« La jeunesse croit en la politique » : entretien avec François d’Estais
BASTIEN BONO 2 octobre 2015

Temps de lecture : 6 minutes

Le contexte de défiance à l’égard des élites, politique, sociale, culturelle, économique, semble être de plus en plus marqué auprès de notre génération, la génération Y. Cependant, ce n’est pas parce que la jeunesse est marquée par cette perte de confiance qu’elle ne souhaite plus participer à la vie de son pays. La remise en cause de notre système institutionnel et politique grandit, au travers d’initiatives comme Le Phare de la Jeunesse ou Mouvement Y. J’ai donc rencontré François d’Estais, étudiant à SciencesPo Paris et fondateur du Carnet Politique, média associatif étudiant et bénévole afin de comprendre le rôle des jeunes auprès d’institutions qu’ils désavouent.


 

ALCHIMY : Créer un média tout en passant le bac, ce n’est pas commun ! Racontez-nous la genèse du Carnet.
François d’Estais : On avait un constat : l’actualité politique est toujours traitée de la même façon, les dépêches AFP sont relayées partout, sans plus d’analyse. Il y a peu d’opinion et de journalistes pour se mouiller, ça manque de piques, d’articles qui font réagir et surtout qui font réfléchir. Partant de ce constat, on a voulu créer un blog. En mai 2013, j’ai lancé avec un ami, Edouard, un magazine en ligne publiant des articles d’analyse et d’opinion sur la politique française : Le Carnet Politique. On a senti un véritable élan, beaucoup de jeunes nous ont contactés pour nous rejoindre… C’est une merveilleuse aventure collective !

 

« Tout est toujours traité de la même façon, les dépêches AFP sont relayées partout! »

 

A. : Quel est votre concept ?
F. d’E. : C’est un média en ligne, conçu par des étudiants et portant un nouveau regard sur la politique française. Ce sont des articles le plus souvent en format long, qui vont dans l’analyse. On a de plus depuis la rentrée un dessin par mois. De manière générale on essaie de faire en sorte que nos lecteurs aient le maximum d’informations sur un sujet pour bien l’appréhender, le comprendre, et de nourrir leurs pensées avec des arguments originaux.

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A. : De nombreux médias traitant de politique tombent dans le piège de faire de la politique…
F. d’E. : Nos articles d’opinion ne sont pas positionnés politiquement, ce sont des points de vue constructifs. On essaie d’avoir un maximum de gens positionnés un peu partout sur l’échiquier politique. Dans la conception de notre contenu, on traite les sujets un à un, au cas par cas, en essayant de se dégager des problématiques partisanes puis on les élabore en évitant tout biais, tout penchant pour une partie.

A. : La politique est censée être un domaine d’experts et d’expertises. Votre jeunesse a-t-elle été un frein ?
F. d’E. : Notre jeunesse, on l’assume, on a un regard neuf, des choses à dire de la politique aujourd’hui ! C’est avant tout une magnifique aventure collective, qui attire d’autres jeunes qui voient de la nouveauté dans ce que l’on fait. Nous avons probablement moins de connaissance que les journalistes, mais on a cette rigueur et ce sérieux qui nous a permis de ne jamais avoir de problèmes de fiabilité de l’information.
A. : Et pour preuve vous avez de prestigieux invités !
F. d’E. : À chaque fois qu’on fait une interview, on se pose la question de son intérêt, de son traitement, de la plus-value qu’elle va apporter ; le but n’est pas de simplement rapporter des paroles. Face à ce sérieux et à cette fraîcheur, les politiques sont très enthousiastes, ils sentent que quelque chose se passe. On a ainsi eu en entretien Luc Chatel (Les Républicains), Olivier Falorni (Parti Socialiste), Denis Payre (Nous Citoyens), ou encore Nicolas Dupont-Aignan (Debout La France).

« Aujourd’hui les jeunes croient en la politique, mais pas en les politiques. »

 

A. : On parle beaucoup de la défection de la génération Y pour la politique…
F. d’E. : Aujourd’hui les jeunes croient en la politique, mais pas en les politiques. Ils ont envie d’incarner quelque chose ! Il y a de fortes contradictions entre les structures établies et ce qu’attend cette génération Y. Par exemple, il y a tellement de choses à faire avec les nouvelles technologies, et pourtant l’UMP a lancé une application pour ses militants il y a quelques mois alors que ça fait 5 ou 6 ans qu’ils auraient pu le faire !

A. :  Nous Citoyens, Le Phare de la Jeunesse, Mouvement Y, toutes ces mouvances prouvent en effet que les jeunes souhaitent s’impliquer !
F. d’E. : Ce sont de bons mouvements, qui apportent à la vie politique. Si ce sont les jeunes qui les mènent, c’est qu’ils ont de nouvelles attentes, qu’ils veulent mettre fin au système pyramidal des partis où on gravit un à un les échelons. Aujourd’hui un jeune sur deux fait partie d’une association ! S’ils désertent les partis politiques, ils se retrouvent dans des mouvements comme ceux-ci pour s’exprimer : l’engagement politique hors parti est en train d’exploser, et pour de bonnes raisons.

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A. :  Et la problématique du vote des jeunes ?
F. d’E. : On a la chance de pouvoir voter, d’avoir un petit poids sur ce qu’il se passe, mais les jeunes peuvent avoir des façons d’agir plus efficaces (pétitions, mouvements, réseaux sociaux). Aujourd’hui un tweet peut avoir plus de poids qu’un vote. On comprend aussi que les jeunes, face à un personnel politique qui ne se renouvelle pas, et qui ne voit pas les effets de la politique sur leurs vies, ne se déplacent pas aux urnes ! Par ailleurs, la plupart des jeunes ne peuvent pas se positionner sur l’échiquier politique par manque d’informations, autant à cause des médias que des politiques eux-mêmes.

 

« Aujourd’hui un tweet peut avoir plus de poids qu’un vote. » 

 

A. :  N’est-ce pas le rôle de l’Education Nationale de refaire le lien entre ces jeunes qui se tournent vers de telles alternatives et les institutions ?
F. d’E. : Parler d’éducation sur ces problèmes, ça revient à parler de cours de droit, d’éducation civique en effet, mais c’est à toute la société de faire un effort dans le quotidien des gens pour rendre l’information plus accessible. Pour les élections cantonales par exemple, les médias ont fait un effort : que fait le département ? Quel est le mode d’élection ? Mais ce n’est pas encore suffisant, il faut aller plus loin : beaucoup reste à faire, notamment avec les infographies, un format prometteur et encore sous-exploité.

A. :  On associe souvent cette génération Y avec la démocratie directe. Mais sous quelle forme pourra-t-elle s’exercer?

F. d’E. : C’est une question difficile, la démocratie directe c’est, en France, l’idée du référendum. Or, le référendum est une guillotine tendue au peuple par le pouvoir, on comprend donc qu’il soit si peu utilisé. Quant aux réseaux sociaux, ce n’est pas de la démocratie directe, c’est une nouvelle forme de pouvoir, qui dépend pour exemple du nombre d’abonnés : il y a une hiérarchie. Le web offre de belles possibilités, il y a 30 ans par exemple le Carnet Politique serait resté à l’état de journal de lycée. On peut aujourd’hui mettre en relation des passionnés, donnant lieu à de discussions plus intéressantes, et on peut s’en réjouir !

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 Les jeunes ont leur mot à dire sur la politique, et les initiatives telles que le Carnet Politique sont là pour le rappeler. Un podcast, Politiquement Vôtre, a été lancé à la rentrée en collaboration avec Radio Londres pour poursuivre la démarche d’analyse et de vulgarisation de la politique française.
BASTIEN BONO

Ornithologue spécialiste des condors bantous à bande bleue.

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