D’où vient la Nostalgie ?
Bastien 15 mars 2018

Temps de lecture : 8 minutes

Le retour de Star Wars, l’engouement pour Stranger Things, … On ne se lasse définitivement pas des vieilles trilogies, de la science-fiction et encore moins des années 80 ! L’utilisation de la nostalgie fonctionne mieux que jamais au cinéma, Netflix nous la travaille à toutes les sauces et, si on y fait attention, on la retrouve dans presque tous les domaines : littérature, musique, jeux vidéos… Mais qu’est-ce que la nostalgie? Sentiment, effet ou humeur… Sur quoi se base-t-elle?


Avez-vous déjà vu des souvenirs ? Bien que vous ayez déjà mis le nez dans des photos de famille ou dans les vieux journaux d’époque, probablement pas. Et pourtant, il y a quelques jours, j’ai eu la chance d’éprouver ce sentiment lorsque mon grand-père a ressorti les vieux films familiaux Super 8.

Tout d’abord il a fallu réapprendre à se servir du projecteur et des bobines, régler la vitesse, le cadrage de l’image, la mise au point… Tout cela dans une atmosphère poussiéreuse, émanant d’un vieux carton retrouvé au fond d’une armoire. Et d’un seul coup, miracle ! De la lumière naît le mouvement et de ce mouvement jaillissent des souvenirs vieux d’une quarantaine d’années. C’est à cet instant que j’ai eu l’impression de « voir » des souvenirs défiler devant mes yeux, et qui plus est des souvenirs qui ne m’appartenaient pas. J’étais pris d’une nostalgie d’une époque que je n’avais pas connue.

N’ayant pas eu l’occasion de regarder et d’expérimenter à nouveau cette pratique pendant les jours qui suivirent, j’ai cependant eu le temps de réfléchir à l’étrange sensation qui m’a animé les quelques deux minutes que durent ces petites pellicules de Super 8.

 Finalement, cette impression de « voir des souvenirs » ne m’est apparue seulement parce que c’est exactement de cette façon que l’on imagine les souvenirs, que nous nous les illustrons : comme de vieux films des années 70-80 aux couleurs vives et éparses, à l’animation trop rapide ou trop lente, au flou plus ou moins important et surtout ce grain, ces imperfections qui font tout le charme du vintage. La projection d’un vieux film ne fait que raviver des images mentales, des lieux communs dont nous sommes pétris.

Mais comment le vintage, l’ancien et tout ce qui nous rappelle de près ou de loin notre passé, l’enfance ou l’adolescence, a-t-il réussi à s’imposer et remporte toujours un tel succès ? Jusqu’à quel point la culture actuelle est-elle influencée par les dernières décennies du XXe siècle ?

 

—LES ORIGINES DE LA NOSTALGIE

La nostalgie est un terme ancien inventé en 1688 par Johannes Hofer, un jeune Alsacien étudiant en médecine âgé alors de seulement 19 ans. En le formant à partir du grec nóstos (le retour) et álgos (tristesse), il utilise ce mot dans sa thèse « Dissertation sur la nostalgie » pour décrire un mal du pays particulièrement fort. Le terme est alors utilisé de façon strictement scientifique pour désigner un traumatisme particulier, mais il acquerra au fil du temps un sens que nos aînés résument par un « c’était mieux avant ! » ou « aaah le bon vieux temps ! »

Dissertatio Medica de Nostalgia – Johannes Hofer – 1688

Mais même si ce terme semble avoir perdu son sens médical et scientifique, l’origine de la nostalgie n’est-elle pas à chercher dans le fonctionnement de notre cerveau ?

En effet, ce que l’on appelle le biais de statu quo pourrait être à l’origine de la nostalgie, du sentiment que « c’était mieux avant ». Ce biais est le phénomène qui touche notre façon de penser en faisant apparaître la nouveauté comme comportant plus de risques que d’avantages, le changement est donc généralement perçu comme négatif. Ainsi, lorsque l’on propose à la plupart d’entre nous un film Star Wars ou une série nous plongeant dans le cliché des années 80, notre cerveau fait face à des univers et des époques qui lui sont familiers et qu’il perçoit donc comme positifs.

 

—LA CULTURE ET L’INDUSTRIE DE LA NOSTALGIE

La saga Star Wars est une des séries de films qui a le plus marqué les dernières générations depuis sa sortie jusqu’à nos jours. Quant à l’incontournable série Stranger Things de Netflix, elle fonctionne grâce aux films et influences des années 80 qui sont devenus cultes : les films de Spielberg (Retour vers le Futur, les Goonies, E.T, …) et les romans de Stephen King eux-mêmes adaptés au cinéma (Shining, Ça, La Ligne verte, …)

Tout cela renvoie également à la démocratisation de la culture « Geek » de ces dernières années, cette culture populaire prenant une partie de ses racines à l’époque de la sortie du premier Star Wars justement, à la fin des années 70. Cette démocratisation mêlée à des références à l’enfance ou l’adolescence des spectateurs touche alors suffisamment d’affects pour faire marcher n’importe quels films ou séries du même genre. En effet, les enfants de 1985 ne sont pas les seuls à avoir vu les fameux classiques de Spielberg, toutes les générations suivantes possèdent ces mêmes références cultes sur lesquelles se base l’industrie culturelle américaine.
En plus de Star Wars, on peut citer Marvel et DC Comics qui se réinventent en produisant de grands arcs narratifs de plusieurs dizaines de films, en se basant sur la nostalgie des lecteurs de Comics, nostalgie apparemment contagieuse chez le jeune public. En effet, après un gros passage à vide, l’industrie du Comics américain est repartie de plus belle, passant d’un public de niche au grand public mondial.
La culture geek des années 80 est devenue, notamment grâce à ses séries de films, une culture populaire, dont les codes sont accessibles à tous.

Ces références culturelles de la fin du XXe siècle sont aujourd’hui si présentes qu’elles influencent même notre représentation du futur. Dans sa dernière saison, la série d’anticipation Black Mirror, encore une série Netflix, nous présente à l’épisode USS Callister, un univers à la Star Trek, célèbre série créée en 1966. L’épisode Crocodile quant à lui nous invente un appareil à enregistrer les souvenirs : le « remémorateur », qui possède un design proche du Minitel ou des premiers ordinateurs personnels des années 90 sur lesquels on jouait à Adibou. Sur cet appareil, les souvenirs apparaissent comme si l’on passait une vieille VHS ou un vieux film Super 8 reprenant efficacement le cliché de la représentation du souvenir à l’écran que j’expliquais auparavant.

Le Remémorateur – Black Mirror S4E3 Crocodile – Netflix

En dehors du cinéma ou des séries on peut citer de nombreux autres exemples : qui n’a jamais dansé en soirée (ou seul en cachette chez lui) sur des musiques des années 80 ou même (on peut tout se dire) des années 2000 ? Ici, ce sont des chansons avec lesquelles on a grandi, même si la plupart d’entre nous n’étions pas nés lorsqu’elles sont sorties. Celles-ci nous ramènent sur les longues routes de vacances, les après-midis passés sur les chaines TV de musique ou les premiers CD qu’on nous offrait.

Certains déplorent que la musique actuelle soit mauvaise, mais qui sait si l’on n’écoutera pas JUL une larme au coin de l’oeil dans quelques années ?

Pour le design c’est la même chose, je vous mets au défi de trouver lequel de ces deux canapés est un original des années 60… (pssst ! c’est celui de droite !)

 

Canapé – Maison du Monde
Canapé Vintage 1960 – design-market.fr

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De même avec les vêtements ! En ce moment les années 90 reviennent en force dans la mode avec le renouveau du style sportswear. Un pull Fila, bonnet et une paire de baskets, le tout trouvé en friperie et on est au top !  Même la douteuse banane revient à la mode !

 

—LA NOSTALGIE PARTOUT, TOUT LE TEMPS ?

Ce retour sans fin à d’anciennes formes, d’anciennes images, d’anciens formats ne serait-il pas un moyen de faire face à un monde qui évolue trop vite ? Un moyen de se replacer dans une époque idéalisée où tout semblait plus simple ?

Mais la simplicité, le « bon vieux temps » que l’on fantasme n’étaient sûrement pas aussi roses que nos souvenirs ou nos clichés nous le laissent entrevoir. En effet, on a une tendance naturelle à idéaliser le passé mais il ne faut pas oublier que la fin du XXe siècle n’a pas fourni que des trilogies de films cultes, c’est aussi à cette époque que l’on trouve les meilleurs nanars (The Room, Hitman le Cobra « PHILIIIIPPE ! JE SAIS OÙ TU T’CACHES ! » …). Les musiques sur lesquelles on danse et que l’on connait par coeur sont également celles que l’on écoute avec un peu de honte et le design actuel rappelle affreusement les « meubles de mémé » de nos parents.
Et je ne parlerai pas ici des tous les progrès qui ont été faits depuis ces années où nous rappelle la nostalgie, tant sur l’égalité femme-homme que sur le racisme ou sur l’écologie pour se limiter à ces exemples.

La nostalgie est un sentiment présent partout au quotidien, sûrement de façon inconsciente, mais d’un autre côté nous sommes également sans cesse en quête de nouveauté. Même si les friperies et les brocantes n’ont jamais été si fréquentées par les plus jeunes, Apple et Samsung vendent toujours plus leurs produits et le marché des jeux vidéos n’a jamais autant fonctionné. La nostalgie est une sorte de doudou auquel on se rattache pour trouver des repères dans un monde qui évolue à un rythme effréné et que l’industrie a su apprendre à manier.

Cependant ce sentiment reste un des plus beaux, un étrange mélange entre un manque inexplicable, une irrésistible mélancolie, parfois pour des époques que l’on a soi-même pas connues. Si on aime tant le passé, c’est qu’il nous est familier alors que le futur reste incertain et laisse peu de place à l’optimisme. Un optimisme qui est d’ailleurs loin d’être défendu par les œuvres de fiction qui nous donnent leur vision du futur. On se rattache alors à des images, des repères rassurants appartenant parfois à des époques révolues pour se détourner d’un futur et même d’un présent dont la réalité peut être dure à supporter.

Ce regret d’un Âge d’or révolu se retrouvait déjà chez les Grecs, une des cultures fondatrices de notre civilisation occidentale. On rencontre aussi cela dans les grandes religions monothéistes avec la figure du Jardin d’Éden, le Paradis perdu. On repère ainsi ces éléments culturels fondateurs dans de nombreuses civilisations et à toutes les époques, notre civilisation et notre époque ne faisant pas exception.


Aujourd’hui, la nostalgie a su conquérir tous les médias à sa disposition. Mais pour ceux qui pensent toujours que c’était mieux avant, Confucius disait déjà au Ve siècle avant notre ère que « l’expérience est une lanterne attachée dans notre dos, qui n’éclaire que le chemin parcouru ».

Bastien

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