[TYRANNIE TRIP] Gurbanguly Berdimuhamedow, le dictateur dont même le nom fait peur
BASTIEN BONO 8 mars 2016

Temps de lecture : 7 minutes

Aujourd’hui dans ce troisième numéro du Tyrannie Trip, nous partons au Turkménistan, pays d’Asie centrale, voir un des dictateurs les plus timbrés de la planète : Gurbanguly Mälikgulyýewiç Berdimuhamedow, surnommé « Arkadag », le grand protecteur, et petit frère de Big Brother. Petit, parce qu’il n’est à la tête (que) du Turkménistan, et qu’en comparaison de son prédécesseur, Saparmourat Niazov, surnommé tendrement « Turkmenbachi », père de tous les turkmènes, il paraît presque sage et avisé. Big Brother, car cet ancien dentiste a une à une retiré toutes les « caries » opposantes politiques de son pays avant de passer à un vaste détartrage des cerveaux consistant à faire entrer en force sa doctrine et son portrait dans l’esprit de ses sujets.


 

Le Turkménistan et ses petits copains.

 

— LE TURKÉZIMINÉRISTAQUOI ?
Le Turkménistan fait partie de la longue liste des contrées se terminant par -stan et dont la majorité d’entre nous en a, soyons honnêtes, pas grand chose à carrer. Coincé entre l’Ouzbékistan, l’Afghanistan et l’Iran (sympa le voisinage), l’ancienne république soviétique fait à peu près la taille de l’Espagne, mais pour seulement 5 millions d’habitants. Rassurez-vous, si vous avez autant d’intérêt pour ce pays que pour l’élevage des alpagas, il en est de même pour les médias occidentaux, qui ne parlent absolument jamais de l’horrible répression que subit le peuple turkmène depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

Le pays est aride, parfois désertique. La population n’est franchement pas gâtée : 50% des turkmènes vivent sous le seuil de pauvreté. L’eau, denrée rare en Asie Centrale, est drainée par l’Etat depuis l’époque soviétique pour alimenter les champs de coton, très gourmands en eau ; le pays est le 10ème producteur mondial.

Une population pauvre et délaissée par l’Etat, mais c’est juste le début : le Turkménistan est 178ème sur 180 dans le classement de Reporters Sans Frontières pour la liberté d’expression et de la presse. Dans son rapport, l’ONG pointe des faits qui ne rendent pas franchement optimistes quant à la situation du pays. Tout d’abord les USA comme la Russie, comme vous, et comme les médias occidentaux se tamponnent le coquillart avec le Turkménistan. Alors que la pression internationale est immense sur l’Iran ou la Corée du Nord, pas un mot vis-à-vis du régime de Berdimuhamedow.

De plus le pays est riche en gaz naturel (5ème plus grande réserve du monde) et en pétrole, ce qui rend la situation propice à la corruption et aux conflits d’intérêt. Enfin, le tyran Gurbanguly a créé une fausse opposition politique qu’il contrôle totalement, et interdit toute presse indépendante. D’ailleurs, parlons un peu du despote en question.

 

 

— UN PRÉDÉCESSEUR À SON IMAGE
Le prédécesseur de Gurbanguly Berdimuhamedow, Saparmyrat Nyýazow, était déjà un cas désespéré. La mégalomanie doit certainement se transmettre de génération en génération dans cette région du monde. Celui qui s’était déclaré Président à vie avait mêlé son identité aux pratiques religieuses du pays, en faisant figurer par exemple des phrases de son livre aux côtés de versets du Coran dans la gigantesque mosquée qu’il a fait construire dans sa ville natale.

Son portrait était omniprésent, notamment sur les pièces et sur les billets, mis à part les 1,5 et 10 centimes où c’est sa mère qui trônait. Il est allé jusqu’à modifier la langue turkmène et le nom des mois du calendrier en honneur des divers membres de sa famille. Le mot « çocëk » (pain) est devenu  » Eurbansoltan Eje », du nom de sa mère encore (complexe d’œdipe sous-jacent ?). Le père de Nyýazow, un militaire, a donné son nom entre autres à un corps d’armée et à un parc de 1 KM de long, qui borde l’avenue… Saparmyrat Nyýazow.

Mais la folie la plus démesurée et absurde de notre ami Sapamyrat est tout de même la statue en marbre et en or de 75 mètres de haut à sa gloire… qui tourne sur elle-même pour toujours être face au soleil à l’image d’un tournesol. Poétique, n’est-ce-pas ?

 

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— UNE PRISE DE POUVOIR À LA HOUSE OF CARDS
Dentiste de formation, le Président actuel se lance dans la politique en 1995 au ministère de la santé, secteur dentaire. Un homme cohérent. Après être promu Ministre de la Santé en 1997, il se fait petit à petit une place dans les proches de Saparmyrat Nyýazow, son prédécesseur qui a régné sur le Turkménistan de 1990 à sa mort en 2006. Il en devient tellement proche que son caractère discret et son apparence quelconque lui valent le surnom « d’ombre du Président ».

À la mort de Nyýazow, c’est normalement le président de l’Assemblée Populaire, Öwezgeldi Ataýew, qui est censé le remplacer en tant que Président par intérim. Cependant, comme par miracle, c’est à ce moment que ce dernier est mis en examen pour abus d’autorité et immoralité. Notre ami Gurbanguly prend donc les fonctions de Président par intérim, et va jusqu’à modifier la Constitution, qui prévoit qu’un président par intérim ne peut se présenter aux élections présidentielles, pour pouvoir faire campagne.

Le 11 février 2007, il devient le (seulement) deuxième président de l’histoire du Turkménistan, avec 89,23% des voix. Prends ça Napoléon ! Entre temps, Gurby aura bien entendu pris soin d’évincer Ataýew de toute fonction politique, question de sécurité. En février 2012, il est réélu avec 97,14% des voix. Prends ça Staline.

 

Le palais présidentiel. Gros chill.

 

— TURKMEN GUINESS BOOK
Notre brave Gurby a un melon gigantesque, et je ne crois pas si bien dire ! Il a donné son nom à une variété de cucurbitacée, qui selon lui « a la chair délicieuse et le parfum délicat ». Il veut être le 1er dans tous les domaines, même les plus absurdes et les plus stupides. Plus grand tapis tissé main, plus haut mât de drapeau, plus grande roue vitrée… Rien ne semble vouloir arrêter les envies de démesure du despote. L’année de son élection, il décide que Achgabat, la capitale, doit devenir la plus belle ville du monde, et par tous les moyens. Il s’offre une nouvelle salle des fêtes, censée accueillir baptêmes et mariages, le « Palais du bonheur ». 80 mètres de haut, 60 000m², tout en marbre blanc et granit gris. 100 millions d’euros.

 

TO GO WITH AFP STORY (FILES) A file picture taken on October 28, 2011, shows Turkmen men attending an inauguration ceremony for Palace of Happiness wedding complex in Ashgabat. A portrait of Turkmenistan's president Gurbanguly Berdymukhamedov hangs on the building. In an extraordinary construction boom, the isolated Central Asian country of Turkmenistan is spending billions of dollars on remodelling its capital Ashgabat into a gleaming white showpiece where even the curbs are made of marble. AFP PHOTO

 

— NARCISSISME À LA SAUCE TURKMÈNE
En 2007, à peine arrivé au pouvoir, Berdimuhamedow s’auto-décore de l’ordre de la Mère Patrie, un collier d’or et de diamant de un kilo. Thug Life. Ce qui est certain, c’est que le tyran s’aime, et aime son image, et comme il est généreux, il souhaite que tout son peuple partage sa passion à travers un culte de la personnalité qui institue la vanité comme une vertu absolue.

Son dada ? C’est le poney ! Il se fait appeler « Éleveur des chevaux du peuple », et ses deux livres sur l’équitation sont tous les deux restés un bon moment en tête des ventes littéraires. En 2013, il s’est mis en scène dans la mythique course équestre d’Achgabat (Le Turkménistan est un pays très attaché à ses traditions équestres, un peu à l’image des mongols).

Un des plus grands médias nationaux raconte : « Notre président a dominé de la tête et des épaules cette compétition. Son cheval Berkatar (« Le Puissant ») donnait l’impression de voler au-dessus de la Terre, comme si ses sabots ne touchaient pas le sol. Une victoire magique et totalement méritée« . En réalité Gurby n’a pas réussi à maîtriser son cheval, et à mi-parcours, le divin animal l’a propulsé, le laissant s’écraser lamentablement au sol. Furieux, le dictateur a émis un ordre de censure sur tous les médias du pays, classant l’affaire secret défense. Aucun turkmène ne fut au courant par les médias traditionnels, mais heureusement, il y a Internet.

 

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Gurbanguly Berdimuhamedow est probablement un des dictateurs les plus mégalos de la planète. Non content d’opprimer la population économiquement et politiquement, il a de plus compris l’intérêt de créer un véritable décor à la Truman Show, avec de faux partis d’opposition, de faux médias, et des monuments à la gloire de son peuple totalement inutiles. Un ponte en la matière. Séchez vos larmes, le Tyrannie Trip continue très bientôt.

 

Dans la série TYRANNIE TRIP :
– Tchétchénie : Les délires mégalomaniaques de Ramzan Kadyrov
Corée du Nord : Bienvenue au North Korean Truman Show !

BASTIEN BONO

Ornithologue spécialiste des condors bantous à bande bleue.

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