Run the Gauntlet : voir la mort en un clic
ALCHIMY 27 novembre 2015

Temps de lecture : 7 minutes

Écrire un article sur les images de morts violentes m’avait paru intéressant il y a déjà quelques semaines de cela. Les évènements d’il y a tout juste une semaine donnent un éclairage bien différent à ma réflexion.


 

Tout d’abord, je me dois d’expliquer ce qui m’a conduit à écrire : au début du mois de novembre, j’ai été amené à étudier le site Run the Gauntlet dans le cadre d’un cours sur les médias (aux côtés notamment de la Belle Helene, qui m’a précédé sur Alchimy). À mon initiative donc, nous avons entrepris d’étudier ce phénomène qui était alors tout frais, puisque sa célébrité remontait à peine à une semaine.

 

— QU’EST-CE QUE RUN THE GAUNTLET ?
Ni plus ni moins un site qui propose de tester vos limites en matière d’images violentes. Attention, je ne parle pas là de cassage de noix sur une rampe par un malencontreux skateur, mais bien de blessés graves, de tortures et de morts. Run the Gauntlet emprunte son nom à une punition subie par les soldats de bien des armées du monde, de l’Empire Romain jusqu’à celui de Prusse. Le supplicié devait à l’époque passer entre deux rangs formés de ses camarades qui le frappaient sur son passage, usant dans certains cas de fouets, baguettes… Tout un programme.

On retrouve le même principe sur le site : il vous faut regarder chaque vidéo jusqu’à la fin pour passer à la suivante, qui sera bien évidemment un peu plus violente et choquante. Et si vous faites partie des quelques courageux ayant eu le courage, le vice ou l’impudeur de regarder la vingtième et dernière vidéo, vous aurez le droit à une magnifique page noire où est écrit en blanc que vous avez survécu au Gauntlet, et donc gagné (en plus d’une envie de passer vos yeux à la javel et de vous regarder toutes les saisons des Bisounours en serrant votre doudou poussiéreux que vous aurez ressorti pour l’occasion) le droit d’afficher sur les réseaux sociaux la preuve de votre exploit et d’inviter par là même vos amis à concourir à leur tour. Génial non ? Ça change de votre score à Candy Crush.

 

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— MISE EN PRATIQUE
Afin de faire découvrir à nos camarades de classe cette merveille (non, je n’aime pas beaucoup mes collègues), nous avons entrepris de recréer l’expérience proposée par le site, après le leur avoir présenté brièvement. Bien sûr nous ne pouvions pas leur montrer l’intégralité des vidéos. Il a donc fallu en sélectionner quatre présentant la même gradation que le site. Une fois le choix fait, il ne me restait plus qu’à expliquer le déroulement de l’expérience à la classe, en bon maitre de cérémonie : j’allais décrire ce qu’ils allaient voir, et leur laisser libre choix de regarder ou non. Bien évidemment, le son était coupé pour ceux qui choisiraient de détourner le regard.

Notre « Run the Gauntlet » de fortune pouvait commencer :

  • Première vidéo : deux femmes s’affrontent dans un bras de fer, jusqu’à ce que le bras de l’une d’entre elles cède en une fracture nette. Réaction mitigée du public, beaucoup détournent déjà le regard, certains expriment leur dégoût d’un ton rieur.
  • Deuxième vidéo : un homme tombe dans la fosse à ours d’un zoo et se fait attaquer par l’animal. La qualité est mauvaise et on ne parvient pas à savoir si cet objet que l’ours envoie valdinguer est l’avant-bras ou la chaussure de la victime. Là déjà, à peu près la moitié de la classe choisit de ne plus regarder.
  • Troisième vidéo : j’annonce pour les derniers aventureux qui ont décidé de continuer l’expérience qu’ils allaient désormais voir une mort en direct. Celle-ci est relativement peu violente : M. N. Vijayan, aussi connu sous le nom de Vijayan Mash, écrivain et orateur indien, meurt d’une attaque cardiaque lors d’une prise de parole. On le voit sourire, puis la vie le quitte. Une belle mort, diront certains. Quelques rires sans doute nerveux émanent de la salle de classe.
  • Arrive alors le moment de la dernière vidéo, que je commence à décrire d’un ton neutre, voire détaché : j’allais montrer à mon public la vidéo d’un bébé qui, tombé sur les rails pour une obscure raison, se fait écraser par un train.

À ce moment là, l’enseignant qui avait approuvé en amont l’expérience et semblait intéressé jusqu’à présent m’interrompt. Il demande à ce que je me contente de décrire la vidéo, sans la montrer. Je m’exécute sans broncher et notre groupe récolte les réactions des autres élèves. Je n’ai rien observé de surprenant chez mes camarades, tous ont été choqués comme je pouvais m’y attendre, et peu sont allés au bout. Néanmoins, c’est mon propre comportement durant l’expérience qui m’a donné à réfléchir.

 

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— UNE FRAGILITÉ PERDUE
En effet, l’idée que ces 30 personnes qui n’avaient pas vraiment choisi de participer à ce jeu macabre ne veuillent pas voir la mort d’un enfant de façon aussi triviale ne m’avait pas effleuré l’esprit. Il aura fallu l’intervention du professeur pour m’en empêcher et me faire réaliser l’horreur de ce que je m’apprêtais à faire. Ce manque de discernement découle à mon sens du fait qu’après avoir travaillé plusieurs heures cette présentation, j’étais devenu totalement insensible à cette vidéo qui, bien qu’elle m’ait choqué la première fois, était devenue assez banale après une dizaine de visionnages dans le cadre de mes recherches. J’ai en effet voulu regarder l’intégralité des vidéos pour découvrir la récompense dont je parlais plus haut. J’ai dû m’y reprendre à plusieurs fois pour y parvenir.


Cette insensibilisation est d’ailleurs revendiquée par G, le créateur du site, qui prétend que les personnes voulant réussir ce challenge le font pour être préparées à l’horreur et être capables de réagir dans des situations extrêmes (accidents, etc.). Théorie plutôt démentie par Carl Shubs, traumatologue et addictologue de Beverly Hills. Celui-ci justifie le succès de ce phénomène au Daily Beast en expliquant que les gens sont généralement attirés par des défis lorsque ceux-ci leur paraissent surmontables. En quête de choses nouvelles et différentes, certaines personnes se retrouvent attirées par ce qui semblerait repoussant pour bien d’autres.

 

la mort est un argument de vente

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— UNE PHÉNOMÈNE QUI NE DATE PAS D’AUJOURD’HUI
Des sites comme Rotten sont apparus dès la démocratisation d’Internet (1997 pour cet exemple). Liveleak (et Ogrish avant lui) propose de son côté une version non censurée de l’actualité, cumulant articles, images et vidéos des exactions commises par Daech, les cartels mexicains ou bien de fous isolés. Internet a permis un accès à un type d’images auparavant inaccessible au grand public. C’est pourquoi certains utilisateurs recherchent des expériences nouvelles et difficiles à rencontrer dans la vie de tous les jours : voir quelqu’un souffrir, se blesser, mourir. Si l’ouverture au monde promise par Internet a permis un accès illimité au savoir au plus grand nombre, il connaît aussi ses travers, offrant l’opportunité à qui le souhaite de repousser les limites de sa sensibilité. G se déclare d’ailleurs surpris du succès de son site et de voir à quel point les visiteurs sont capables d’aller loin dans cette escalade de la violence et du mauvais goût.

Ce n’est un secret pour personne : le macabre a toujours été vendeur pour la presse. Au XIXe siècle déjà, Jack l’Éventreur avait fait couler beaucoup d’encre et boosté les ventes de nombreux journaux. Les lecteurs étant aux aguets des développements de l’affaire et des crimes sinistres que le célèbre tueur en série a laissés sur son passage. Voilà donc plus d’un siècle que la mort est un argument de vente. Rien de surprenant alors que de voir les journalistes du monde entier se précipiter dans les rues de Saint-Denis pour acheter les vidéos prises au Smartphone par des reporters d’images improvisés, émules bien trop vrais du personnage de Jake Gyllenhaal dans Nightcrawler.

Devant les caméras du Petit Journal, des télévisions aussi respectables que la BBC viennent participer à ce marché de la violence. On peut alors se demander dans quelle mesure les journaux ainsi que les utilisateurs de réseaux sociaux participent au règne de terreur que tente d’imposer Daech en diffusant les images sanglantes de la fosse du Bataclan. Au regard des résultats de l’expérience menée en classe, on pourrait s’imaginer qu’une insensibilisation collective est en marche et que bientôt les tragédies de ce monde n’auront plus d’impact lorsqu’elles seront rapportées à un public toujours en attente d’images plus violentes.

 


Si Run the Gauntlet propose une expérience inédite dans sa forme, les vidéos proposées sont hébergées sur d’autres sites déjà célèbres pour leur contenu choquant. La violence est installée sur Internet depuis des années et vu le succès qu’elle y rencontre, peu de chance pour qu’elle en sorte. Après la mort, on est en raison de se demander quel prochain tabou sera repoussé. Il est bien loin le temps où on se souciait de la bonne santé des gens que l’on voyait chuter dans Video Gag le dimanche soir…

Rédigé par Clément CHARPENTREAU

 

Article réalisé grâce à la plateforme LE CLUB d’ALCHIMY.

 

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