Au Bonheur des Dupes
marie 3 mai 2018

Temps de lecture : 4 minutes

Courir, courir toujours, sans jamais s’interrompre, dans une perpétuelle quête de dépassement de soi. Le bonheur partout miroitant, se dérobe incessamment. Du moins c’est l’impression qu’en vient à donner l’omniprésente injonction moderne à « trouver son bonheur » et surtout à le mettre en scène. Au risque de devenir un nouveau boulet mental, c’est un fléau niché au cœur de la société du spectacle. 


— MISE EN SCÈNE OMNIPOTENTE


De toute époque émerge une réponse à l’angoissante question de la nature du bonheur. La nôtre, ou plus exactement celle des sirènes du marketing, se rejoue chaque jour dans l’atmosphère sucrée de la première publicité. Pressentant ce Nirvana à vendre qui n’a rien de neuf, Zola déjà dénonçait la supercherie en nommant l’immense magasin de son roman : « Au Bonheur des Dames ». Aux débuts de la consommation de masse, le bonheur fait surtout l’argent du bourgeois du XIXe. Aujourd’hui, le jeu est simplement plus sournois : vous n’êtes plus seulement acheteur, vous êtes aussi vitrine.

Peut-être vous souvenez-vous du scandale déclenché en 2004 par Patrick Le Lay, alors PDG de TF1. Non ? Si je vous dis « ce que nous vendons à Coca-Cola c’est du temps de cerveau humain disponible » ? Cette phrase est entrée dans les annales des meilleures illustrations d’une forme de mépris journalistique et de cynisme de patron. Par la suite, son énonciateur a d’ailleurs estimé qu’il aurait dû se taire, _ ce qui veut dire qu’il a très bien fait de parler_. On oublie souvent la phrase qui précède, tout aussi signifiante : «  Nos émissions ont pour vocation de  rendre [le cerveau des téléspectateurs] disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. »

Ce que faisait TF1 en 2004, baigner son monde dans une atmosphère illusoirement bienveillante pour mieux lui vendre, nous le faisons tous aujourd’hui inconsciemment en partageant photos de life-style et de road-trips et en mettant en scène un quotidien aseptisé. Dans la lignée des influenceurs, ou éternel rôle féminin de la maitresse de maison, des influenceuses Instagram et YouTube, nous surreprésentons le bonheur.

Résultat, la balance se déséquilibre : les suggestions et conseils se multipliant deviennent injonctions et ordres. Ce bonheur obèse devient un incessant rappel à l’imperfection, nécessaire mais qui devient proportionnellement insoutenable, d’une vie humaine. Je dis « humaine », avec ce que cela implique de bancal, d’instable et de sensible. Une vie humaine ponctuée de joie et de tristesse.

 

 

— GANT DE VELOURS SUR MAIN DE TITANE


Ce qui me frappe dans cette émulation exponentielle vers le « bonheur », c’est son détournement dans une logique de croissance. Combien de livres de recettes miracles prétendent offrir une solution prête à porter pour les soucis du quotidien en se transformant en régie publicitaire ? De l’autre côté du miroir, la prise en compte des souffrances psychologiques au travail qui pointe dans certains secteurs émerge selon une logique de rentabilité, pour repérer les personnes en difficulté et limiter l’impact des arrêts de travail sur l’appareil productif. Le risque est de faire de la capacité au bonheur une condition d’embauche, et de la promesse d’épanouissement une garantie de la capacité à suivre un rythme de production toujours plus effréné, sans jamais remettre en question l’accélération en elle-même.

Cette logique conduit à une psychophobie collective, une peur qui isole les personnes fragiles en les confrontant à une double peine, au moment même où elles auraient le plus besoin d’un lien social puissant. Cette violence sous-jacente frappe d’autant plus durement que la célébration incessante du bonheur individuel place toute la responsabilité du malheur sur les épaules de l’individu qui en souffre. Le contre-point du juteux business du développement personnel, c’est un isolement croissant et un rejet aseptisant des personnes qui ne suivent pas le rythme.

A quoi bon interroger des facteurs environnementaux si toute réponse est à trouver dans l’histoire personnelle de chaque personne ? A quoi bon chercher à dénoncer un management cruel, une surexposition à des modèles inaccessibles, une découverte écœurante sur un domaine idéalisé, si nous sommes tous fondamentalement mal-aimés par nos parents ou traumatisés par un souvenir d’enfance ? A quoi bon chercher à aider un homme ou une femme responsable de son malheur ? Malheureusement, la quête personnelle du bonheur, quand elle est détournée par la machine à frustration de la consommation, devient en elle-même un facteur de dissolution du lien social.


Alors simplement, méfions-nous. Certes cette bienveillance instituée n’est pas nécessairement pratiquée par des personnes hypocrites, et bien sûr la paix, le bonheur, la joie, toutes les émotions positives ET négatives se ressentent individuellement et nous identifient. Mais quand un mouvement de grande ampleur se dessine à l’image de la vogue du développement personnel, et qu’en parallèle vingt-cinq personnes par jour meurent de suicide en France, garder un esprit critique ne peut être que sain. Aujourd’hui comme hier le bonheur est aussi un instrument politique, institutionnel et économique.

marie

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