L’écriture interactive : bien au delà du webdoc
HELENE 23 mars 2016

Temps de lecture : 4 minutes

Dans un article précédent, je vous ai partagé mon intérêt pour un nouveau genre journalistique passionnant : le webdoc. Au fil de mes recherches, j’ai découvert un écosystème bien plus vaste, celui des nouvelles formes d’écritures interactives. Le webdoc ne constitue qu’une petite partie de cet iceberg en évolution constante, qui à l’inverse de ceux des pôles Nord et Sud ne fond pas, mais s’enrichit au quotidien de nouvelles facettes : newsgame, fiction ou clip interactif, applications pour citer quelques exemples. Voici donc trois propositions narratives qui valent plus qu’un détour.


 

— WEI OR DIE : UN SUCCÈS POPULAIRE
En octobre 2015, le raz-de-marée WEI OR DIE a tout raflé sur son passage. Un succès à la fois critique (lauréat du FIPA d’or, Prix de la meilleure narration interactive au Miami FilmGate) et populaire ; le site a comptabilisé 500 000 visites les trois premières semaines de sa diffusion.

Il m’est avis que ce plébiscite résulte de la mythologie fantasmée qui entoure les écoles de commerce prestigieuses. La passion des petites crasses qui se cachent sous le vernis doré. En témoigne la sortie du long-métrage oubliable de Kim Chapiron La Crème de la Crème, dont la trame narrative tourne autour de trois étudiants d’école de commerce s’établissant au fur et à mesure de l’intrigue proxénètes en herbe.

La richesse de la fiction interactive WEI OR DIE réside tant dans la forme que dans le fond. Le réalisateur Simon Bouisson, n’innove guère. D’autres ont délinéarisé le récit avant lui. Mais il a su lui donner une couleur actuelle, tant par les thèmes abordés (sexe, alcool, drogues, jeunes, qui forment un cocktail plutôt propice au buzz), que par la forme : les scènes sont filmées au smartphone, à la tablette, Go Pro et même avec un drone. L’utilisateur a le choix entre les différents points de vue qu’il souhaite visionner. Celui de Romain, bout-en-train casse-cou et casse-couilles, Leila, timide lectrice au visage adorable, ou encore Emma, la présidente du BDE au sadisme bien dissimulé. Le tout servi par une BO techno bien sentie.

Dans cette fiction interactive, c’est vous qui prenez la place du monteur. Vous choisissez quel point de vue suivre. Bien sûr, vous pouvez tous les suivre, ou décider de ne suivre que le personnage que vous trouvez le plus intéressant. Le choix est totalement vôtre.

 

 

— PHALLAINA, L’APPLICATION QUI VOUS TRANSPORTE AILLEURS
Dans les moments d’ennui, faire défiler son fil d’actualité Facebook ou zoner sur Topito sont des pratiques plutôt courantes et communes. Sur Smartphone, Clash of Clans ou Candy Crush ont la primeur. Phallaina n’est pas une solution de divertissement contre l’ennui, mais c’est une expérience qui tend à embellir ces moments de latence.

On suit Audrey, une jeune traductrice qui souffre de crises hallucinatoires d’intensité variable : hallucinations visuelles, auditives, ou encore pertes de conscience peuplées de créatures marines. Cela peut se produire jusqu’à huit fois par jour. Dès le début de ce roman graphique, elle entreprend une thérapie expérimentale par l’apnée, tout en éveillant son intérêt pour la légende des Phallainas, des êtres mythologiques mi-homme mi-baleine qui auraient vécu sur Terre quelques milliers d’années auparavant.

Conçue pour les écrans tactiles, cette « bande défilée » se laisse apprécier en laissant le spectateur faire glisser lui-même les images. C’est un objet unique où le son allié à l’illustration en noir et blanc permet une immersion totale dans des abysses contemplatifs.

Phallaina n’est pas seulement une application. Le projet a été développé en physique lors du dernier Festival de la BD d’Angoulême. Comment ? En gardant le principe du défilement grâce à la réalisation par le studio d’architecture Oikos d’une bannière longue de 115 mètres exposée sur les remparts de la ville.

Marrietta Ren est l’auteure à l’origine du projet qui lui aura demandé cinq années de développement, en collaboration avec le studio transmédia Small Bang et France Télévisions pour parvenir à ce résultat : OVNI et virtuose.

 

 

— I, PHILIP – JE SUIS VIVANT, VOUS ÊTES TOUS MORTS
Une co-production Arte, encore. Eh oui, je ne pouvais pas ne pas citer la chaine franco-allemande, premièrement parce qu’elle produit des contenus d’une qualité impressionnante (Do Not Track pour n’en citer qu’un), ensuite parce qu’en tant que grande fan de SF, ce court métrage en réalité virtuelle faisant référence à l’un des auteurs les plus marquants du genre a forcément éveillé ma curiosité.

En 2005, l’ingénieur David Hanson achève la réalisation d’un androïde, Phil, à qui l’on a implanté la mémoire et la personnalité (un poil paranoïaque) de l’écrivain. On le voit répondre sèchement à des questions de journalistes, se présenter devant une assemblée et rêver. Non pas de moutons électriques, mais d’une femme. Bien qu’inspirée de faits réels (David Hanson a en effet été en mesure de créer Phil, mais la tête du robot a mystérieusement disparu quelques mois plus tard), ce court-métrage est une fiction dont la bande originale a été réalisée par Rone.

Fiction qui pose des pistes de questionnement sur une thématique chère à Philip K. Dick : la délimitation entre l’Homme et la machine.

 

 


Ces trois projets sont les exemples à mon sens les plus révélateurs quant à l’importance du lien entre narration et avancées technologiques. Le support sur lequel une œuvre est appréciée influence sa perception. C’est pourquoi l’innovation et l’interaction ouvrent un champ de possibilités qui constituent un véritable régal pour le public. Bien qu’il apparaisse que le grand public ne soit malheureusement pas encore introduit à ces nouveautés, qui n’en sont plus vraiment.

HELENE

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