Chroniques américaines – Washington Memories
louise 5 avril 2018

Temps de lecture : 7 minutes

Après New York, en route pour Washington. La semaine dernière, la ville a été le théâtre de manifestations importantes pour une régulation de la vente d’armes par une jeune génération américaine en colère. Un événement qui a je l’espère, bousculé une ville beaucoup trop sage et silencieuse à mon goût, mais qui a marqué au fond, le début de beaucoup de choses.


Étrangement, les souvenirs restent flous lorsque l’on me demande de parler de Washington. Mes sens se sont éteints en sortant de la gare. Le soleil était pourtant au rendez-vous, la chaleur accaparant nos souffles courts.

J’ai le sentiment d’étouffer tout à coup, j’ai chaud et je suis fatiguée. Mon sac à dos pèse lourd et mon regard n’est attiré que par la blancheur des bâtiments. A mon grand soulagement, quelques notes de musique se font entendre à la sortie de la gare.

Un groupe d’hommes entoure le musicien qui joue et vibre avec son saxophone. Une de mes amies enregistre le son, la musique est belle. Une femme l’interpelle sèchement. « Pourquoi filmes-tu la pauvreté ? ». Difficile avec le soleil de se souvenir du visage de la jeune femme, si ce n’est sa chevelure blonde qui luit au soleil. De quoi je me mêle après tout ? On continue la route, un goût amer dans la bouche de ne pas avoir su répondre magistralement.

 

— LE MONDE MODERNE
Pas d’odeur dérangeante, pas de pluie, des bruits de klaxons certes et des gens qui marchent vite, valise à la main et lunettes noires sur le pif. Mais quelque chose cloche. L’ambiance est différente. Plus on s’avance, plus cette ville paraît lisse.

Oui, quelque chose cloche. Sur la route, nous croisons une sorte de campement. Un groupe de personnes a installé des tentes. Vertes, violettes, bleues. Des hommes et quelques femmes. Tous noirs. C’est étrange à regarder. Le campement semble ne pas appartenir à la ville, installé sur une sorte de terrain vague. Coupé de tout et pourtant implanté au cœur de Washington.

Ciel azur et bâtiments trop blancs ©Louise Pillais

Les bâtiments à Washington sont blancs. Blancs comme du marbre et tranchent avec le ciel bleu et ces lignes rouges avec cette pauvreté qui règne dans ce campement. Les rues à Washington sont immenses, longues, avec beaucoup d’embranchements et des allées larges. Les gens marchent vite, généralement bien habillés, il n’y a pas vraiment de place pour les looks farfelus, semble-t-il. Des talons aiguilles noirs aux costumes trois pièces et aux petites mallettes en cuir, les mocassins qui brillent et les téléphones collés aux oreilles, tout est prêt pour une caricature du monde moderne.

 

LISTEN LISTEN LISTEN LISTEN LISTEN LISTEN !
Il y a cette petite mamie avec son bob et ses cheveux gris coupés au carré, assise sur un banc, le dos penché et les yeux un peu perdus. Je tombe amoureuse de ce bout de femme. Je tombe amoureuse de ses rides, de son regard perdu, de son petit nez rond, de son bob aux couleurs délavées et de ses petites mains posées sur son pantalon fripé. Je me retourne plusieurs fois pour enregistrer tous ses détails, toutes ses failles et pouvoir reprendre mon crayon laissé de côté faute d’inspiration dans cette ville trop lisse.

Et puis cet homme torse nu allongé sur un autre banc dans un abri-bus. Les cheveux longs, gris et hirsutes, une barbe impressionnante et emmêlée qui touche son torse amaigri. On devine des tatouages qui s’effacent sur ce corps trop maigre. Il prend toute la place, les gens ne peuvent pas s’asseoir et râlent un peu, mais retrouvent leur ami cellulaire et oublient cette rencontre matinale. Derrière la vitre du café, je regarde ce nouveau personnage que j’ai envie de croquer, infime souvenir que j’aimerais garder de ce voyage.

Washington et son drôle de ciel ©Louise Pillais

L’homme est assis sur une chaise roulante. Ses yeux sont ronds, presque exorbités. Il tient un gobelet à la main, des couvertures sont entassées sur ses jambes, il fixe les passants avec un mépris non dissimulé. Il scande à la ronde « give me something ! ». Les gens l’ignorent même s’il en impose sur le trottoir avec son fauteuil. Il me fixe à mon tour, je lui murmure un “hello” inaudible. J’ai les poches vides et le pas pressé à mon tour. On s’engouffre avec la bande dans la foule, je l’entends qui crie de plus en plus fort “Listen”. Et on le laisse là sur le bord du trottoir, coincé entre deux rues avec sa colère et son impuissance.

Son cri se perd dans les bruits de pas, mais ses mots s’accrochent encore à mes oreilles. Ils forment une enveloppe tout autour de mon corps, me griffent par moment et me serrent les dents. C’est étrange dans une ville si calme de ne pas pouvoir entendre les cris de la pauvreté. C’est étrange de faire comme si de rien n’était.

 

— PLÉNITUDE AVANT LE BOUCAN DE LA FOULE
Moment de plénitude. Le soleil n’est pas encore levé, on se promène dans la ville encore endormie, nos cafés brûlants contre nous. En pyjama pour les plus audacieux, emmitouflés dans nos écharpes et les paupières engourdies, nous avançons d’un pas déterminé vers le Lincoln Mémorial pour voir le soleil se lever sur le Washington Monument. Il y a comme un vent de liberté et un frisson de légèreté ce matin dans le groupe. Nos appareils photos au fond du sac, on presse le pas pour ne pas louper le coup d’envoi de la nouvelle journée.

Plénitude matinale ©Louise Pillais

Après avoir couru pour ne rien louper du spectacle, place à la contemplation. Progressivement le soleil se lève nonchalamment au-dessus de l’obélisque, et la ville se réveille doucement. Je n’ai pas envie de rejoindre le boucan de Washington. Je reste assise pendant des heures à regarder ce soleil se lever, à siroter mon café trop froid. Pour une fois, je n’ai pas de carnet à la main.

Je ne sais pas combien de temps nous sommes restés ici. Mais je me souviens avoir eu du mal à quitter ma marche d’escalier, à retrouver la foule oppressante qui repart pour une nouvelle journée de travail. J’avais envie de m’enfouir quelque part où le bruit ne trouverait pas de résonance, où les images de cette pauvreté ne viendrait plus écorner mes yeux, et où cette indifférence mesurée face à ce spectacle tristement banal ne viendrait plus attiser ma colère.

 

— LA GRÂCE SUSPENDUE DE LA RENCONTRE
Il y a des souvenirs qui vous marquent à vie. Ce soleil qui se lève au-dessus du monument, ce café partagé, ces regards échangés, un contrat signé dans le rire sur un petit carnet vert, des rencontres, une rencontre et la beauté d’un premier sourire. J’avais envie de filmer, de photographier la lumière dans ces regards, attraper ces amitiés qui naissent sur les marches du Lincoln Memorial, et cette première lueur d’amour qui apparaît par surprise sur un vieux carnet dans un bar.

Harry’s pour les intimes, ce fameux bar avec ses pichets de bière et ses pop-corns à foison, qui nous assèchent la bouche mais ne diminuent pas nos fous rires. Dehors, les rues sont encore chaudes de ce soleil que nous avons contemplé ce matin, les gens vont boire un verre après une journée de travail. On oublie les colères rencontrées au coin de ces rues, on pense au départ de demain, on laisse de côté la routine qu’il faudra reprendre et on lève nos verres à ces nouvelles histoires qui naissent à Washington.

Des débuts ©Louise Pillais

Washington, tu n’es pas la ville la plus pertinente et intéressante au monde. Mais Washington, avec ton bordel de misère et ta belle architecture, tu me fais penser aux mots de Jean-Luc Lagarce, “Du luxe et de l’impuissance”. Un matin, l’humoriste poète Vincent Dedienne te lisait à voix haute à la radio et je suis restée en suspens à réécouter ces mots.

Les hommes et les femmes tels qu’ils sont, la beauté et l’horreur de leurs échanges, et la mélancolie aussitôt qui les prend lorsque cette horreur et cette beauté se perdent, s’enfuient et cherchent à se détruire elles-mêmes, effrayées de leurs propres démons. Dire aux autres, s’avancer dans la lumière et redire aux autres une fois encore, la grâce suspendue de la rencontre, l’arrêt entre deux êtres, l’instant exact de l’amour, la douceur infinie de l’apaisement.”


De Washington et son bordel de misère, mes souvenirs se perdent. Pourtant, c’est bien dans cette ville trop lisse que nos rires et notre impertinence ont fait trembler cette ligne invisible, ces murs trop blancs et cette misère devenue trop banale. Un jour, on reviendra boire un verre dans ce bar où tout commence.

louise

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