Slam avec ma serpillière
louise 8 août 2017

Temps de lecture : 4 minutes

Cet été, j’ai tenté l’expérience d’agent d’entretien dans un magasin. Outre le fait de devoir se lever à 3h45 tous les matins, de croiser des sangliers en allant en vélo au travail et de passer la serpillière à longueur de journée, je me suis prise une superbe claque d’humanité. Ce texte est dédié à ces petits bouts de femmes, dont j’ai partagé le quotidien pendant plusieurs semaines.


La galère pour l’étudiant vacancier

C’est de décrocher un job saisonnier.

Et bien souvent, tu finis le nez dans la poussière

Avec en bout d’bras une jolie serpillière.

 

Au fin fond d’une buanderie,

Résonnent les machines à laver

Et les rires des petites souris,

Celles qui s’activent chaque jour à faire briller

Un magasin qui ne leur rend point la monnaie.

 

Le réveil nocturne et les paupières encore closes,

Entre le balai et les produits nocifs pour la planète,

Il est interdit de faire une pause,

Car tout doit être extra-net

Avant l’arrivée des clients pressés,

Aimantés à leur caddie et listes de courses vite rédigées.

Le matin à 8h30…. Ouverture de votre magasin. ©Loup

 

Mon chariot trop lourd devient un obstacle pour les caddies,

Et je me rends compte que mon statut ne fait plus de moi une lady.

Alors pour un salaire de misère,

Je clame un slam avec ma serpillière

La gorge et les yeux abîmés par les produits ménagers,

Et les membres déjà fissurés  

De prendre soin de cette éphémère propreté.

 

Mais l’heure tourne et il faut de nouveau faire le ménage,

Surtout ne jamais s’arrêter même après le café.

Les petits coins des collègues doivent être récurés

Entre deux machines à lancer et un peu de repassage.

Les vestiaires et les poubelles pleines d’emballages

Me font découvrir des restes de gâteaux et des p’tits mots en vrac,

Jetés et chiffonnés au fond des sacs.

 

Les tabliers et les blouses sont désormais pliés,

Et certain-e-s doivent être recousu-e-s en vitesse.

Mais à notre retour, on assiste à un carnage,

Celui de l’impolitesse

De quelques collègues qui en cherchant un tablier,

Ont renversé le travail effectué un peu plus tôt.

Car après tout nous ne sommes que des femmes de ménage,

Ranger derrière vous est notre credo.

La colère me prend aux tripes

Et je laisse des petits mots

Pleins de cynisme juste pour l’principe.

Le petit mot.. ©Loup

Alors pour un salaire de misère

Je clame un slam avec ma serpillière

Lorsque certain-e-s collègues, se prenant pour des client-e-s privilégié-e-s,

Oublient ce que c’est que d’avoir le dos courbé

Et salissent sans mégarde un sol mille fois lavé,

Et du linge sans cesse repassé.

C’est un boulot d’chien

Que de nettoyer les toilettes d’autrui

Quand beaucoup ne veulent pas se servir des patins

Posés à même le sol en sursis.

 

Mais parfois les belles font de la résistance

Face au manque de personnel et de reconnaissance,

Lorsque les larmes viennent à creuser leur visage

Et que leurs corps deviennent hors-d’usage.

Mais le silence demeure à l’étage

Où dans leurs bureaux propres et sans tâche,

Les ordinateurs semblent ignorer leur existence.

 

La révolution de la saisonnière ©Loup

 

Il est si difficile de baisser les yeux face à ces femmes.

Il y a celle qui rêve de retrouver son boulot de fleuriste

Mais qui n’ose plus se relancer sur la piste,

Alors sourire sans cesse à ce boulot infâme

Pour garder la tête haute, appartient à son quotidien

Et permet d’oublier un taff qui lui massacre les mains.

 

Et puis les membres qui craquent, qui s’usent,

Pour l’autre collègue qui hésite et pleure un peu,

Devant le médecin qui refuse

De lui délivrer un arrêt de travail trop coûteux,

Car la fatigue morale n’est pas une bonne excuse

Pour arrêter de bosser alors elle repart le corps en feu.

 

Et puis il y a celle qui décide de partir.

Une fuite libératrice pour une

Mais qui ne fait que ralentir

La cadence de travail de chacune.

Et son absence laisse place à leur lassitude

Tout en comprenant son attitude.

Les collègues courages © Loup

Elles me racontent fatiguées

Leurs rêves en réserve et leur dos cassé,

Elles me rappellent aussi l’humilité et la simplicité.

Elles veulent me proposer une place près d’elles

Mais je m’excuse sans cesse de posséder des ailes

Qui m’amènent toujours ailleurs.

Alors le poste ira à une autre, dont la jeunesse précaire me fait peur.

Mais la p’tite est contente car à 20 ans un poste à vie,

Qu’importe le dur labeur annoncé à la buanderie,

Au moins, il y aura de quoi payer le logis.

 

Je marque sur mon curriculum vitae

Agent d’entretien pour un mois et des poussières

J’omets de marquer pour un salaire de misère,

Alors je clame en silence avec ma serpillière,

Un petit slam discret pour ces femmes oubliées

Qui attendent au fond de leur buanderie

Avec leurs linges et leur manche à balais,

Une retraite anticipée ou un arrêt maladie.

 


Mon contrat s’achève et je quitte en silence

Ces sous-sols et cette buanderie étouffante

Laissant les tabliers et les blouses avec indifférence.

Mais j’entends soudain les rires libérateurs

De mes désormais anciennes collègues si touchantes

Dont leur courage devrait leur fournir plus d’admirateurs.

Alors avec ce fichu salaire de misère,

Je leur dédie un dernier slam avec ma serpillière.

 

Pour Christelle, Marie-Claire, Nicole et Lise. 

 

 

louise

Your comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *