Spotlight, l’horreur indicible
Alex 2 février 2016

Temps de lecture : 6 minutes

La difficulté lorsqu’on critique un film comme celui-ci est de parvenir à dissocier le sujet de la qualité du film en lui-même. Les critiques qui sont les plus difficiles à écrire sont souvent celles où l’on est d’accord avec le fond, mais où la forme ne tient pas debout. Spotlight a le sujet, et nous parvient d’outre-Atlantique surfant sur une vague de critiques dithyrambiques qui laissent forcément circonspect. Pourtant, force est de constater que parfois, la majorité a raison…


 

L’histoire est l’un de ces scénarios « basé sur des faits réels », comme on nous le rappelle au début du film, dont est tant friand Hollywood. On nous raconte ainsi l’enquête réalisée par le Boston Globe en 2001, où l’équipe de reporters interne au journal, la Spotlight du titre, a mis au jour le fait que l’Église catholique a couvert et étouffé des centaines d’affaires de prêtres pédophiles, et ce depuis des dizaines d’années.

L’enquête démarre ainsi de façon classique, lorsqu’un nouveau patron arrivé au journal, Marty Baron (joué par Liev Schreiber), demande à l’équipe de reporters d’investigation du Globe de se pencher sur des preuves indiquant que le cardinal de l’archidiocèse de Boston aurait été depuis des années au courant d’un prêtre ayant abusé d’enfants, et n’aurait rien fait. Mais, partant de là, l’équipe finit par découvrir un véritable sac de nœuds de procès, de couvertures variées et de pots de vins qui semblent tous avoir pour unique but d’empêcher le grand public d’être au courant des agissements de l’Église vis-à-vis de ces prêtres.

Avec une telle histoire à raconter, il est évidemment difficile de critiquer le film derrière, surtout lorsque le sujet en question apparaît d’une importance à ce point capitale. De plus, un peu comme pour les biopics de personnages publics, à partir du moment où la vie de la personne est intéressante, la moitié du travail est déjà faite, en quelque sorte. Ainsi, non seulement mes attentes étaient très haut placées du fait du buzz généré par le film lors de sa sortie aux États-Unis, mais en plus je m’attendais à un métrage au mieux anecdotique, se contentant de remâcher son histoire de façon primaire, au pire tout à fait médiocre voire carrément ratée.

 

© Warner Bros. Pictures - Spotlight (Michael Keaton, Rachel McAdams)
Crédit photos : Warner Bros. Pictures – Spotlight (Michael Keaton, Rachel McAdams)

 

— CLASSIQUE MAIS EFFICACE
Il est donc intéressant de noter que malgré cela, loin de ce à quoi on aurait pu s’attendre, Spotlight est extrêmement réussi, au-delà même de son sujet. Le film est une réussite certes très carrée, à l’ancienne, mais représentant le pur produit de cinéma hollywoodien dans le bon sens du terme (exemplifié dans son thème par d’autres films comme Les Hommes du Président ou encore, plus récemment, Zodiac) : que ce soit dans la performance des acteurs, le classicisme avéré (mais jamais agaçant) de la mise en scène, ou encore la musique discrète mais qui colle parfaitement à l’action, le film est au service de l’histoire, mais sans toutefois tomber dans le travers d’utiliser son histoire comme une béquille.

Tom McCarthy réussit donc à nous proposer ici un métrage plus qu’honnête sur le plan de l’objet cinématographique, et parvient à le faire sur un sujet très difficile et très casse gueule, sans plonger à aucun moment dans le pathos exagéré ou le sensationnalisme racoleur ; ce qui, mine de rien, vaut la peine d’être noté. Les faits sont, à priori, traités avec le plus de respect historique possible ; les victimes ne sont ni victimisées à outrance (on ne cherche pas à faire pleurer dans les chaumières) ni montrées telles des animaux de foire ; les journalistes ne sont pas des parangons de la justice mais des hommes et des femmes avec leurs faiblesses et leurs forces, accomplissant leur travail en dépit des nombreuses embûches posées sur leur chemin.

C’est d’ailleurs l’une des forces du film, de rendre intéressant voire même palpitant une histoire où, finalement, les héros ne font pas grand chose à part interviewer des gens et plonger la tête la première dans des montagnes de documents poussiéreux. Ceci est du en partie à l’insistance du réalisateur de varier les séquences, les lieux, les personnages et les situations autant que faire se peut, et sans que cela paraisse forcé ou contrit par une quelconque logique scénaristique. Les événements s’enchaînent naturellement, et l’on reste le souffle coupé au fur et à mesure que les éléments de l’affaire se mettent en place, atteignant un niveau de cruelle absurdité et d’incompréhension abrutissante rarement atteint par la production américaine habituelle, quel que soit le genre du film.

 

© Warner Bros. Pictures - Spotlight (Michael Keaton, Mark Ruffalo)
Crédit photos : Warner Bros. Pictures – Spotlight (Michael Keaton, Mark Ruffalo)

 

— BASÉ SUR DES FAITS RÉELS
Le casting, comme dit plus haut, est d’une solidité à toute épreuve, à commencer par les trois acteurs principaux, Michael Keaton, Rachel McAdams et Mark Ruffalo. Si l’on doit concéder au moins une utilité à Birdman, c’est peut être d’avoir rappelé à Hollywood l’existence de Michael Keaton, qui est ici comme toujours excellent, dans le rôle du stoïque et anguleux rédacteur en chef de l’équipe Spotlight. Rachel McAdams joue une journaliste d’investigation comme si c’était son second job, et Mark Ruffalo est un monument de frustration et de colère à peine réprimée.

Mais au final on reste surtout impressionné par la tournure que prennent les événements racontés. La comparaison au susnommé Les hommes du président n’était ainsi pas en vain, car l’on finit au bout d’un moment par devenir, un peu comme les journalistes eux-mêmes, paranoïaque, tant tout semble être contre eux, et tant l’Église catholique, telle la mafia, semble avoir la mainmise sur absolument tout. On citera notamment un exemple particulièrement probant où l’église va jusqu’à faire disparaître un dossier de preuves de l’intérieur d’un tribunal, dans le seul but de couvrir leurs traces.

Alors c’est sûr, en tant qu’athée, on ne peut s’empêcher de ressentir une sorte de satisfaction, à la fois morbide et atterrée, dans le fait de voir ses propres convictions validées plus ou moins sans appel… Mais malgré le fait que la surprise vis-à-vis de l’affaire en elle-même soit passée (ce n’est plus une nouveauté à ce stade), les méthodes de l’Église présentées dans le film sont tout à fait alarmantes, effrayantes mêmes, et dans ses moments les plus glaçants, Spotlight bat à plates coutures un bon nombre de films d’horreur. Et cela montre aussi que le film est non seulement bien fait et réussi, mais également important, voire même d’utilité publique, d’une certaine façon.

 


Avec ce film l’année cinéma commence donc très fort, et s’il reste au final très académique, l’incrédulité provoquée par l’ampleur du sujet et la réussite de Tom McCarthy dans sa façon de relater comment se déroulent les événements font que l’on ne s’ennuie jamais, et tout ceci sans sensationnaliser les faits et sans condescendance vis-à-vis de son public. Porté par une poignée d’acteurs impeccables, ainsi qu’une mise en scène et un scénario réussis, Spotlight est un excellent film qui montre que même la très vaste majorité des critiques ciné peut avoir tout à fait raison. À ne pas rater.

 

Alex

Plaignez-vous à la direction.

Your comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *