Qui sont les Bacha Posh afghanes ?
marie 31 mai 2018

Temps de lecture : 4 minutes

Qui sont les Bacha Posh, ces jeunes filles afghanes ou pakistanaises, habillées comme des garçons et qui grandissent en jouant le rôle ? C’est parfois en cherchant à découvrir  l’exception que notre regard européen, distant par l’espace et la culture, peut mieux comprendre les coutumes et les traditions qui nous sont les plus étrangères, celles dont la différence sert trop souvent de prétexte aux confusions et jugements hâtifs.


En Afghanistan, un pays marqué d’importants impératifs religieux et coutumier d’une forte reproduction sociale, le critère du genre oriente radicalement l’éducation et les taches attribuées aux individus. Si l’école y est obligatoire jusqu’à treize ans, aucun contrôle n’est effectué et la décision de scolariser les enfants revient en pratique au chef de famille.  Selon l’Unicef, la pauvreté pousse 30% des enfants afghans entre 5 et 14 ans à travailler. Lorsqu’ils ne vont pas à l’école, les garçons apprennent généralement dès le plus jeune âge le métier de leur père et les filles restent à la maison pour les travaux domestiques, comme leur mère. Dans ces conditions, il est souvent inconcevable qu’une petite fille contribue publiquement aux revenus familiaux en travaillant. Lorsqu’un couple ne parvient pas à avoir de garçons, certaines petites filles jouent donc le rôle de fils pour soutenir l’effort économique.

— UNE SITUATION ENVIABLE ?
À première vue, cette situation peut sembler enviable car les Bacha Posh peuvent sortir dans la rue sans être accompagnées, ou elles-mêmes accompagner leurs proches ; elles sont autorisées à parler, jouer, vivre avec les hommes ; de manière générale, elles bénéficient de privilèges qui leur seraient refusés en tant que femme. Cette éducation peut leur permettre de développer des compétences sociales qui leur donnent de l’assurance par la suite. Cependant, le statut de Bacha Posh est souvent perçu par celles qui le pratiquent comme une honte, un malaise entretenu par une mauvaise image des familles qui y ont recours, souvent sujettes aux railleries. Par ailleurs, lorsqu’elles réintègrent à la puberté un rôle de femme, il leur est souvent plus difficile de se plier aux exigences d’une place dont elles ne maitrisent pas les codes.

Pour certaines comme Ukmina Manoori, le retour à l’état de femme est inenvisageable. A 50 ans, cette Bacha Posh a publié le livre témoignage Je suis une Bacha Posh, relatant sa décision, contre sa famille, de garder des vêtements d’homme après son adolescence. Un choix et une vie de combat qui ont entrainé sa participation à la guerre contre l’armée soviétique entre 1979 et 1989, puis lui ont permis d’être une des premières femmes accédant à des fonctions politiques en Afghanistan.

La ministre de la condition féminine de la province de Balkh, Frida Majib, a elle aussi passé toute son enfance dans la peau d’un garçon. Cependant, elle ne voit pas ce tour de passe-passe comme un vecteur d’émancipation. Elle souhaiterait au contraire que les jeunes filles soient mieux respectées dans leur féminité, et traitées comme telles de la même manière que les garçons.

 

®Documentaire She Is My Son

 

Frida Majib avance néanmoins un avantage à avoir été Basha Poch : c’est ce qui lui a permis d’être à l’aise dans les réunions publiques, d’oser se confronter aux hommes, dans un pays où montrer son visage demande de l’assurance. Être Bacha Posh, c’est accéder à une forme d’apprentissage de savoirs sociaux dans un pays ou 85% des femmes de plus de 15 ans sont illettrées. Cependant, 75% des enfants déscolarisés sont des filles et comme le martèle la jeune pakistanaise Malala Yousafzai, prix Nobel de la paix, c’est le taux d’alphabétisation qui permet à la longue d’améliorer la condition des femmes dans une société. Devoir quitter l’école pour être Bacha Posh peut alors être plus une malédiction qu’une aide.

— UN STATUT QUI FASCINE L’OCCIDENT
En Occident, ce travestissement déguisé est un ressort romanesque qui a inspiré de nombreux films et livres de fiction. Osama, de Siddiq Barmak, sorti en 2003, a ainsi contribué à faire découvrir cette coutume. Il raconte l’histoire d’une famille de trois femmes qui vivent la restriction progressive de leurs droits dans une région occupée par les Talibans, et sont contraintes de demander à la plus jeune d’entre elles de devenir une Bacha Posh. La jeune fille devenue « Osama » vivra dans le risque permanent d’être découverte. Le film, réalisé avec un budget de 46 000 $, a généré une recette de 3 888 902 $ grâce à un accueil favorable en Occident. Il a notamment reçu la caméra d’or au festival de Cannes l’année de sa sortie, et le Golden Globe du meilleur film étranger l’année suivante. Le film dénonce avec force l’injustice inhumaine du traitement réservé aux femmes sous le régime des Talibans.

Dans le nord de l’Afghanistan cependant, là où le pouvoir de la milice islamique s’est moins imposé, la situation des Bacha Posh n’est pas si dangereuse. Elle est dénoncée par les Mollah mais tolérée jusqu’à l’adolescence où les filles doivent redevenir femmes et se marier.


Quel est le nombre de jeunes filles ainsi concernées par ce travestissement silencieux ? Aucun chiffre ne permet d’en connaitre l’étendue ou l’évolution. La coutume reste taboue et ne s’ébruite pas lorsqu’elle est pratiquée, mais peut concerner toutes les classes de population.

Sources :
Reportage Le Monde 2018
Reportage Arte 2013 : Les Bacha Posh Aghanes, des filles au masculin
Livre : Je suis une Bacha Posh, Ukmena Manoori,ed. Michel Lafon, 2013
Film : Osama, Siddik Barmac, 2003
Rapport Annuel de l’Unicef sur le travail des enfants
marie

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