Petite leçon de mauvais goût
HELENE 21 octobre 2015

Temps de lecture : 3 minutes

Le mauvais goût. L’affreux. Insupportable aux détenteurs du bon goût, il dérange, perturbe, heurte. Aussi ambivalent qu’il soit, le principe même de goût implique pourtant les convenances propres au conformisme. Au début du XXe siècle, La Gazette du Bon Ton s’est plu à définir les codes de l’esthétisme absolu. Ces ennemis héréditaires s’affrontent dans un combat toujours recommencé où vulgarité et manque de finesse constituent les armes du mauvais goût. Mais aucun ne s’accorde sur les manières de l’apprécier. Pourtant, de plus en plus en vogue, il revient en force par sa capacité à démarquer. Tant dans les rubriques, les arts que dans les accoutrements décalés, il est aussi populaire qu’assumé.


 

— MÉLANGE
Lorsque Mikky Blanco malmène les valeurs traditionnelles du rap à coups de perruque blonde et de cycliste léopard, la presse en parle, des Inrockuptibles à Libération. Issu de l’Art Institute of Chicago, son parcours s’attache à l’originalité et ne manque pas d’audace. Ce rappeur transgenre rassemble les caractéristiques que l’on pourrait attribuer au mauvais goût, mais sa démarche artistique apparait comme légitimée par son bagage scolaire et donc, socio-culturel. Il se réapproprie les codes de deux entités sociales : les transsexuels mais aussi les rappeurs. Le mélange constitue une partie essentielle du mauvais goût car ses connotations ne sont pas graves et suscitent plutôt le sourire.

 

— TRANSGRESSION
Le mauvais goût provoque le malaise par son insaisissable et insupportable esthétisme. Il dérange mais ne suscite pas l’indifférence, plutôt l’intérêt et l’incompréhension. N’est-ce pas finalement sa force de transgression qui le qualifierait de « mauvais » ? Mais alors, est-il déplacé ou seulement décalé ? Abel, 23 ans, étudiant aux Beaux-Arts d’Angers, nous affirme que « le mauvais goût s’apparente à une forme de réappropriation des codes et une manière de défier l’ordre établi. Néanmoins à force de trainer aux Beaux-Arts, on ne sait plus vraiment ce qu’est le mauvais goût ».

 

 

 

— EXTRAVAGANCE
Si l’on suit la réflexion de Bourdieu, qui affirme que les goûts sont répartis suivant trois catégories sociales distinctes, alors le mauvais goût serait celui de l’illégitime. En revanche, lorsqu’il est employé par ceux qui dérogent à leur rang, il intéresse par sa visée subversive. Pour Dora Moutot, fondatrice de La Gazette du Mauvais Goût, ce dernier serait avant-gardiste et disposé à être à la mode. Jean-Paul Gaultier défend de son côté que l’esthétisme outré des blondes peroxydées et la kitscherie assumée enchantent le monde du beau.

 

— INDIGESTION
L’avant-gardisme bouscule la norme en lui apportant une teinte qui n’est pas la sienne. Selon Durkheim, la norme est « l’étalon de la moralité », soit la pression du groupe à imposer la morale et la frontière à ne pas dépasser. L’ambivalence du bon et du mauvais goût souligne cet antagonisme du bien et du mal. Ainsi le mauvais goût, poussé à son extrême, ne serait-il pas finalement ce qui est moralement inacceptable ? Ce qui ne pourrait être goûté. Des « œuvres d’art », telles que la théière « Hitler, Idaho » prenant la forme de la tête du dictateur nazi créée par le négationniste Charles Krafft, provoquent indéniablement l’indigestion. L’image du goût revient alors à son état le plus primaire.

 

charles_krafft_hitler_teapot

 


Comment juger ce qui est de bon goût ? Ce qui est de mauvais goût ? A dire vrai il n’y a pas forcément d’intérêt à le faire, puisque la subjectivité est inhérente à la notion même de Goût. Sauf quand on atteint le point Goodwin, qui crée le consensus à tous les coups. 

Écrit avec Mona GAUTIER
HELENE

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