Solidays pour Fred
louise 28 juin 2017

Temps de lecture : 4 minutes

Du 23 au 25 juin 2017, s’est déroulé le festival Solidays à Paris. Nous pourrions parler dans cette chronique, de la programmation de ce grand festival. Vous me direz, c’était du grand spectacle, certes. Mais il convient de ne pas oublier le sens premier de ce festival. 

Comme chaque année, Solidays rassemble plus de 150 artistes, et produit environ 80 concerts. Les têtes d’affiche ne manquent pas et l’ambiance générale, prônant l’amour et le respect ainsi que la tolérance, rassemble autant qu’elle véhicule un message empreint de bienveillance et de solidarité. L’édition 2017, nommée Still Standing, qui signifie “Encore debout”, donne à réfléchir quant à la signification de son titre. Bien sûr, on peut penser à la chanson phare d’Elton John, I’m Still Standing, qui est certes considérée comme une chanson post rupture d’une histoire d’amour. Mais que l’on pourrait aussi voir sous l’angle d’une histoire d’amour avec soi-même. S’aimer malgré la maladie et les préjugés qu’elle peut porter sur le regard des autres, et rester debout quoiqu’il arrive. 

Une campagne est également en train de se mettre en place, portée par Eve Plenel (retrouvez son interview sur France Inter) et la Mairie de Paris, qui lancent Paris Sans Sida, un défi de taille pour la capitale, mais aussi un tournant dans la reconnaissance et la visibilité de cette maladie. Notons que cette épidémie touche encore bon nombre de personnes à l’heure actuelle. 

 

© Paris Sans Sida

Lorsque j’ai rencontré Fred, je me promenais sans but précis dans la ville de Rennes.
Ce soir là, la personne qui m’accompagne m’entraîne au Papier Timbré en bas d’une rue, près du Vieux Saint-Etienne. Le nom du bar me plaît, la bière est presque donnée, les canapés sentent le vieux et les souvenirs, et des livres sont rangés en vrac un peu partout. Rencontrer Fred est toute une histoire. Vous prenez votre bière, vous vous installez, et le voilà qui débarque dans votre vie, poète magnifique qui vous sort des vers personnels et intimes, sans queue ni tête, le verre à la main et le regard rongé par la solitude de tous bons piliers de bar.

Avec son bonnet étrange, sa veste fausse fourrure à motif léopard, ses grands yeux à la couleur indéfinissable et son petit nez rond, ses traits tirés et sa voix douce, je ne pouvais pas ne pas sortir mon carnet. Une histoire, voire plusieurs, émanent de ce personnage atypique, original, un brin sauvage et dont l’extrême sociabilité témoigne d’une solitude infinie. Je m’accroche à sa poésie, note frénétiquement ses phrases lancées à la va-vite, je retiens les moindres détails de son visage. Il parle vite, comme s’il avait peur que je ne l’écoute plus, que je referme le carnet. Je me contente de le regarder, d’écouter ses absences et ses silences, de le laisser boire sa bière, lui en offrir une nouvelle et lui en refuser une autre, comme pour ne pas perdre le fil de sa voix, et aussi, parce que mes poches sont désormais vides.

Il me laisse toutes ses coordonnées. Je le revois une semaine plus tard. J’apprends sa maladie, le Sida, VIH pour les intimes, saloperie pour ma conscience personnelle. Nous marchons durant des heures dans Rennes. Parfois, il s’arrête un peu, fatigué. Il me raconte son histoire, mais je ne note rien cette fois-ci. Beaucoup trop intime, trop prenant, et ses monstres deviennent les miens l’espace d’une soirée. Il me raconte les mauvais côtés de la maladie, ses anciennes vies parisiennes, la famille déchirée, les addictions et la solitude. Celle des bars, des rues menaçantes la nuit en rentrant un peu ivre, celle de son appartement, de la fatigue causée par les médicaments. 

Nous nous quittons près de la Vilaine. Il enfourche un vélib’, je lui promets de le rappeler et je le regarde s’éloigner sur son vélo, clown triste mais un peu apaisé par cette ballade semble-t-il.

Pendant un an, je n’ai rien fait. Je crois que ma propre solitude et le quotidien m’empêchait de prendre le temps de le contacter.

Et puis, je pensais à lui souvent. L’envie de le dessiner me reprenait et je n’osais pas le rappeler. La honte peut-être. Au Papier Timbré, je ne le croisais pas. Je le pensais mort. 

Un soir, je file sur mon vélo retrouver des amis. L’été arrive. Il fait bon, chaud, le soleil inonde le Vieux Saint-Etienne. Après avoir joué au palet, bu de la bonne bière, nous décidons d’aller boire un dernier coup au Papier Timbré. Je m’approche du bar et tente d’accrocher tant bien que mal mon vélo.

Je lève la tête.

Assis en terrasse, posé face au soleil avec son éternel verre de bière, Fred me regarde fixement.

Nous nous sourions, un peu gauches, un peu touchés. Je l’embrasse sur la joue, je ris heureuse devant son teint bronzé, ses joues moins creuses et l’absence de ses cernes. Son traitement est moins lourd, la recherche avance, son corps peut de nouveau respirer un peu. Il est tout surpris, ému peut-être par ma fougue. Que je me souvienne de lui aussi.

Les Solidays peuvent se passer sous la pluie, le soleil, la canicule, mais ce festival doit perdurer pour rappeler que des personnes comme Fred existent, que cette maladie concerne tout le monde, que se protéger c’est se respecter et s’aimer soi-même, ainsi que la personne qui partage son intimité. 

Sur un nouveau carnet, j’ai désormais la nouvelle adresse de Fred. Il est prévu très prochainement une nouvelle bière et une dernière ballade. Une nouvelle soirée pour refaire le monde une dernière fois avant le Grand Départ. 

 

 

 

 

louise

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