Attention aux jobs à la con !
Jubibu 3 novembre 2015

Temps de lecture : 5 minutes

Est-ce que vous avez déjà eu le sentiment que votre boulot ne servait pas à grand-chose ? Que ce que vous faisiez n’avait pas plus de sens que ça ou ne produisait rien d’utile ? Si vous ou l’un de vos amis avez répondu oui à l’une de ces questions, vous avez peut-être ce que David Graeber appelle un « job à la con ».


 

— SUR LE PHÉNOMÈNE DES JOBS À LA CON
David Graeber est un anthropologue américain qui enseigne désormais à la London School of Economics. Il s’est distingué par son activisme au sein du mouvement Occupy Wall Street, mouvement qui vise à dénoncer le poids et surtout l’influence du capitalisme financier sur nos vies.

Consultée 170 000 fois en moins d’une semaine, puis relayée par Libération et Slate, sans compter les traductions amateurs, sa publication sur les « jobs à la con » a fait l’effet d’un pavé dans la mare. Le journal The Economist a même dû sentir quelques gouttes puisqu’il lui a fait l’honneur d’un papier défendant l’option capitaliste.

 

— QUELLE EST LA NATURE DE CES JOBS À LA CON ?
David Graeber fait la distinction entre un emploi utile socialement (productif) et un emploi vide de sens (improductif). Il se fait la remarque que plus un emploi est utile aux autres, moins il est rémunéré – exception faite pour certaines professions comme les médecins ou les pilotes d’avion – mais imaginez une grève des éboueurs, des maçons, des ouvriers ou bien des agriculteurs ?

Pour débusquer le gras du cochon, il faut jeter un œil du côté des grandes entreprises où les emplois administratifs et managériaux s’empilent depuis plusieurs années. Bien souvent, on retrouve les emplois positionnés dans la hiérarchie intermédiaire – ceux qui contrôlent ceux qui contrôlent – mais aussi avocats d’affaires, consultant en marketing digital interactif, Expert RH et une  grande majorité de cadres. Que se passerait-il cette fois-ci l’un d’eux faisait grève ?

 

« La structure ne se remet jamais en cause. Par contre, quand l’ouvrier arrête, ça va mal tout de suite. » Jean-François Zaubriste

 

— RECONNAISSANCE SOCIALE CONTRE TRAVAIL PRODUCTIF
Une chose n’aura pas échappé au lecteur attentif, c’est que ces « jobs à la con » appartiennent beaucoup aux emplois qui séduisent. Il est facile de reconnaître la valeur du travail d’un agriculteur ou celle d’un coach sportif sur le bien-être des personnes. Et pourtant combien se destinent à ces emplois ?

Au contraire, à travers le mythe du diplôme qui ouvre les portes des « bons emplois », nous avons été bercés pour vouloir ces postes dont les intitulés ôh combien flatteurs ont pour objectif de caresser l’ego du jeune diplômé. Ce même titre qu’il pourra brandir telle une nouvelle identité pour ainsi prouver sa réussite :

– « Bonjour, je suis Country Manager ! »
– « Kinder Country ? :D »

Ces emplois prisés car socialement reconnus s’avèrent vide de sens soit du fait de la tâche elle-même, soit par rapport à l’objectif final de la mission. Un « job à la con » pour la génération Y, c’est tout simplement un emploi qui ne propose pas de réponse satisfaisante à la question « pourquoi je fais ça ? ». Deux solutions s’offrent alors lorsque le job occupé ne fait plus sens :

  • accepter la réalité et comprendre que son épanouissement personnel ne passera pas uniquement à travers son emploi ;
  • ou bien – comme dans la majorité des cas – le déni de réalité. On commence à se convaincre soi-même de l’intérêt du job, de son utilité et de sa technicité.

Selon Graeber, le nombre de « jobs à la con » serait en croissance pendant que les emplois productifs, ceux qui créent véritablement de la valeur, sont réduits. Paradoxalement, ce que les entreprises suppriment lors d’un « plan social » dont l’objectif est de la rendre encore plus rentable, ce ne sont pas les « bullshit jobs », mais les productifs justement.

 

Charlie Chapeline - Les Temps Modernes
Charlie Chaplin – Les Temps Modernes

 

— QUAND LE CAPITAL EST ATTAQUÉ
Pour en arriver à cette conclusion, Graeber s’est appuyé sur les travaux de Keynes qui prédisait une réduction du temps de travail à 15h par semaine grâce aux avancées technologiques. On constate bien une diminution globale du nombre d’heure travaillées partout dans les pays développés – En France, la durée moyenne de travail pour un salarié est de 39h1 en 2014 selon l’INSEE.

Comme indiqué plus haut, David Graeber a eu l’honneur de recevoir une réponse du magazine économique britannique à tendance libérale The Economist. Libéral est à comprendre au sens économique du terme, c’est-à-dire en l’acceptation que le marché fait la loi.

Pour The Economist, l’augmentation du nombre de marketeurs, de juristes et consorts serait la suite logique de la complexification des processus de production. Nous avons poursuivi la fameuse division du travail, ce qui explique le nombre croissant de travailleurs qui ne comprennent plus l’utilité de leur emploi faute d’avoir perdu la vision globale du système de production. Il apparaît donc compréhensible que celui qui produit les mêmes rapports chiffrés au quotidien, ou celui qui visse la même pièce toute la journée, ne voit plus l’intérêt de son action.

René Magritte - Le modèle Rouge
René Magritte – Le modèle Rouge

 

Pourtant, ces tâches ont bien un sens car elles permettent de faire tourner le système de production de masse, seul système viable pour pouvoir assouvir notre appétence à la consommation. L’artisan qui possédait les compétences techniques et les connaissances nécessaires à l’élaboration d’un produit ne souffrira jamais des maux qui frappent les détenteurs de « bullshit jobs », mais il est incapable de répondre à la demande de consommation des ménages.

Deux arguments communs apparaissent de chaque côté pour expliquer cette métamorphose du système économique : la consommation. Nos « bullshit jobs » répondent à notre « bullshit consommation ». Et il est juste de constater que le système s’est complexifié pour répondre au défi que le triplement de la consommation lui a imposé. « Depuis 50 ans, les Français ont, sauf en 1993, consommé un peu plus chaque année, si bien qu’aujourd’hui, le volume annuel de consommation par personne est trois fois plus élevé qu’en 19602« . Notre anthropologue termine sur le fait que nous avions le choix entre moins d’heures de travail ou plus de jouets. Nous avons choisi plus de jouets et les jobs à la con qui allaient avec…

 


Sur le plan humain, ce qui frappe désormais le jeune diplômé, c’est le fossé intellectuel qui existe entre ce qu’a exigé l’obtention de son diplôme et ce qui est nécessaire pour son travail au quotidien, certains allant même jusqu’à ressentir l’impression de régresser intellectuellement.

 

Sources :  1 http://www.insee.fr/fr/themes/tableau.asp?reg_id=98&ref_id=CMPTEF03204
2 http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?ref_id=CONSO09
Ressources :  L’article original sur les bullshit jobs : http://www.strikemag.org/bullshit-jobs/
L’article en français : http://www.lagrottedubarbu.com/2013/08/20/emplois-foirreux-bullshit-jobs-par-david-graeber/
La réponse de The Economist : http://www.economist.com/blogs/freeexchange/2013/08/labour-markets-0
Jubibu

De l'humour et des idées claires

2 Comments

  1. Les « jobs à la con » ne sont ils pas nécessaire ? ……. Sans doute !!!!, mais une « faible couche » suffit alors que nous sommes aujourd’hui dans « la multicouche ».
    Le premier ou les premiers étages sont nécessaire et valorisants (il faut bien organiser le travail d’une équipe ou le fonctionnement d’une entreprise), c’est ensuite que le superflu arrive et engendre un « job « à la con ».

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