La méritocratie française est-elle un mythe ?
baptiste p 5 avril 2016

Temps de lecture : 4 minutes

La méritocratie est un système dans lequel le mérite détermine la hiérarchie (Larousse). De ce fait, la méritocratie est une condition à la démocratie. Ainsi, le statut de chacun au sein la hiérarchie sociale y serait défini selon le mérite. Est-ce vraiment le cas ?


 

— L’ASCENSEUR SOCIAL BLOQUÉ ?
Pour savoir si notre société est belle et bien régi par la méritocratie, on mesure la mobilité sociale.

La mobilité sociale correspond à la circulation des individus entre différentes positions de la hiérarchie sociale. L’immobilité sociale est le contraire : la stabilité des positions sociales d’un individu. Ce qui va nous intéresser c’est la mobilité intergénérationnelle, c’est-à-dire, lorsque l’on change de position sociale par rapport à  l’un de ses parents.

 

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Ainsi, d’après un article de l’observatoire des inégalités, en 2003, sur 100 hommes et femmes âgés de 30 à 59 ans, 38,7 ont subi une trajectoire ascendante par rapport à leurs parents, 21,9 une trajectoire descendante et 39,4 ont été immobiles. Ces chiffres laissent entendre que l’ascension sociale est réelle. Cependant, le rapport ascendants / descendants fut en constante baisse de 1983 à 2003. Et l’observatoire des inégalités de tempérer :

La mobilité sociale est exagérée car elle enregistre des passages entre milieux très proches. Un fils d’ouvrier devenu livreur sera comptabilisé comme mobile mais sa position dans la hiérarchie sociale change peu en réalité. Ce chiffre minore l’immobilité, du fait de la ressemblance entre les ouvriers et employés en matière de statut social. En 2010, 61 % des jeunes sortis depuis trois ans de formation initiale dont le père était ouvrier et 53 % de ceux dont le père était employé étaient eux-mêmes soit ouvriers, soit employés, selon les données du Cereq.

Cette notion d’immobilisme social, aussi appelée reproduction sociale, a fait l’objet de nombreux travaux scientifiques. Tout d’abord, par Karl Marx qui s’intéressait surtout à l’accumulation et à la transmission de la richesse. Mais aussi de la part des sociologues français Pierre Bourdieu  et Jean-Claude Passeron, qui, dans Les Héritiers paru en 1964, montrent comment la position sociale des parents constitue un héritage pour la poursuite des études des enfants. De plus, dans La Reproduction, ces mêmes sociologues ont cherché à montrer que le système d’enseignement exerce un « pouvoir de violence symbolique ». Cette violence, pour ces deux chercheurs, contribue à donner une légitimité au rapport de force qui est à l’origine des hiérarchies sociales.

 

— L’ÉCOLE, RACINE DES INÉGALITÉS ?
Les travaux et expériences réalisés sur l’école ne manquent pas. Ils ne vont pas tous dans la même direction, certes, mais les critiques pleuvent de manière unanime à propos de cette institution. Et comme évoqué précédemment, la diatribe la plus connue sur ce sujet fut celle de Pierre Bourdieu. Osons Causer s’est évertué à vous expliquer sa pensée à propos de l’école, de manière simple et courte (moins de 15 minutes).

 

 

Décédé en 2002, Bourdieu n’est plus. Ce sociologue de renommée internationale, fils d’ouvrier agricole, aura montré par sa trajectoire personnelle que l’ascension sociale est possible. Il aura aussi montré qu’elle n’est que très marginale. Et ce chercheur, dont les travaux furent étudiés jusqu’à Harvard, a inspiré beaucoup de personnes, qui, aujourd’hui, cherchent à prolonger la portée de son œuvre. C’est le cas de Franck Lepage, ancien animateur socio-culturel devenu auteur-metteur en scène-interprète de one man show d’éducation populaire appelé conférence gesticulé (durée moyenne entre 2h30 et 3h). À l’occasion d’un portrait réalisé par Libération en 2014, il fut qualifié, je dirais même gratifié, de « Coluche Bourdieusien ». Voici un extrait (20 minutes) de sa conférence gesticulée sur l’éducation :

 

 

— LES INÉGALITÉS SOCIALES REPRODUISENT LES INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES ?
Depuis les années 2000, les inégalités de richesses n’ont cessé d’augmenter en France. Et pour l’observatoire des inégalités :

On assiste à un changement de taille. Non seulement les revenus des catégories aisées progressent, mais ceux des plus démunis diminuent. Entre 2008 et 2012, le niveau de vie moyen annuel des 10 % les plus riches a augmenté de 450 euros, alors que celui des 10 % les plus pauvres a baissé de 540 euros. Et la situation s’est probablement dégradée depuis 2012 du fait de la progression du chômage. On passe d’un régime de progrès mal partagé à un régime au sein duquel les différentes catégories sociales s’éloignent les unes des autres. Ceci est très différent et constitue un moteur majeur des tensions sociales.

La fraternité a pour résultat de diminuer les inégalités tout en préservant ce qui est précieux dans la différence.

Albert Jacquard

 

De nos jours, les héritiers l’emportent sur les travailleurs. Thomas Piketty développe une thèse dans Le capital au XXIe siècle qu’il appelle « loi fondamentale du capitalisme ». Cette loi stipule que les revenus du capital (intérêts, dividendes, royalties, loyers, plus-values financières et immobilières…) augmentent bien plus vite que les salaires. De ce fait, il est bien plus facile pour une personne fortunée d’épargner afin de faire grossir son patrimoine, que pour le travailleur qui doit, lui, s’en constituer un tout au long d’une vie. Alors que certains naissent avec un patrimoine assuré par l’héritage, d’autre passent leur vie à essayer de la gagner.

 


La méritocratie française que l’on nous vante souvent est bel et bien un mythe. Alors qu’une infime partie de la population peut se reposer tout au long de sa vie sur un capital hérité, les autres sont prédestinés à la précarité et au travail (presque) à vie pour voir ensuite leurs enfants perpétuer cet ordre établi. Cet ordre n’est pas naturel, devrions-nous aider  la nature à reprendre ses droits en pensant des institutions qui permettraient de réduire les inégalités ?

baptiste p

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