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Titane – critique de film [Nowe Horyzonty 2021]

Avant que la communauté scientifique ne commence à spéculer sur la présence d’eau sur Titan et sur les micro-organismes supposés y prospérer, dans la conscience collective, le nom de la lune de Jupiter était le plus souvent associé à la fière génération de titans de la mythologie grecque – celle-là même qui avait coupé les testicules de son père, Uranus. C’est quelque part entre la vie et la mort, ni endormi ni éveillé, sur une terra incognita bizarre, allant de la maladie mentale au complexe génital, que semble grandir le lauréat de la Palme d’or de cette année à Cannes, Titane. Il est difficile de dire sans équivoque de quoi parle le film ; il s’agit plutôt d’une expérience de transe dans laquelle l’axe image-temps-mouvement de Deleuze s’effondre comme un château de cartes et le réalisateur… Julia Ducournau, auteur du mémorable ViandeAvec la férocité de son esprit et sa moquerie sans ménagement de nos habitudes, des conventions sociales ou des fantasmes masculins, le film déclenche un missile narratif. Plus que d’analyser le sol de l’intrigue et d’essayer d’esquisser la chronologie des événements de l’écran, nous devrions dans ce cas nous concentrer sur le fait que Titane est un coup monstrueux porté à nos têtes. Oui, certains vont marquer un coup et sortir. Pour les patients ou ceux qui ont des nerfs d’acier, cependant, Ducournau a une récompense. La morale ? Rien de tout cela. Plus comme… un doigt d’honneur. Et vous en remercierez le créateur.

Regardons les choses en face : Titane est l’un des films les plus forts de ces dernières années, qu’un groupe non négligeable de spectateurs tentera de mettre dans le tiroir avec la description « dégoûtant ». Le survol des intrigues minutieusement tissées par le réalisateur commence par une séquence dans laquelle la protagoniste, Alexia, petite fille, met son père, qui conduit une voiture, tellement en colère qu’il perd le contrôle du véhicule. Un accident tragique, plusieurs plans montrant la trépanation du crâne, l’implantation d’une plaque en titane, une coupure. La caméra ouvre son œil une vingtaine d’années plus tard sur la protagoniste qui danse et se tortille sur le capot d’une voiture pour le plus grand plaisir d’hommes en sueur et pleins de testostérone. Attention, la luxure est appelée ici amour, et le corps, bien que beau, est plutôt une machine parfaitement camouflée. Même un qui… imprègne, imitant son aura sado-masochiste de luxure avec des lumières vacillantes et le mouvement du châssis. Si vous pensez que le sexe avec une voiture est le point culminant d’un voyage dans l’esprit fascinant de Ducournau, vous ne pourriez pas vous tromper davantage. Après tout, le réalisateur nous présente un paysage monstrueux de poétique de la violence ; des objets pointus sont plantés dans l’oreille ou le pied, la morsure innocente d’un téton se transforme en désir de l’arracher, et se casser le nez n’en finit pas. Cependant, le rideau du théâtre de l’absurde sera révélé pour de bon plus tard, lorsqu’Alexia subira une métamorphose visuelle, se faisant passer pour le fils de Vincent, le capitaine des pompiers, disparu depuis des années. Soutenue par la vivisection grotesque et psychologique des cas les plus graves, les montagnes russes de l’intrigue ne pensent pas à s’arrêter. Mais faisons-le ; après tout, ce n’est pas par hasard que Ducournau a demandé au public de Cannes de ne pas parler à quiconque de ce qu’il a vu dans le film.

Diaphana Distribution/Kazak Productions

W Titane La réalité ne s’inscrit pas dans une séquence chronologique d’événements, elle s’extériorise d’abord sous la forme d’un rythme pulsé, aussi hypnotique que contraignant. Ce n’est même pas un paradoxe, mais un choc constant des extrêmes, qui permet au réalisateur de briser constamment le mur des contraintes de genre. Dans son récit, Ducournau entrelace la convention de l’horreur corporelle avec le mélodrame et la psychanalyse de façon postmoderne, assaisonnant cette concoction d’une pincée d’emprunts à l’histoire de l’Europe. Cronenberg et d’autres maîtres de l’horreur, pour finalement l’immerger dans l’univers magnétique et inquiétant des thrillers de premier ordre ou des ouvrages Alex Garland. C’est encore mieux lorsque la cinéaste entraîne ses personnages et, par la même occasion, le public dans les pièges de l’habitude ; les attitudes et les comportements familiers de la vie quotidienne sont impitoyablement exagérés, bien que la masculinité, dans son sens le plus large, soit probablement la plus durement touchée. L’ensemble de l’histoire bombarde d’abord, puis expose la fragilité qui se trouve aux fondements du tango macho. On est proche du ravissement homoérotique, comme le résume parfaitement la scène montrant le personnage principal dansant devant des pompiers tout en se faisant passer pour le fils du capitaine. Oui, certaines pages du scénario auraient pu être prises directement dans le manifeste féministe, mais les concepts de Ducournau sont un peu comme les hiboux à David Lynch: ils ne sont pas ce qu’ils semblent être. Au niveau fondamental Titane est finalement l’histoire d’un traumatisme monstrueux, d’un désir de proximité et d’une relation avec le père qui est difficile au-delà de toute mesure. Le personnage de ce dernier est un organisme à part entière sur lequel l’auteur effectue une opération compliquée : d’une part, elle le transforme en un monstre de Frankenstein, d’autre part, elle montre qu’une branche familiale brisée peut encore être sauvée par l’amour paternel. Après avoir cassé la structure de l’ADN, une plaque de titane sera un liant parfait.

Il n’existe pas de clé d’interprétation unique pour cette production ; pour naviguer dans un rêve freudien dans lequel des miroirs lacaniens nous attendent et des archétypes jungiens surgissent de partout, il faudrait toute une armée de porteurs de clés. Après tout, tout est suspendu ici – entre la naissance et l’éléphant qui marche dans un magasin de porcelaine, les pulsions primitives et le désir d’amour, la maladie qui fait dérailler l’esprit et la tentative de se retrouver dans une famille et une société. Ce n’est pas un hasard si, au cœur d’un monde qui semble errer hors du temps, un signe d’égalité est placé entre les humains et les machines. On trouvera également des deus ex machina, qui iront comme un gant dans le ton presque cyberpunk qui brille de mille feux. Je suis convaincu que le côté visuel Titane vous ravira par sa brillance et son festin de couleurs, parfaitement assorties d’une couche musicale unique. Vous entendrez des tubes de la culture pop et des sons de heavy metal, qui seront complétés au fil du temps par… « Macarena ». La bande-son, d’ailleurs, est d’une importance capitale, car on ne dit plus grand-chose à l’écran. Cette tournure des événements est une bénédiction ; c’est grâce à elle que la danseuse étoile danse et plie son corps dans des poses impossibles. Agathe Rousselle (ses débuts à l’écran !) prend l’histoire à bras le corps, combinant de façon phénoménale la bestialité inhérente à son personnage et l’innocence profondément cachée. Son capital Vincent Lindon (Vincent), dont le personnage oscille à la frontière entre l’absurde et le sérieux mortel – pour chaque note de réflexion qu’il délivre, il y a toute une série de curiosités qui résonnent fort.

Certains d’entre vous prendront cette production comme une chronique de l’histoire des Transformers aux prises avec une tension sexuelle non régulée. D’autres encore, en hommage à tous les coureurs de bois du cinéma. Les deux auront en partie raison. La façon dont l’esprit de Julia Ducournau fonctionne est tout à fait fascinante, elle pénètre dans nos cœurs et nos esprits après s’être heurtée à pratiquement toutes les cellules du corps et ne fait pas de prisonniers. Il est merveilleusement rafraîchissant que, dans un monde marqué par une pandémie et aux prises avec de nombreux troubles sociaux, l’originalité et la créativité s’avèrent être les meilleurs remèdes à l’incertitude du lendemain. Celles dont fait preuve le réalisateur français sont de premier ordre. L’année 2021 sans Titane aurait été beaucoup plus pauvre ; Ducournau nous apprend, en fin de compte, qu’une trajectoire d’évasion a été tracée pour le quotidien gris des désirs déchirés et des imaginations déréglées. Ce chemin est néon, parfois sanglant, mais au fond le trek a toujours les mêmes buts : soit trouver un contrepoint pour soi dans une autre personne, soit chercher la vie dans un vide apparent seulement. Faisons un essai sur Titan.

Georges

Written by Georges

Rédacteur en Chef sur Alchimy, j'encadre une équipe de 3 rédacteurs et rédactrice. Je publie également sur les mangas, les dessins animés, les séries TV et le lifestyle. Nous souhaitons, au travers de ce media d'actualité, vous partager de nombreuses information et vous tenir informé des dernières actualités, au quotidien. pensez à vous aboner à notre newsletter pour recevoir en avant première ces actualités.

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