je trouve ça vide même si le sujet choisi est magnifique. L’argentique est une technique dont je suis amoureuse au même titre que d’autres n’ont absolument pas envie de toucher une pellicule ou un plan film.

© Émeline Blanquet

Nicolas acquiesce.

N.Q. : Il y a une âme, un charme dans le film que l’on ne trouve pas dans le numérique. Les deux procédés sont des approches différentes et je ne crois pas qu’il faille les opposer. Mais l’argentique a pour moi un côté parlant. Je ne cherche pas tant la qualité que l’authenticité. C’est ma sensibilité personnelle.

Il apparaît clairement que l’argentique et le numérique ne peuvent guère être comparés, encore moins opposés. Préférer l’un à l’autre relève donc surtout d’un choix artistique. Néanmoins, la photographie argentique est largement décrite comme un procédé onéreux. On pourrait donc penser que cela joue en faveur du numérique. La réalité est un peu plus complexe.

— TROP CHER L’ARGENTIQUE ?

Avec le numérique, chaque déclenchement semble gratuit puisqu’il consiste simplement à enregistrer sur une carte mémoire une image reçue par un capteur numérique. Ce qu’il ne faut pas oublier cependant, est le post-traitement des photos. Le temps nécessaire pour les rendre propres à la production est long. La différence avec l’argentique est que son coût est immédiat et physique. Par ailleurs, il est possible d’acquérir un boîtier et un objectif argentique de très bonne facture pour un prix compris entre 100 et 200 euros. Or, dans cette fourchette, les appareils numériques ne permettent que peu de réglages manuels, si bien qu’ils sont à la peine dès qu’il s’agit de prendre une photo dans des conditions de luminosité qui ne sont pas optimales.

Il existe également un moyen de réduire d’avantage le coût de la photographie argentique : développer soi-même ses pellicules. Mais cela présente aussi l’avantage de gagner du temps.

N.Q. : Je développe mes pellicules couleur et noir et blanc mais ce n’est pas vraiment pour des raisons financières. Je m’y suis essayé parce que je suis tombé sur une bonne occasion et j’ai pu acheter le matériel nécessaire pour un prix raisonnable. Et puis, j’adore voir rapidement le résultat de mes pellicules. En développant moi-même je n’ai pas à les envoyer au laboratoire et à attendre qu’elles reviennent développées. Et ça ne me prend pas plus de temps que le numérique ! Pour 5-6 pellicules couleurs il faut compter une trentaine de minutes de développement.

 Le développement donne à Émeline un meilleur contrôle sur le rendu final de ses photos.

E.B. : Je développe moi-même, depuis peu, le noir et blanc. Dans peu de temps, je serai aussi capable de développer la couleur mais j’avoue que j’appréhende. On va dire que j’ai la chance de connaître quelqu’un de formidable qui m’enseigne ce qu’il sait et qui me conseille quand j’en ai besoin. C’est évident que sans lui je ne ferais pas ce que je fais aujourd’hui. Pour l’anecdote, j’ai versé ma petite larme en découvrant ma première pellicule. C’est une pratique qui demande de la patience. Il faut dire aussi que le développement demande un certain investissement financier au départ, surtout en ce qui concerne le scanner ; mais c’est clairement économique sur le long terme. Quoi qu’il en soit, personnellement j’ai envie de tout savoir, de tout essayer, surtout qu’il y a clairement un avantage artistique grâce à un contrôle total sur les images et la possibilité de faire des expériences.

© Tudal Legrand

En définitive, l’argentique n’est pas nécessairement plus cher que le numérique pour peu que l’on se lance dans le développement. C’est d’ailleurs un travail similaire au post-traitement sous des logiciels dédiés comme Lightroom.


Indéniablement l’argentique séduit. A l’ère de l’instantanéité du digital, le fait de ne pouvoir apprécier le cliché que l’on vient de prendre qu’après un temps d’attente constitue une approche résolument à contre-courant. Le temps de l’argentique est plus lent, et c’est bien. Qui plus est, avec un maximum de 36 expositions par pellicule, il est impossible de mitrailler. Déclencher moins pour réfléchir plus en somme. Mais surtout, c’est un plaisir d’avoir un support tangible entre les mains. Que ce soit le négatif ou les tirages, tout est palpable. Pas de cloud ni de carte mémoire. Rien que des albums photos.

Émeline Blanquet :
Instagram @emelineblanquet.ph
Site internet : www.emelineblanquet.fr
Nicolas Quéré :
Instagram @princeofwetland
Facebook : Nico Quéré
Tudal

1 Comments

  1. Pffff. Numérique pas digital, merci. Digital existe en français et ne désigne pas la même chose ; indice : ça a un rapport avec les doigts. Oui, je sais que le novlang marketing et entrepreneurial en France, friand de franglais, utilise à bout de champs le terme digital pour numérique, mais ça reste du vaporware caractéristique de ces milieux. (Vous vouliez des termes anglais tombés dans le langage courant ? Ben vous voilà servi avec mon commentaire à deux balles.)

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