21 nuits avec Pattie : la province, ça vous gagne…
Alex 3 décembre 2015

Temps de lecture : 6 minutes

Auteurs de nombreux films drôles et atypiques depuis le début des années 2000 (Un homme un vrai, Peindre ou faire l’amour ou encore Les derniers jours du monde), les frères Larrieu font partie de ces rares réalisateurs/scénaristes français de qualité qui réussissent à réunir un succès autant public que critique autour de leurs films, et ce pour de bonnes raisons.


 

Même en étant très très gentil, il est impossible de ne pas constater l’indigence et une certaine médiocrité ambiante de la comédie française « grand public » actuelle. Entre les Baby Sitting 2, Un après midi de tranquillité ou autres Camping, la comédie populaire a tendance à se scléroser de plus en plus en chassant le plus grand dénominateur commun à coups de certains des acteurs les moins drôles qui existent (la prédominance des Frank Dubosc et autres Christian Clavier dans certaines des pires bouses du genre n’étant à mon avis pas un hasard).

Malgré tout, et encore heureux, on note ces dernières années un certain nombre de réalisateurs et de films français ou francophones qui font des choses vivifiantes et de qualité dans le genre ou en marge du genre de la comédie : on peut notamment compter les excellents films de Quentin Dupieux, Bruno Dumont et son P’tit Quinquin complètement barré, Poupoupidou de Gérald Hustache-Mathieu qui mêle comédie et thriller, la récente série Au service de la France (majoritairement drôle même si pas avare en défauts), les OSS 117, ou encore les films des frères Larrieu, pour ne citer que ceux là, ce qui nous amène donc à notre sujet d’aujourd’hui.

 

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© Pyramide Films – 21 nuits avec Pattie (André Dussollier, Isabelle Carré)

 

— PROMENONS-NOUS DANS LES BOIS

Le film commence alors que Caroline (Isabelle Carré) débarque dans un village paumé du Sud de la France afin d’organiser l’enterrement de sa défunte mère Isabelle qu’elle n’a pas vue depuis des années, et avec qui elle ne s’est jamais entendue. Immédiatement le film instaure une atmosphère particulière, en juxtaposant le personnage de Caroline, tendue, stressée, bizarrement apathique et boule de nerfs à la fois, avec un décor et des personnages comme dessinés en creux par rapport à elle. Tout dans le village respire une certaine paresse langoureuse, une sorte de torpeur un peu molle, accentuée par la chaleur du mois d’août durant lequel l’histoire se déroule : la maison d’Isabelle (Zaza comme l’appellent les habitants) n’a pas le téléphone ; le village, incrusté au fond d’une vallée, ne permet pas de capter le réseau mobile, sauf lorsqu’on crapahute hors de cette dernière ; on s’y déplace en mobylettes et en voitures d’un autre âge ; les panoramas n’offrent pas grand chose d’autre que de la verdure à perte de vue…

Caroline fait vite la connaissance des habitants du hameau, avec pour guide la Pattie du titre (Karin Viard, tout à fait géniale, comme à son habitude), amie de sa mère et s’occupant de sa maison lorsque cette dernière était en voyage. Seulement voilà, le lendemain de l’arrivée de Caroline, le corps de sa mère disparait.

Le reste du film suit ainsi son cours au rythme de l’enquête menée à la fois par Caroline et le gendarme du coin, et se remplit peu à peu d’une galerie de personnages attachants et curieux, de la volubile Pattie, à Pierre le gendarme susnommé (Laurent Poitrenaux), en passant par un mystérieux écrivain ami (ou peut-être plus) d’Isabelle (André Dussollier) ou encore André le bucheron légèrement idiot du village (Denis Lavant).

Si tout ceci peut paraitre casse gueule sur le papier, c’est aussi parce que les personnages échappent à toute description aisée, en se dégageant hors de leur statut de stéréotype dans lequel ils auraient facilement pu tomber. Le film met en scène des « gens simples », mais le fait sans condescendance et sans faire de raccourcis faciles. Par exemple, si l’on pouvait s’attendre à tomber nez à nez avec un personnage de flic incompétent et abruti, on est loin du compte au final, tant le gendarme Pierre est à la fois professionnel, malin et sympathique.

Le talent des frères pour les dialogues truculents aide aussi énormément. L’exemple le plus frappant, et qui témoigne bien du numéro d’équilibriste qu’ils déroulent sous nos yeux, se trouve dans le personnage de Pattie, qui déballe à qui veut (ou ne veut surtout pas) l’entendre ses aventures sexuelles avec quantité d’hommes du coin, et ce dans les moindres détails. De manière générale le film parle énormément (et tourne constamment) autour de la question du sexe, mais parvient à le traiter de façon toujours drôle et souvent légère sans tomber dans l’inconfort ou la beaufitude. Pas gagné, mais force est de constater que le pari est remporté. Certes, ce n’est peut être pas toujours fin, mais ça fait souvent mouche.

 

© Pyramide Films – 21 nuits avec Pattie (Isabelle Carré, Karin Viard, Denis Lavant)

 

— LA QUESTION SANS RÉPONSE

Mais au delà de l’aspect comique, qui pourrait sans doute à lui seul porter le film et s’en sortir quand même avec un métrage solide, les Larrieu y ajoutent une couche de mystère qui enrichit considérablement l’ambiance.

Le mystère planant au-dessus de la disparition puis la réapparition du corps d’Isabelle n’est jamais complètement résolu. Certes, une piste en particulier est plus probable que les autres, mais le scénario laisse volontairement la porte ouverte à tout un tas d’explications plausibles dans le cadre de l’histoire, dont certaines sont fermement ancrées dans le domaine du fantastique. Ces séquences ou des apparitions viennent s’introduire dans le réel sont assez belles, et poétiques, et même si le film s’amuse avec les tropes des histoires de fantôme, on ne verse à aucun moment dans la métaphysique ou les explications pseudo-scientifiques à la noix.

On est ainsi maintenu dans un entre-deux constant entre dialogues très écrits, un peu théâtraux (peut être un des rares gros points faibles du film, tant dans certaines scènes les acteurs semblent déclamer leur texte plutôt qu’habiter véritablement leur personnage) et séquences de profonde étrangeté, lorsque Caroline va se perdre dans les bois environnants, ou se réveille au petit matin dans la forêt (séquence qui donne lieu à un joli tour de passe-passe, en changeant subrepticement le format de l’écran).

Les quelques séquences montrant ainsi la nature sont magiques, mystiques presque, et font écho aux motifs et aux personnages profondément païens mais aussi profondément humains peuplant cette histoire ; dans toutes leurs qualités et leurs défauts. C’est ce qui fait aussi que les éléments comiques marchent aussi bien, cachant toujours une profondeur et une complexité des thèmes abordés qui sont assez inattendues mais aussi très agréables ; le film et son histoire refusant ainsi toute lecture catégorique, laissant le spectateur se faire sa propre opinion quant aux évènements présentés.

Techniquement, c’est aussi très réussi, la photo est magnifique notamment dans les séquences de nuit et les scènes dans la nature, et même les plans du village ont une certaine qualité organique et minérale qui confère au tout un air de décor hors du temps. La musique de Nicolas Repac n’est pas en reste, tournant autour d’un leitmotiv de guitare assez simple mais évocateur, en adéquation avec le tout.

 


 

Ce 21 nuits avec Pattie reste ainsi dans la droite lignée des précédents films des frères Larrieu, mélange improbable mais payant de comédie populaire jamais beauf, paillarde sans être lourde, et d’éléments de fantastique qui prennent une place quasi-centrale dans l’histoire. L’interprétation, portée par une Karin Viard particulièrement en forme, est de manière générale de très bonne facture, même de la part des illustres inconnus du casting. Les bonnes comédies françaises ne sont pas forcément monnaie courante de nos jours, et malgré ses petits défauts il serait extrêmement dommage de bouder celle-ci. Reste à savoir ce que pense J.M.G. Le Clézio de tout ça…

 

Alex

Plaignez-vous à la direction.

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