Chroniques Américaines – NewYork, caféine amère
louise 6 mars 2018

Temps de lecture : 8 minutes

Si les USA peuvent faire rêver certains, beaucoup idéalisent un pays en proie à un certain conformisme de masse. Je voyais cette partie du monde comme quelque chose d’inaccessible, de lointain qui ne se vivait que de manière éphémère à travers les séries policières. Mais ce détour par New-York et Washington vaut bien des petites chroniques américaines doucement acides.


C’est la pluie qui nous accueille ce soir-là à la sortie de la gare. On sort à peine et c’est la première agression. Le bruit de la pluie sur le bitume. Ensuite, ce sont les lumières violentes de ces immenses panneaux publicitaires. Puis le bruit des pas, des chaussures qui martèlent le bitume. Et pour finir, ces corps si nombreux qui avancent dans un sens et dans l’autre, qui se bousculent et nous cognent. Je ne sais pas pourquoi mais c’est presque bon soudain toute cette effervescence. Putain on est à New-York. Tous les sens sont appelés par tout ce qui bouge, chante, crie, pleure, rit, illumine, rumine. Ça sent la bouffe trop grasse, la pisse, la pluie mélangée à la chaleur du sol, ça sent les égouts, la poussière, la transpiration, la cigarette, les néons qui chauffent.

 

New York City Manhattan urban buildings ©Photo on Foter.com

 

Les taxis jaunes qui ne s’arrêtent pas toujours, qui filent à vive allure dans les immenses rues toujours pleines de bouchons. Et les klaxons qui s’unissent en cœur pour exprimer l’impatience et l’amertume d’être coincé et d’avoir 5 min de retard. On s’éloigne de ce chaos pour en rencontrer un autre : Le métro new-yorkais.

 

— TICKET CHORALE
Je tente de m’acheter ce fichu ticket de métro pendant qu’un vieux barbu me fait la causette avec un accent à couper au couteau et une haleine d’alcool rance. Son odeur est forte mais j’ai de l’affection soudain pour son regard vert sombre et ses longues mains abîmées. Malgré le chaos ambiant, j’aime sa voix brûlée par la cigarette et l’alcool trop fort, j’aime ses traits marqués par la fatigue et la drogue, ses cernes sombres et son nez tordu de boxeur. Il est beau ce vieux avec sa casquette bleue sombre toute rapiécée qui lui donne un côté vieux marin d’eau douce.

Le bruit tout autour m’empêche de me concentrer pour lui parler mais mon ouïe est comme happée par une voix douce qui chantonne dans le métro. Je me retourne et aperçoit une jeune femme, tout en longueur et de noir vêtu, le crâne rasé qui chante d’une voix claire dans le métro.

Elle s’achète son ticket et regarde avec tendresse cette vieille machine qui met du temps à lui fournir ce qu’elle veut. Mais chanter semble nourrir sa patience dans cet univers chaotique qu’est l’entrée de ce métro trop rempli. Puis elle s’éloigne en marchant, en dansant presque sans cesser de chanter, le sourire aux lèvres. Je reviens à ma machine capricieuse. Le vieux monsieur a disparu et mon ticket n’est toujours pas sorti. Dehors la pluie ne s’arrête pas et les gens continuent de se croiser sans se voir.

 

— INDIFFÉRENCE TROP MAQUILLÉE
J’aperçois une femme dont la démarche m’inquiète. Elle avance hagarde, le pas hésitant en traînant tant bien que mal sa valise violette. Une couleur que l’on retrouve autour de son cou, de longues traces noires et violettes pâles. Elle est bien habillée, une robe violette aussi, courte au niveau des cuisses, des talons noirs qu’elle peine à assumer à cette heure-ci. Elle écarte parfois ses longs cheveux bruns et bouclés qui lui tombent sur les reins. Elle regarde droit devant elle. D’où viens-tu ? Qui es-tu ? D’où viennent ces traces sur ton cou ?

Tu files droit devant, en traînant cette valise trop lourde pour ta peine. Les portes de sortie s’ouvrent à ton passage. Tu disparais en silence en te fondant dans la masse grouillante de tous ces new-yorkais pressés qui regardent leur téléphone, se cramponnent à leur café ou leur sac. Qui regardent leurs pieds ou une belle montre, qui oublient de te voir chancelante et le regard éteint sur ce que tu vis intérieurement.

 

Métro NYC ©Photo by tinto on Foter.com/CC BY

 

Une autre femme capte mon regard. Elle marche le long du quai de métro, se remet une touche de rouge à lèvre. Se regarde dans le reflet de son téléphone. Grimpe dans la rame de métro. Tu allais retrouver qui ? Tu allais faire quoi ? Travailler ? Boire un verre ? Manger italien, chinois ou McDo ? Pourquoi me poser autant de questions en silence face à ces ombres qui apparaissent et disparaissent en une fraction de seconde ? Bonne question. Je me tais et commence à gribouiller sur mon carnet. La tête me tourne, les New-yorkais sont compliqués à croquer.

 

— MÉTRO HUMAIN ET PRESSÉ
Le métro sent le vieux, l’alcool, l’indifférence et la solitude. Les gens parlent fort, se taisent, se toisent, lisent un livre ou un smartphone. D’autres dorment le visage collé à des vitres râpées et sales. Des pubs font office de décoration dans ces rames trop grises. J’écoute les conversations, ça parle vite, ça mâche ses mots, ça rit, ça soupire. Les bijoux aux poignets claquent, les longs manteaux se froissent au contact des autres passagers qui grimpent en vitesse et cachent leur déception de ne pas trouver de place assise.

 

An MTA employee – New York City on April 8, 2010. ©Photo by pamhule on Foter.com/CC BY-NC

 

Chaque visage est différent, marqué, unique, fier, tendu, perdu. Tantôt ils me fascinent et me brûlent les doigts tant j’ai envie de les dessiner sur le vif. Mais je suis bloquée avec mon sac entre deux personnes qui regardent au-dessus de ma tête. Frustration intense de ne pas pouvoir m’exprimer sur mon carnet. C’est à cet instant très éphémère que je maudis les gens en silence, ruminant à mon tour en attendant que le métro arrive à destination pour respirer. Alors mon regard est de nouveau happé par ces deux femmes qui se font face, assises leurs mains posées prestement sur leurs sacs respectifs.

Elles ne se regarderont pas, ou plutôt contempleront en chien de faïence les doigts de chacune. Quand l’une aborde une manucure soignée et une tenue vestimentaire grise et noire sans style particulier, l’autre brillera par sa prestance stylisée avec son manteau rose pâle, son col roulé rouge et son pantalon trop chic. Mais des mains sans artifice, les ongles rongés et des bouts de peau à moitié grignotées en cachette.

Le métro arrive à mon arrêt, je respire enfin.

 

— CADENCE DE RUE ET CAFÉINE FACTICE
Dois-je préciser les couleurs de peau devant tant de diversité pressée qui se bousculent, s’impatientent devant mes observations silencieuses en plein milieu d’une rue ? Se perdre dans cette ville semble impossible tant les rues pleines de bordel assumé, se tiennent droites et bien rangées par ordre de croissance.

Ce matin je commande un café noir. Le gars me fait répéter. Je doute de mon anglais soudain. Non, je ne parle pas assez fort. Je souris mais il fait la gueule. Un café noir c’est tout. Non je n’ai pas la monnaie, enfin si mais il y a du monde qui attend derrière moi, ça s’impatiente, je panique et tend tout ce que j’ai. Je ne m’y retrouve pas dans toute cette fichue monnaie qui se confond avec ma monnaie canadienne. Je ne veux rien d’autre avec mon café noir ? Surprise derrière le comptoir.

 

Morning Coffee © Photo by onesevenone on Foter.com/CC BY-NC-SA

 

On veut me rajouter du sucre, du lait, de la crème. Je refuse poliment. Oui je suis française et oui à cet instant précis, je semble remplir tous les clichés. À l’exception de ma fâcheuse tendance à parler doucement et à sourire sans raison. Je laisse des tips en vrac et un « have a nice day ! » et je m’enfuis dehors. Le soleil est timide, les gens se réveillent dans la ville. Les oiseaux connaissent les habitudes des clients, ils attendent les miettes de pain et les restes de petit déjeuner sur les tables. Une femme aux cheveux violets avec une écharpe rose et un sac en bandoulière marron sur l’épaule, passe devant notre table d’un pas déterminé. Elle a un café à la main. Chaque personne croisée ce jour-là et les jours suivants, possède cet objet fumant et noir sans renverser une seule goutte sur leurs jolies chaussures.

 

— NEW-YORK ET SON VERNIS AMER
On ne se rencontre pas à New-York. On se croise, on s’évite, on s’observe en catimini et on oublie parfois de sourire. New-York c’est tout et trop à la fois. Les portraits défilent vite, uniques, sombres et fantasques, troublés, pressés. J’avale un dernier café amer, grimpe dans un nouveau bus. J’aurais bien aimé rester à NYC encore un peu.

Deux jours, ce n’est pas assez pour tomber malade de cette ville. Deux jours, c’est juste assez pour être frustrée et avoir une furieuse envie d’y retourner, seule avec un nouveau carnet. NYC, c’est la ville qui se croit le bout du monde, qui pense être le monde mais qui au fond, ne représente personne d’autre qu’un fragment de narcissisme de nos sociétés occidentales.

 

NYC © Photo by morten f on Foter.com/ CC BY-NC-SA

 

Car si on enlève le café trop sucré, les bracelets qui scintillent et les sacs bien vernis, qu’on regarde d’un peu plus près, on remarque quelque chose. Si cette ville rend folle c’est parce qu’elle brille de mille feux par sa propre solitude qui se nourrit d’une liberté à consommer sans modération.

Une liberté new-yorkaise pas forcément accessible à tous, la preuve en observant ces multiples portraits qui dorment épuisés contre les vitres râpées et sales de son métro. Ou sur les bancs des parcs et des abris-bus. Au coin d’une rue ou près d’un café, quand le gobelet vide est recyclé pour demander un peu de monnaie, histoire de se remplir le ventre avec un autre café ou une fumée de cigarette.


Le bus s’éloigne et je regarde jusqu’à ce que les yeux me brûlent, les lumières violentes de New-York qui s’effacent de mon champ de vision. Et c’est une nouvelle chronique américaine qui m’attend, cette fois à Washington, la ville architecturale qui n’assume pas son bordel de misère. À suivre…

louise

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