DES MONNAIES LOCALES POUR CHANGER LE MONDE ?
baptiste p 3 juillet 2018

Temps de lecture : 8 minutes

Pour ce cinquième et dernier épisode de CASHMACHINE (1, 2, 3, 4), notre série d’articles sur l’économie, après nous être penchés sur le sujet du bitcoin, nous allons nous intéresser à celui des monnaies locales complémentaires. Alors que de son côté le bitcoin reproduit les erreurs de notre système en pire, les monnaies locales, elles, sont portées par les milieux écologistes et traduisent une volonté de transformation de la société par la base pour la rendre plus démocratique, plus juste ou encore plus respectueuse de l’environnement. Ainsi les porteurs de ces initiatives locales répondent à un impératif : faisons ce que nous pouvons, ici et maintenant.


 

—QU’EST-CE QU’UNE MONNAIE LOCALE ?

Sur le site du ministère de l’Économie, on peut lire qu’une monnaie locale est une monnaie complémentaire de la monnaie officielle, qui est utilisée dans le périmètre d’une ville, voire d’une région. Elle circule au sein d’un réseau d’acteurs choisis qui répondent à des critères pour une économie plus locale, solidaire et respectueuse de l’environnement. Une unité de monnaie locale vaut un euro. Elle est légale, en conformité avec une loi relative à l’économie sociale et solidaire. Elle permet d’effectuer des transactions entre particuliers et entreprises et entre professionnels.

Mais une monnaie locale c’est aussi et surtout un réseau d’acteurs locaux constitués en association. Ces acteurs locaux peuvent être des petits commerçants, des artisans, des acteurs du réseau associatif de la localité, mais aussi ses habitants, désireux de s’investir dans un projet permettant de faire vivre leur commune, ou leur communauté de communes. Pour utiliser la monnaie locale il faut forcement être adhérant de l’association. Ainsi, l’utilisation de celle-ci ne se fait que sur la base du volontariat. En effet, c’est un projet qui n’a pas vocation à être imposé par une autorité centrale, mais plutôt à s’instaurer par la base. À l’heure actuelle, une soixantaine circulent en France et bien d’autres seraient en cours de lancement.

Cette montée en puissance des monnaies locales atteste d’un fort appétit citoyen pour la démocratie. En effet, la monnaie n’est pas quelque chose de neutre, c’est un outil politique. Et comme nous l’avons vu dans les deux premiers articles de CASHMACHINE (1 ; 2), au cours de ces cinquante dernières années la souveraineté monétaire a été confisquée par les banques privées et les marchés financiers. Elle est pourtant l’une des conditions nécessaires de la démocratie. Ainsi, les porteurs des initiatives de monnaies locales sont animés par un désir de plus de démocratie et de moins de marchés.

C’est pour cela que les monnaies locales reposent sur une charte éthique, écrite par les adhérents de l’association eux-mêmes, stipulant quelles sont les conditions d’adhésion au réseau. C’est à ce moment-là que les adhérents mettent en pratique leur souveraineté, c’est-à-dire leur capacité à décider. Ainsi ils se constituent en lobby citoyens, décidant des conditions selon lesquels ils accepteront de dépenser leur monnaie. Plus il y a d’adhérents, plus il y a de monnaie locale en circulation, plus le « lobby » est puissant. Aussi, les euros récoltés viendront gonfler le fond de garantie de la monnaie locale. Ce fond de garantie sera placé dans une « banque éthique ». Parce que oui, le premier objectif d’une monnaie locale consiste à assécher les liquidités des grandes banques commerciales qui spéculent à tout va.

 

—DÉFINANCIARISER L’ÉCONOMIE

Alors que ces quarante dernières années la finance a été très largement dérégulée, donnant lieu à une financiarisation de l’économie complètement déraisonnée, les porteurs des initiatives de monnaies locales, eux, cherchent à réintégrer l’économie dans le réel. Et la première étape de ce processus consiste à sortir notre argent des grandes banques. En effet, étant devenues des mastodontes et ayant la possibilité de créer de l’argent « ex nihilo » (c’est-à-dire, à partir de rien), celles-ci sont devenues dangereuses pour l’économie et en premier lieu pour l’épargne de monsieur et madame tout le monde.

La première des actions d’un adhérent au réseau d’une monnaie locale consiste donc à assécher le multiplicateur de crédit des banques en s’engageant à échanger chaque mois une partie de ses revenus dans cette monnaie plutôt que de la placer sur son compte dans une banque commerciale.

Les euros collectés par l’association constituent ensuite un fonds de garantie géré par la banque partenaire. Pour chaque unité de monnaie locale en circulation, il y a son équivalent qui est garanti en euros dans un compte à la banque partenaire. Cette pratique constitue un contrat de confiance entre les utilisateurs de la monnaie locale bien plus solide qu’entre les utilisateurs d’une monnaie comme l’euro ou le dollar. Aussi, la banque partenaire choisie par l’association est, bien souvent, ce que l’on appelle une « banque éthique » (par exemple la NEF).

Avec ce fond de garantie, les adhérents de l’association octroient des prêts, de manière démocratique, à des projets locaux s’inscrivant dans leur charte éthique. Le bénéficiaire pourra rembourser son prêt en monnaie locale ce qui permettra de détruire l’équivalent en monnaie locale de la somme prêtée et ainsi égaliser les lignes de compte. Mais au-delà d’une définanciarisation de l’économie, l’action de ces initiatives locales a une portée bien plus large.

L’exemple des abeilles, une monnaie locale complémentaire de Villeneuve­sur­Lot (47) ; source : http://monnaie-locale-vosges.fr

Une monnaie locale n’a pas vocation à être placée et ne peut donc pas produire d’intérêts. Bien souvent, elle est « fondante ». Grossièrement, cela signifie qu’elle comporte une date de péremption. Une monnaie fondante c’est une monnaie qui perd de la valeur avec le temps et qu’on ne peut donc pas conserver. Cela oblige ses utilisateurs à la dépenser.

La clé du succès d’une monnaie locale, c’est le nombre de ses adhérents. Lorsqu’une monnaie locale a beaucoup d’adhérents, elle crée un effet d’aubaine auprès des entreprises qui deviennent des plus en plus nombreuses à respecter la charte éthique. Souvent la charte éthique porte deux concepts : l’écologie et l’économie sociale et solidaire.

 

—FAIRE DE L’ÉCOLOGIE ET DÉVELOPPER L’ÉCONOMIE SOCIALE ET SOLIDAIRE

Comme nous l’avons évoqué tout à l’heure, une monnaie locale complémentaire repose sur une charte éthique. Celle-ci définit la raison d’être de l’association qui émet la monnaie. On peut notamment y lire les principes et les engagements de l’association. Les chartes de différentes monnaies peuvent porter des volontés parfois très diverses, mais dans la majorité des cas il en ressort deux grands axes : l’écologie et, le développement de l’économie sociale et solidaire.

Pour ce qui est de l’écologie, une monnaie locale agit d’une part avec le levier de l’exclusion. En effet, les entreprises qui polluent, et qui ne respecte donc pas la charte de l’association, ne pourraient pas faire partie du réseau de la monnaie. Par la recherche de l’effet d’aubaine, beaucoup d’entreprises locales se mettent aux normes environnementales exigées par l’association. Aussi, les adhérents cherchent à favoriser les productions locales par le circuit court et il n’y a rien de plus écologique que de refuser l’idée qu’il faudrait faire venir de l’autre bout du monde ce que l’on peut produire localement.

Ainsi avec la démondialisation des échanges et le lobbying auprès des entreprises qui polluent, les monnaies locales agissent pour l’écologie. Cependant, il ne s’agit là que d’initiatives de petite envergure qui n’influence pas assez le cours des choses. L’urgence écologique nécessite une réaction des États et pas seulement des citoyens au niveau local. En effet, pour punir les entreprises qui polluent, il faudrait que l’État sévisse par des amendes. De plus la démondialisation ne pourra se faire qu’en sortant des traités libre-échangistes auxquels sont assujettis ces mêmes États.

Enfin, l’un des grands objectifs des monnaies locales consiste dans le développement de l’économie sociale et solidaire. Sur le site du ministère de l’Économie, on peut lire qu’il s’agit d’un ensemble d’entreprises dont le fonctionnement interne et les activités sont fondés sur un principe de solidarité et d’utilité sociale. Elles adoptent des modes de gestion démocratiques et participatifs, proscrivent le profit individuel et réinvestissent leur résultat. Ce modèle est à mi-chemin entre le secteur public et le secteur privé et regroupe le milieu associatif, mais aussi les coopératives, les mutuelles et les fondations.

Les associations des monnaies locales font partie du secteur de l’économie sociale et solidaire. Ainsi toutes les organisations de ce secteur peuvent adhérer au réseau de monnaie locale et certains de ces réseaux octroient des crédits à des projets locaux s’inscrivant dans l’économie sociale et solidaire. Ces initiatives permettent, en plus de redonner du sens à la monnaie, de recréer du lien social là où il s’est désagrégé, c’est-à-dire, dans les régions désertifiées, villes moyennes ou petit bourg où l’activité est en berne. Cependant, une nuance est à apporter. Ce rôle social que prend à son compte l’économie sociale et solidaire devrait être du domaine de l’État. Comme pour l’écologie, il est intéressant de voir les citoyens chercher à corriger les carences de l’État, mais ça ne suffit pas.


On peut donc voir les monnaies locales comme un moyen intéressant pour chercher à changer la société ou même préparer celle de demain. On peut aussi voir cela comme une voie permettant de s’investir bénévolement dans sa localité, alors que nous vivons une vraie crise de sens. Mais malheureusement, ça n’est pas suffisant pour tout changer, il faudrait coupler ce moyen d’action avec une vraie réflexion sur l’économie au niveau national, à l’heure ou partout en Europe le système de l’euro est remis en cause et risque même d’imploser. Alors :  monnaies locales, cautères sur une jambe de bois ? Ou moyen suffisant à condition que tout le monde s’y mette ? 

Image à la une : https://www.rue89strasbourg.com/stuck-lancement-93692
(Re)lire les articles précédents :
Episode 1, Dette publique, le compte est bon ?
Episode 2, Dieu profit et marchés divins : quand la finance est dans sa bulle
Episode 3, « Le Circuit du Trésor », quand les banques travaillaient pour l’intérêt général
Episode 4, Le Bitcoin est-il une bonne nouvelle ?
Sources :
Christophe Ramaux : : « L’Économie sociale et solidaire se situe entre les intérêts privés et l’intérêt général ».
Créer une monnaie locale – colibris-lemouvement.org/
Qu’est-ce qu’une Monnaie Locale Complémentaire et Citoyenne – http://monnaie-locale-vosges.fr/
Charte de la Pêche, une monnaie locale d’Ile de France – http://peche-monnaie-locale.fr/
Charte pour une monnaie locale complémentaire en pays d’Aix – paysdaixentransition.org/
Pour aller plus loin :
Revenu de Base Inconditionnel et Monnaies Complémentaires par Frédéric Bosqué
Interview de Bernard Lietaer, par France Culture
Emission sur « Les monnaies locales et complémentaires » – L’Eco Locale -28/4/2018

 

baptiste p

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