Mourir à l’ère 2.0 : comment nos données nous survivent
HELENE 14 décembre 2015

Temps de lecture : 5 minutes

Passer l’arme à gauche est consubstantiel au simple fait d’atterrir sur cette terre. Naviguer sur le web et avoir un profil Facebook sont en passe d’acquérir le même statut. Ces vérités générales énoncées et rassemblées, ça donne quoi ?


 

Préambule : Des chercheurs  de l’Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle, l’Université de Technologie de Compiègne et l’Université Paris 13 se sont penchés sur la question des traces numériques après le décès dans le carde du projet ENEID Éternités numériques. Pour faire avancer cette recherche il vous suffit de remplir ce questionnaire.

 

Il y a encore quelques années, nous disparaissions. Et ça s’arrêtait là. Bien sûr, nous laissions quelques vestiges matériels : cartes postales édulcorées de vacances à Barcelone ou encore journal intime lu par maman en 4ème. Aujourd’hui, c’est-à-dire en 2015, nous possédons une multiplicité de comptes sur des sites plus ou moins respectables, où nous avons laissé des traces plus ou moins volontaires : commentaires, publications, photos, ou encore historique de recherche et cookies. Au milieu de tout cela se trouve notre profil Facebook où s’est archivé une partie de notre vécu. Et lorsque que l’on trépasse, notre avatar numérique nous survit.

 

— UN CAS PARTICULIER : LE MÉMORIAL FACEBOOK
Parmi les 1,55 milliards d’utilisateurs actifs de Facebook, il y aurait 10 000 personnes décédant chaque jour. Ce chiffre est celui de Dan Shaffer, utilisé dans une infographie astucieuse réalisée pour l’agence de webmarketing WebPageFX.

 

l'infographie complète : http://www.deadsoci.al/blog/117-digital-demise

 

Depuis 2009, le réseau social favori des français a mis en place deux actions possibles : la suppression de compte et le mode commémoration : le profil mémorial.
C’est un mode qu’un proche peut activer. Pour ce faire, il doit fournir la date du décès et un document justificatif. Après cela les amis Facebook ne reçoivent pas de notifications quand c’est l’anniversaire du défunt, ceux qui n’appartiennent pas à son cercle d’amis ne peuvent pas le voir dans les suggestions d’amis.
On peut aussi demander la suppression du compte. Mais cette dernière option n’est pas totalement au point, il est apparemment très facile supprimer un compte sous ce prétexte. C’est un journaliste de Buzzfeed qui en a récemment fait les frais.

 

— NON, CE N’EST PAS FORCÉMENT « GLAUQUE »
Au premier abord, il peut paraître assez étrange de se recueillir en ligne, qui plus est à la vue de tous. « C’est glauque » est première réaction que j’ai récoltée lorsque j’ai évoqué le mode commémoration de Facebook à mon entourage. Cependant le deuil n’est pas nécessairement une expérience solitaire. Par exemple, l’enterrement est un moment où ceux qui ont connu le défunt lui rendent hommage par une cérémonie. Mais c’est un moment qui a une fin en soi. Contrairement à une publication Facebook qui n’est chassée que par la suivante. Le mur de quelqu’un représente une plateforme d’expression dans le quotidien. Après un décès, elle acquiert rapidement une fonction de livre d’or, sur laquelle on exprime de la douleur, de la tristesse, et de l’amour.

 

George de la Tour - La madeleine à la veilleuse
George de la Tour – La madeleine à la veilleuse

 

— JORDAN
« Formidable, déjanté, amoureux de la vie et toujours là pour ses potes et sa famille. » Voilà Jordan décrit par son meilleur ami Jeremy. Jordan est décédé dans un accident de la route le 27 mars 2010. Il avait alors 16 ans.

J’ai parcouru les messages postés par ses amis au cours des cinq dernière années. Ils se sont espacés avec le temps, mais leur force n’en est pas moins grande. Pourtant, Jeremy a décidé de ne plus poster de messages sur son mur « je n’ai plus envie que tout le monde puisse lire ce que je veux lui dire. » Cependant, il affirme que voir que les gens continuent à être actif sur son profil « montre qu’ils pensent toujours à lui.« 

 

— DEUIL ET COMMÉMORATION
La mémoire, si elle ne résout rien, conforte, même si c’est dérisoire, comparée à la perte subie. Pour ceux qui sont les plus proches, Facebook peut constituer une lutte contre l’oubli. Mais quand le profil n’est pas passé en mode mémorial, recevoir des notifications quand c’est l’anniversaire du défunt, ou le voir en suggestion d’ami, c’est comme remuer le couteau dans la plaie.

« Le mur de Facebook est une illusion qui calme un temps le manque et permet de supporter l’absence d’image du disparu. Mais personne n’est dupe, le travail du deuil est un processus psychique approfondi qu’aucun subterfuge ne peut pallier » explique

En mémoire des victimes du 13 novembre, Le Monde a publié les portraits des 130 victimes. Cette démarche est ressentie à la fois comme un devoir et comme une initiative salvatrice validée par un média national. Bien que l’ampleur de cette tragédie soit universelle, elle démontre que le soutient s’effectue aussi par Facebook. Quoi qu’on en dise.

 

Clémence Thune
Clémence Thune

 

— PANORAMA DES SOLUTIONS PROPOSÉES PAR LES GÉANTS DU NET

  • Twitter supprime tous les comptes inactifs après 6 mois, ou plus tôt si un membre de la famille ou une personne habilitée à agir dans le cadre de la succession en fait la demande.
  • Google, et plus particulièrement sa filiale Gmail propose l’option « gestionnaire de compte inactif ». Lorsque vous choisissez cette option, vos données sont transférées à la personne de votre choix après une période d’inactivité (dont vous choisissez la durée.)
  • Chez Apple, votre bibliothèque Itunes ne pourra être léguée. Beaucoup d’utilisateurs l’ont découvert avec une rumeur (démentie depuis) affirmant que Bruce Willis allait attaquer la firme de Curpertino pour ne pas pouvoir transmettre à ses filles l’intégralité de ses trouvailles musicales. Amazon tient le même discours, le contenu d’un Kindle ne se partage pas.

 


Il y a encore quelques années, la question de la gestion des données d’une personne décédée était une question peu abordée. Par pudeur, par oubli mais aussi par manque d’une législation claire. Désormais, la commission européenne est en passe de rendre un projet de loi à la fin de l’année.

Un très grand merci à Jeremy.

[Article mis à jour le 19/02/2016 à 19h]

HELENE

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