Le choc des civilisations aura-t-il lieu? – partie 2
BASTIEN BONO 15 septembre 2015

Temps de lecture : 5 minutes

Toutes les prises de paroles médiatiques et politiques occidentales rentrent aujourd’hui plus ou moins dans une vision bien particulière du monde, celle d’un homme, Samuel Huntington. Pour ce professeur américain de relations internationales, les Etats ne se regroupent plus par idéologies mais par affinités civilisationnelles, et à la Guerre Froide va succéder le choc des civilisations.


 

Je vous ai exposé dans un premier article comment et pourquoi la théorie du choc des civilisations est devenue progressivement un paradigme universel. Je vais ainsi vous expliquer dans ce second volet pourquoi cette théorie est fausse, et en quoi elle est dangereuse, autant pour ceux qui la manie que pour nous, citoyens récepteurs des discours médiatiques et politiques.

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Les 9 civilisations d’Huntington

—UNE VISION DU MONDE BIAISÉE, MAIS BANALISÉE
L’être humain a toujours eu tendance à étiqueter, à catégoriser, à définir tout ce qui l’entoure pour le comprendre, et a ainsi fait de même avec sa propre espèce. Dans les manuels de géographie du XXème siècle, on pouvait lire que les japonais sont « petits, bruns, agiles, actifs, et industrieux », que les allemands sont « une race blonde aux yeux bleus, patients, assidus, persévérants, disciplinés » ou enfin que les hottentots (peuple d’Afrique centrale) sont « misérables, au front obtus, anthropophages et fétichistes ».

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Classification de l’espèce humaine – XIXème siècle

Cette idée d’un ordre des races a conditionné les mécanismes de pensée et la vision du monde de la quasi totalité de la population pendant des décennies, et subsiste toujours aujourd’hui à travers les stéréotypes et le racisme. Il en va de même pour la théorie du choc des civilisations, qui à travers sa vision biaisée du monde nous pousse à croire que parce que des peuples ou des Etats partagent la même culture, ils mènent naturellement, d’un seul bloc, des actions à l’encontre d’autres « civilisations ».

 

— L’ABSENCE DE DÉNIFINITION DE LA CIVILISATION
Ainsi selon Huntington, les états partageant des composantes de civilisation communes collaboreront naturellement ensemble.

D’ores et déjà on peut remarquer la confusion absolue dans son classement  de la notion de civilisation. Elle est tantôt culturelle (occidentale, latino-américaine, chinoise), tantôt religieuse (hindoue, islamique, bouddhiste, orthodoxe), tantôt historico-géographique (africaine, japonaise).

Ces délimitations floues des civilisations sont faciles à ébranler en les comparant : il existe visiblement plus de différences sur tous les plans entre un hongrois et un canadien, qui seraient de même civilisation qu’avec un roumain, qui serait d’une civilisation différente. Autre exemple, le fossé semble plus profond entre un somalien et un qatari  qu’avec un kényan. Raccourcir la définition d’une civilisation à des attributs aussi simples que le continent géographique ou la religion mène ainsi à un découpage incohérent du monde.

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Cette carte par exemple représente grossièrement les principales civilisations culturelles dans le monde, ce qui apparait déjà comme plus complexe.

— LA CRÉATION D’AMALGAMES
Certaines de ces « civilisations » sont donc de pures constructions qui allient amalgames et simplifications : comment peut-on envisager de parler d’une unique civilisation islamique alors que celle-ci a été divisée en deux, chiites et sunnites, dès la mort de Mahomet au XVIIème siècle ? Ces deux courants se déclinent ensuite en autant d’interprétations du Coran, impossible de parler d’une religion unique agissant d’un seul chef.

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De plus, il est strictement impossible de considérer en un seul bloc les pays du Magreb, la Turquie laïque, de culture et de langue turque, proche de l’Europe, les monarchies pétrolières au haut niveau de développement, les populations pauvres d’Asie Centrale ou encore les Indonésiens. Aucun point commun entre ces peuples à part leur religion, ce qui ne suffit pas à constituer une « civilisation ». La civilisation hindoue, par ailleurs, est également une pure construction.

 

— EXEMPLES CONCRETS DE BIAIS MÉDIATIQUES
Ces amalgames théoriques ont, et c’est là toute la dangerosité de la théorie deux chocs des civilisations, des répercussions physiques sur la diplomatie internationale et sur sa couverture médiatique. Ainsi un nombre monumental de conflits ont été instrumentalisé par certaines élites politiques et médiatiques dans un souci de vulgarisation auprès des citoyens. L’exemple le plus connu est bien entendu le conflit israëlo-palestinien : il est tellement plus simple d’expliquer que juifs et musulmans (qui sont donc deux groupes de personnes ayant chacun sa propre religion) ne « s’aiment pas », et donc de crier sur tous les toits que l’Occident aide le pauvre Etat d’Israël contre qui tous les Etats musulmans se sont ligués plutôt que d’exposer une vérité historique plus complexe et plus dérangeante, où l’Occident a de manière extrêmement maladroite essayé de se racheter auprès d’un peuple qu’elle a opprimé pendant deux millénaire en créant d’un coup de baguette magique un état purement artificiel en expropriant un peuple qui y vivait depuis des centaines d’années !

Ainsi, comme l’exemple israélo-palestinien l’illustre à merveille, le supposé conflit de civilisations entre occident est juste le fruit d’une simplification. Ainsi lors des deux guerres du golfe, de nombreux états musulmans ont fait alliance avec l’Occident contre l’Iraq, ou plus récemment la quasi-totalité des Etats musulmans voisins combattent aujourd’hui l’Etat Islamique, qui est portant censé rassembler tous les peuples de confession musulmane.
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On a voulu également dans les années 90 faire passer le conflit en Tchétchénie pour une opposition entre musulmans et orthodoxes, mais il s’agissait bien d’une guerre d’indépendance d’une région contre un Etat. Enfin, on a souvent fait passer les massacres du Darfour au Soudan pour une épuration ethnique des chrétiens martyrisés par des musulmans. Une fois de plus il s’agissait en réalité de guerres tribales, dictées par la politique.

 

— UNE THÉORIE DÉRESPONSABILISANT L’OCCIDENT
Ainsi la grande majorité des conflits actuels sont expliqués par les politiques et les médias, américains en tête de file comme des conflits culturels, des conflits de civilisation. Cela amène un terrifiant mécanisme qui  trouve aujourd’hui son écho dans nos sociétés occidentales : populations musulmanes = civilisation islamique = intérêts communs = opposition avec l’Occident = terrorisme.

Quand on analyse la couverture médiatique consacrée pour la région du Moyen-Orient aujourd’hui, on s’aperçoit qu’elle est consacrée aux exactions de l’EI et à l’effort de guerre occidental. Jamais aux populations musulmanes qui combattent cet état barbare. Etat qui s’est d’ailleurs créé sur les cendres de l’incendie qu’ont allumé les occidentaux en mettant à feu et à sang l’Iraq sans le reconstruire ensuite.

Il en va de même pour Al-Qaïda, qui rappelons-le, est né des mouvements talibans formés et soutenus financièrement et militairement par les Etats Unis lors de l’invasion de l’URSS en Afghanistan.


La théorie du choc des civilisations nous apprend une chose : les desseins stratégiques et politiques sont aujourd’hui camouflés par des bannières idéologiques, ce qui dessert certains mouvements politiques en Occident. Prenez du recul, informez-vous, et tentez lorsque l’on vous explique un conflit de remonter aux racines historiques et géographiques de ce dernier : ce que vous découvrirez vous surprendra.

BASTIEN BONO

Ornithologue spécialiste des condors bantous à bande bleue.

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