Shkreli, El Chapo, Tapie : Badass des temps modernes
HELENE 12 février 2016

Temps de lecture : 7 minutes

El Chapo, Martin Shkreli et Bernard Tapie. Trois hommes qui ont surgi (ou ressurgi) récemment en unes de journaux, sur nos fils d’actu Facebook ou encore en Trending Topics sur Twitter. Si les médias les exposent, leur verve, et leurs parcours hors du commun leur confèrent une aura particulière dans l’esprit des foules.


 

— “RIEN D’AUDACIEUX N’EXISTE SANS LA DÉSOBÉISSANCE À DES RÈGLES.”
Jean Cocteau, Poésie critique

Lorsqu’il est question d’entrepreneurs ou de self-made men, on pense directement à ceux qui ont fondé les marques-emblèmes de ces dernières décennies : Steve Jobs, Bill Gates ou encore plus récemment Elon Musk (co-fondateur de Paypal et PDG de Tesla Motors). Érigés en exemples à suivre, ils bénéficient d’un culte de la personnalité autrefois seulement destiné aux célébrités appartenant au star-system du divertissement.

Si les hommes cités précédemment ne sont pas sortis officiellement du cadre de la loi, ils se sont au moins dégagés des convenances et des normes imposées par la société pour innover et réussir à s’imposer. Ceux sur lesquels nous allons nous focaliser dès à présent ont allègrement dépassé les limites, brisé les règles et parfois piétiné la moralité.

 

— ÉLÉMENTS BIOGRAPHIQUES SUCCINCTS
Martin Shkreli, profession : pharma bro
. Il est connu pour avoir augmenté de 5 400% le prix du Daraprim, un médicament contre la toxoplasmose utilisé par les personnes atteintes du SIDA. Originaire de la classe ouvrière de Brooklyn, il abandonne le lycée à 17 ans mais parvient tout de même à obtenir un Bachelor en administration des affaires. Grâce au fond d’investissement MSMB qu’il a créé avec un ami, il lance Retrophin, une entreprise spécialisée dans la biotechnologie de médicament contre les maladies orphelines, d’où il est évincé suite à des poursuites judiciaires à son encontre. C’est alors qu’il crée Turing Pharmaceuticals et rachète le Daraprim.

Joaquín « El Chapo » Archivaldo Guzmán Loera, à mi-chemin entre Michael Scofield et Vito Corleone. Appelé El Chapo (Le Courtaud) à cause de ses 1,64 mètre, il est à la tête du cartel mexicain de Sinaloa. Il a fait ses armes dans la bande de Félix Gallardo, connu pour s’être associé avec Pablo Escobar pour acheminer la cocaïne colombienne vers les États-Unis. Emprisonné 3 fois, il a réussi à prendre la poudre d’escampette en 2001 et en 2016.

Bernard Tapie, sur tous les fronts. Homme d’affaire, politicien, comédien, animateur télé et chanteur, il commença comme vendeur de télévisions avant de se diversifier. Depuis le début des années 90, il est impliqué dans des procédures judiciaires retentissantes : l’affaire du rachat d’Adidas par le Crédit Lyonnais et l’affaire de corruption du match OM-Valenciennes. Désormais patron de presse (propriétaire de la Provence, Var-Matin, Corse-Matin et Nice-Matin), Bernard Tapie envisage un retour en politique pour 2016.

 

 

— DES PERSONNALITÉS MYSTIFIÉES
Si ce trio n’est pas celui du film « Le bon, la brute et le truand », ils sont représentés par des raccourcis parfois tout aussi simplistes.

Perçu comme un Robin des Bois des temps modernes, El Chapo bénéficie d’une bienveillance populaire dans son pays. Le Mexique est une terre d’inégalités socio-géographiques extrêmes, ajoutez à cela une corruption omniprésente, et vous aurez quelques éléments pour comprendre pourquoi l’injustice ressentie à l’égard des autorités y est si viscérale. Caché par ses complices et par la population locale de Sinaola lors de ses différentes cavales, le fameux trapu prodigue à ces derniers non pas le fruit sonnant et trébuchant de son commerce, mais une protection non négligeable face aux gangs rivaux.

Si El Chapo représente une figure populaire qu’on aime apparenter à un Robin des Bois des temps modernes, Martin Shkreli prendrait alors le rôle du super méchant capitaliste (bien qu’il se définisse aussi comme Robin des Bois). La BBC, Forbes, le New York Post ou encore Vox le désignent sous le titre peu élogieux d' »homme le plus détesté des États-Unis« .

Bémol, il ne ressemble pas à l’image du PDG classique caricaturé à foison par Plantu : soixantaine bedonnante, costume sombre et cigare au coin d’un sourire vorace. Shkreli a le sourire plutôt narquois, la trentaine à peine entamée et la dégaine d’un étudiant.

La critique est un vecteur de différenciation mais aussi et surtout de rassemblement. Et s’il y a bien une personne aujourd’hui qui crée le consensus c’est bien lui. Admiré et/ou détesté, le Thug de Brooklyn est considéré comme sans cœur, sans morale, et une véritable tête à claque (même par Donald Trump).

Morceaux choisis.

 

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Bernard Tapie, plus ancien dans le système médiatique, en a vu passer lui aussi. Tour à tour génie du management, sauveteur d’entreprises, arriviste, corrupteur, victime, la récurrence de son nom énerve mais témoigne aussi des passions qu’il suscite. Il partage avec Shkreli la défaveur de l’opinion à l’heure actuelle. Leurs détracteurs surclassent leurs défenseurs par leur nombre, notamment parce qu’ils représentent un bras d’honneur lancé à l’autorité. C’est pourquoi certain les admirent, dans une démarche empreinte d’ironie et de cynisme sur la société actuelle, dans laquelle une certaine obligation de bien-pensance étalonne idées et réactions.

 

— UN RAPPORT CONFLICTUEL AUX INSTITUTIONS
Ces trois-là ne sont pas à proprement parler les idoles de jeunes telles que chantées par Johnny Hallyday en 1962,  mais ils bénéficient d’un crédit, et surtout d’un potentiel à vannes très prisé par la fameuse génération Y. La non conformité, le défi et l’esprit rebelle ont toujours aimanté l’attention des adulescents. Ainsi, Shkreli, Tapie et El Chapo sont justement des personnalités charismatiques qui n’ont pas peur de poser leurs parties génitales sur la table. Le plus récent en date c’est bien sûr Martin Shkreli lors de son audition au Congrès concernant l’augmentation spectaculaire du Daraprim. Troll suprême, tant sur Twitter qu’en interview, il a refusé de répondre aux questions de ses interlocuteurs en invoquant à répétition le 5ème amendement de la constitution sous les conseils de son avocat, Benjamin Brafman. Le même qui avait précédemment défendu DSK ou encore Jay-Z.

 

 

Tapie, quant à lui joue sur le registre de l’émotion, tantôt hors de ses gonds, tantôt au bord des larmes, il dénonce avec véhémence les acharnements dont il pense être la cible tout en dénonçant le système socialo-libéral français. Celui qui fut jadis au cœur du système politique français, en tant que Ministre de la Ville sous Mitterrand, critique ouvertement les socialistes et François Hollande.

 


Bernard Tapie à propos de son préjudice moral par LCP

 

El Chapo, lui les met dans sa poche à coups de billet.

 

— DES INTERVENTIONS HAUTEMENT MÉDIATISÉES
Ce dernier a fait l’objet d’une attention ponctuelle suite à son évasion de la prison d’Altiplano, censée être la plus sécurisée du Mexique. En cavale, il a été interviewé par l’acteur Sean Penn pour le magazine américain Rolling Stone dont la prestation journalistique a été largement questionnée, notamment par Vox. On lui a reproché d’avoir manqué de critique et d’avoir portraitisé El Chapo sous une lumière flatteuse au cours de cette interview s’apparentant plus à un exercice de communication qu’à de journalisme. Chacune des actualités qui le concernent apporte un élément qui prête à sourire. Florilège : sa première évasion dans un panier à linge sale, la seconde grâce à un tunnel souterrain de 1,5 km, une romance platonique avec la star de Télénovela Kate Del Castillo, la même qui a interprété une baronne de la drogue dans La Reina del Sur, sa troisième capture digne d’une scène de guerre, et la production d’une série télévisée produite par la même Del Castillo.

Shkreli a lui aussi secoué la monde de la culture quand on a appris qu’il était l’acheteur de l’unique exemplaire de Once Upon a Time in Shaolin, dernier album du légendaire Wu-Tang-Clan. Sachant comment créer le remous, il a affirmé qu’il hésitait entre détruire l’album, ou le mettre en place une quête spirituelle pour pouvoir l’écouter.  Entre temps on a aussi appris qu’il était la principale source de subvention d’un label de post-punk. Entre ses déclamations chocs sur Twitter et ses interviews confession pour Vanity Fair et Vice, Martin Shkreli construit peu à peu un archétype salvateur du super connard.

 

L'unique album des Wu Tang Clan - Once Upon A Time In Shaolin
L’unique album des Wu Tang Clan – Once Upon A Time In Shaolin

 

Quant à Tapie, véritable clash-machine, il ne ménage pas sa verve légendaire à chacune de ses apparitions. David Pujadas ou encore Jean-Marie Le Pen sont les plus fameux à en avoir fait les frais. Avec son physique de déménageur et son faciès taillé à la serpe, ses interventions font les choux gras des commentateurs, professionnels ou non. Le langage direct, voire agressif, il n’hésite pas à hausser le ton, surtout vis-à-vis de l’intelligentsia et de la presse parisienne. Ce qui ne l’a pas empêché de se faire tirer le portrait par Franz-Olivier Giesbert (Le Point), Thierry Ardisson (Canal +), et d’être volontaire à chacune de ses interventions.

 


 

Le super méchant est un archétype qui nourri tant les scénarios romanesques du 7ème art, que ceux de la vie réelle. Et ces derniers n’ont absolument rien à envier à leurs homologues fictifs, c’est à se demander s’ils ne les surpassent pas.

HELENE

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