[TYRANNIE TRIP] Birmanie, la dictature astrologique
BASTIEN BONO 10 mai 2016

Temps de lecture : 6 minutes

Bienvenue dans cet ultime numéro de Tyrannie Trip ! Aujourd’hui partons en Birmanie, ce pays d’Asie du Sud-Est connu principalement pour sa junte militaire, officiellement partie du pouvoir, son opium, et ses jungles profondes… Mais la Birmanie est avant tout le seul pays au monde à avoir été gouverné pendant plus de 50 ans…. sur les conseils d’astrologues et de numérologues ! Le dernier premier ministre militaire en était d’ailleurs un…


 

La Birmanie est un pays fatigué, marqué par un demi-siècle de junte militaire. La junte militaire, c’est la dictature par l’armée, un type de régime en général très brutal, liberticide, belliqueux, et qui laisse peu de place aux subventions pour le spectacle de rue… Depuis 2011 la junte birmane s’est officiellement retirée laissant un régime présidentiel à parlement fort s’installer… Les militaires représentent toujours, et c’est gravé dans le marbre constitutionnel, 1/4 des ministres, 1/2 des parlementaires de la chambre haute et 1/3 de la chambre basse. Certes la démocratisation du général Ten Sen, initiée en 2008 en formant gouvernement hybride civil/militaire commence à porter ses fruits avec le droit de syndicalisation, le retour de certaines libertés individuelles… Mais le chemin est encore très long vers la démocratie, et même l’emblématique Aung Sang Suu Ki semble s’y casser les dents.

 

Le chef de l’opposition Aung San Suu Kyi le 1er novembre 2015 à Rangoon.

 

— UN POTENTIEL QUI PART EN FUMÉE
La Birmanie est un état coincé  entre deux méga-puissances, l’Inde et la Chine. Au carrefour de trois ensembles (monde indien, monde chinois, monde indochinois), elle est encerclée par des économies dynamiques et compétitives. Le pays dispose de bonnes ressources en gaz, en pétrole, en pierres précieuses, en hydroélectricité. Chaque année 750 000 touristes, principalement de Chine, du Japon et de Thaïlande viennent visiter les merveilleux paysages birmans. Mais le pays est avant tout agricole, 70% de la population travaillant encore dans ce secteur, avec de fortes productions de riz, de canne à sucre, de maïs… et d’opium!

Avec 8% de la production mondiale, le pays est le deuxième producteur derrière l’Afghanistan. La junte militaire a rendu le pays addict à l’opium : c’est la première source de devises du pays, plus que toute autre exportation. En 2010, le pays était 176ème sur 178 au classement de l’indice de corruption de Transparency International, ce qui était grandement lié à cet argent provenant d’un trafic de drogue légalisé et étatisé, et notamment d’ailleurs pour tenir les états tribaux.

 

Culture du pavot en Birmanie.

 

— DES ÉTATS TRIBAUX TRIBUTAIRES
Il y a 55 millions d’habitants en Birmanie, mais pas 55 millions de Birmans. Ces derniers ne représentent que 68 % de la population. Le tiers restant est composé de multitudes d’ethnies dites tribales, qui vivent principalement dans les zones montagneuses, recouvertes de denses forêts qui forment la périphérie du pays. Il y a ainsi des shans, was, kachins, mons, chins…

Comme dans beaucoup de dictatures, une idéologie raciale a été mise en place en Birmanie, qui instaure une division entre les Birmans, les vrais, et les ethnies. D’ailleurs, le nouveau nom du pays « Myanmar », signifie « pays des purs »… Les populations tribales sont considérées comme des citoyens de seconde zone, privés de certains emplois, surtaxés, voire réprimés, persécutés.

 

CARTE-BIRMANIE-ETHNIES-LANGUES

 

Ainsi, la minorité musulmane des Royinghyas, à l’ouest du pays, est martyrisée depuis des décennies. Considérés par l’ONU comme la minorité la plus persécutée au monde, déchus de leur nationalité birmane, ils sont devenus apatrides, et n’ont ainsi plus aucun droit dans aucun pays. Étrangers dans leur propre pays, ils subissent régulièrement des purges de la part de l’armée voire même de civils birmans, exaltés par certains moines bouddhistes extrémistes comme Virtu, qui les exhortent de tuer les musulmans, même enfants. Ce qui est vraiment aidé d’ailleurs, par le fait que les crimes envers eux sont dépénalisés.

À l’est du pays, à la frontière thaïe, ce sont des chrétiens, les Karens, qui subissent un véritable génocide. 1,5 à 2 millions de personnes seraient mortes ces 30 dernières années, dans les attaques de l’armée, dans les déplacements, ou de faim. 150 000 karens croupissent dans des camps de réfugiés en Thaïlande. De nombreuses tribus ont donc pris les armes contre la junte, rajoutant à l’instabilité du pays, et la récente démocratisation n’a résolu qu’une infime partie des problèmes.

Je vous conseille au sujet des Karens ce documentaire de Public Sénat, très bien réalisé et édifiant sur le martyr désespérément silencieux de ce peuple…

 

— UNE CAPITALE FANTÔME
Pour rapprocher le centre du pouvoir, et surtout l’armée du centre géographique du pays, plus proche des états tribaux donc, la junte décide de déplacer la capitale de 380 kilomètres au nord du pays. La nouvelle cité s’appelle Naypyidaw, « La Cité des Rois »… et reste désespérément vide à l’exception de quelques commerçants que l’on a obligé à acheter des magasins sans clients ! Les kilomètres de bitume voient se succéder lotissements totalement vides, échoppes aux rayons déserts, hôpitaux sans patients, écoles sans classes… le tout construit dans le plus grand secret, caché à la population jusqu’à l’inauguration.

La capitale compte aujourd’hui selon certaines estimations à peine 200 000 personnes, sur un territoire 70 fois plus grand que Paris… Et l’immense majorité serait des militaires. Enfin, dans un pays où seulement 14 millions de véhicules sont en circulation, le gouvernement fait construire… une 20 voies entre l’ancienne et la nouvelle capitale ! En effet les militaires, extrêmement superstitieux s’en sont remis aux astrologues pour la conception de cette nouvelle capitale…

 

Birmanie1
Toujours sympa pour caler des drifts.

 

— GOUVERNER AVEC DES CARTES ET DES DÉS
Le chiffre 11 ayant été tiré pour cette nouvelle capitale, c’est le 11 novembre 2005 à 11 heures que le gouvernement déménage 11 ministères à bord de 1 100 véhicules. Pour la monnaie, c’est le 9 ! Les militaires ont fait éditer des coupures de 9, de 45 et de 180 kyats, la monnaie locale. Bien entendu, rendre la monnaie sur sa baguette de pain avec de tels billets n’étant pas si simple, le gouvernement abandonne les billets, un fiasco extrêmement coûteux dans un pays qui reste très pauvre.

 

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Et dire qu’on se plaint de nos pièces de 1 centime…

 

En 2010, encore sur les recommandations de bonimenteurs, les militaires décident de changer le drapeau du pays, donnant l’ordre du jour au lendemain de brûler tous les drapeaux et de les remplacer par un étendard sans aucune signification (trois bandes horizontales jaune, vert, rouge avec une étoile blanche). Autre délire : les birmans roulent à droite… avec des voitures où le volant est à droite, sur le modèle anglais. Encore une décision prise selon un astrologue.

De plus, les birmans ont le droit à 40 litres d’essence par semaine par véhicule, afin de limiter les déplacements des birmans et de renforcer le confinement des minorités ethniques. Paradoxe ultime, les surplus d’essences dus à ce rationnement sont vendus en sous-main par des officiels à des stations illégales ou, bien entendu, la marge est bien supérieure. Autre privation de liberté par l’argent : une carte SIM en Birmanie coûte… 1 700 dollars ! Le salaire moyen étant de 300 dollars/mois, mieux vaut ouvrir un PEL pour avoir une ligne…

 


La Birmanie est loin d’être tirée d’affaire, et porte en elle les profonds stigmates d’un régime absurde, isolationniste et liberticide… Le peuple mise beaucoup sur son idole, symbole de liberté, prix Nobel de la Paix, Aung San Suu Ki… parfois trop, notamment par rapport à ses prises de positions douteuses sur les minorités ethniques. C’est la fin du Tyrannie Trip, merci de nous avoir été fidèles !

 

Dans la série TYRANNIE TRIP :
– Tchétchénie : Les délires mégalomaniaques de Ramzan Kadyrov
Corée du Nord : Bienvenue au North Korean Truman Show !
Turkménistan : Gurbanguly Berdimuhamedow, le dictateur dont même le nom fait peur
Swaziland : Mswati III, le roi aux 70 000 vierges

 

BASTIEN BONO

Ornithologue spécialiste des condors bantous à bande bleue.

4 Comments

  1. Le déménagement vers la nouvelle capitale Nay Pyi Daw a eu lieu en 2005 et non en 2015 (faute de frappe) et la rémunération minimale journalière est de 3600 kyats soit environ 2.60€, environ 60 euros mensuel. Les cartes sim sont vendues 5000 kyats depuis 2 ans. Les billets de 9, 45 et 180 kyats n’existent plus depuis longtemps, la plus grosse coupure est de 10 000 kyats.
    Autre détail, l’essence n’est pas rationnée.

    1. Bonsoir Jacques,

      Je vous l’accorde il y a en effet une faute de frappe sur la date de déménagement de la capitale, je vous remercie pour votre vigilance. Cependant j’ai quelques observations concernant le reste de vos remarques :

      – Il n’est écrit nulle part dans l’article que les billets de 9, 45 ou 180 sont toujours courants. Ils sont d’ailleurs vendus aujourd’hui comme des souvenirs. Il y a une différence entre dire que quelque chose a existé, et que quelque chose existe toujours, vous en conviendrez.

      – Concernant le salaire, je me suis exprimé en dollars et en salaire moyen en 2011 et non en euros et en salaire minimal.

      – L’essence était rationnée sous la junte (cet article traitant de la Birmanie sous la junte) dans les stations légales. Vous ne pouvez affirmer le contraire…

      Merci pour votre fidélité et l’attention que vous portez à ma publication.

      Bastien

  2. C’est quoi le but de ce genre d’article ou on bricole sur 50 ans quelque passage sombres de l’histoire Birmane pour faire dans le sensationelle ? En plus des fautes soulevés dans le commentaire précédant je rajouterai la foutaise sur l’ordre de bruler les ancien drapeau et que le billet de 180 kyat n’a jamais existé.

    Serait-il possible de trouver un journaliste en occident capable d’écrire un article critique sur une dictature sans tomber dans des caricatures digne des pires… dictatures ?

    1. Bonsoir Acab

      Je vous ferais remarquer tout d’abord que si vous pointez mes erreurs, vous n’en n’êtes pas exempt orthographiquement parlant et je vous rappellerais l’adage « avant de regarder la paille dans l’oeil du voisin, regarde la poutre qui est dans le tien ».

      – La « foutaise » de brûler le drapeau comme vous dites est une image, il s’agit d’illustrer le fait que le changement d’étendard a été opéré de manière brutale et arbitraire. J’attends vos sources concernant cette affaire et le billet de 180 kyats.

      – Quant au traitement de la dictature birmane, si vous aviez lu les précédents numéros du Tyrannie Trip, vous auriez peut-être compris qu’il s’agit de présenter les différents régimes tyranniques à travers le monde sous un angle quasi-satirique et de mettre en exergue les incohérences et les absurdités, voire les excentricités de tels régimes. Je rajouterais d’ailleurs que cela n’a absolument rien à voir avec la culture du rédacteur, d’ailleurs le jugement d' »occidental » que vous me portez n’a aucun fondement. Si vous souhaitez lire des articles plus « sérieux » sur la junte militaire, je vous invite à parcourir les milliers de publications qui ont été faites à ce sujet, par des journalistes occidentaux ou non.

      – Enfin cet article n’a pas pour but de restituer fidèlement l’histoire de la junte. L’angle et le ton de chaque article appartient à celui qui l’écrit, libre à vous d’y adhérer ou pas.

      Merci pour votre fidélité et l’attention que vous portez à ma publication ainsi qu’à Alchimy.

      Bastien

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