Les Yéyés : Une crise d’adolescence dans les années 1960
baptiste p 18 juillet 2017

Temps de lecture : 8 minutes

Après la Seconde Guerre mondiale, la France voit sa population croître sérieusement. C’est ce que l’on appellera le Baby-boom. En 1955, près de 13 millions de Français ont moins de 19 ans. Presque un Français sur trois. La famille, l’État ou encore l’école sont autant de pouvoirs qui exercent une autorité sur ces jeunes. Dans une France dirigée par un De Gaulle qui s’incarne comme leur grand-père, ils vont vivre une crise d’adolescence sans précédent : c’est la période yéyé.


 

— ÊTRE JEUNE APRÈS LA GUERRE
La France d’après 1945 est très rurale. Alors qu’aujourd’hui on ne dénombre pas plus d’un million d’exploitants agricoles, représentant à peine 4 % de la population active, en 1945 on comptait pas moins de 10 millions d’actifs agricoles et en 1954, un tiers des Français vivaient de la terre. Cependant, cette période marque aussi le dernier mouvement d’exode rural. L’économie est florissante et le travail abonde dans les villes.

C’est aussi une France dans laquelle la majorité est fixée à 21 ans. Et aux yeux de la jeunesse, un certain ordre établi règne. Le général de Gaulle, qui arrive au pouvoir en 1959 apparaît comme le garant de l’ordre social dans lequel on est soit un enfant et l’on obéit, soit un adulte et l’on se doit de travailler. Parfois très jeune. Si aujourd’hui près de 65 % des jeunes Français obtiennent leur bac, ils ne sont que 12 ou 13 % dans les années 60. Et au sein de cette minorité, seule une petite fraction aura l’opportunité de faire des études supérieures.

 

 

Le chômage n’existe pas et, de ce fait, la course au diplôme ou les ambitions de carrière ne font pas partie de leurs soucis. De plus, en 1962, la guerre d’Algérie prend fin. Ces jeunes qui n’ont pas connu la guerre entrent dans la société de consommation loin de tous les tracas qu’ont connus leurs ainés. Leur dévolu se jette surtout sur les vinyles ou autres transistors que l’on trouve chez le disquaire, sur les cigarettes ou encore les mobylettes. Dans le cas où l’argent de poche ne suffirait pas, ils ont recours au travail temporaire, à ce que l’on appelle aujourd’hui « les petits boulots ». Il est vrai que les musiques en vogue, venues d’Angleterre et des États-Unis abondent et c’est une course aux vinyles qui se joue : pour exister, il les faut tous. Très vite, avec la musique, la mode et les stars apparaissent.

 

— APPARITION DE LA CULTURE DE MASSE
À l’aube des années 60, les jeunes Français se débrident. Ils ont des bandes de copains et se retrouvent les week-ends dans des « surprise-partys ». On n’y boit pas d’alcool, et l’on s’y retrouve pour s’adonner à une nouvelle pratique venue tout droit d’outre-Atlantique : le twist. Les parents ne sont pas forcément favorables à ces soirées où garçons et filles se côtoient, dans les années soixante la conduite des jeunes filles est encore très surveillée. Qu’à cela ne tienne, ces soirées se tiendront en douce. Ces jeunes ont besoin de se retrouver entre eux, loin du monde des adultes. Mais cette relative liberté ne dure que le temps du week-end, le lundi marque le retour à l’école pour les uns au travail pour les autres.

Le paysage audiovisuel français n’est alors pas très fourni : une chaîne de télé, quelques radios. Ces jeunes qui veulent incarner une rupture avec le monde des adultes se délectent de l’une d’elles : Europe 1. Et ce n’est pas anodin, Europe 1 est la première radio française à adopter certaines pratiques américaines de communication. Les autres radios vont très vite apparaître comme ringardes. De son côté, Charles De Gaulle n’a jamais caché sa méfiance à l’égard de l’intégration européenne et envers l’hégémonie américaine. Écouter une chaîne de radio du nom d’Europe 1, qui passe en grande partie des musiques américaines ou américanisées, c’est être à l’opposé de ce que représente la pensée dominante des adultes. C’est avant tout être à la mode.

Et la pointe de la mode c’est l’émission « Salut les copains » animée et créée par Daniel Filipacchi. On y entend les vedettes du moment tels que Claude François, Sheila, Sylvie Vartan ou encore un certain Johnny. Ils ont l’âge de leur public et les jeunes Français s’identifient aisément à eux. Ils adoptent les codes vestimentaires et les styles qu’ils véhiculent.

 

Sylvie Vartan en couverture du n°25 de Salut les copains.

 

Toute cette culture est aussi propagée dans la presse papier par le magazine du même nom et du même créateur que l’émission de radio. On y trouve les premiers hit-parades français. Des interviews de Johnny, Sylvie et consorts. C’est un magazine qui reprend les codes de la presse américaine adressés aux adolescents. Le marketing fait son apparition dans la musique, on peut désormais punaiser le poster de son idole au-dessus de son lit.

 

Sylvie Vartan et Johnny Hallyday en couverture du Salut les copains n°17

 

La culture de masse fait son apparition. En 1960, dans son ouvrage l’Esprit du temps, Edgar Morin, tout jeune sociologue, traitait de ce sujet sociétal. Il l’y définit comme une culture produite en masse et s’adressant à une masse. Pour lui, la culture correspond à des images ou des idées qui orientent la vie humaine, la vie pratique ou les rêves. Dans la culture de masse, cela se traduit par l’émergence de héros permettant l’identification.

Cette identification oriente ce qu’il appelle la recherche du bonheur privé. Cette recherche s’inscrit dans une conception individuelle du bonheur. Et au cours de ce processus, on se désengage progressivement vis-à-vis des grandes valeurs telles que la famille ou l’État. En somme, pour Edgar Morin, la culture de masse suggère des modèles de vie par l’intermédiaire d’idoles, et de ce fait, influence la vie des personnes qui y sont assujetties. Des rêves plein la tête, la jeunesse adopte de nouvelles valeurs en contradiction avec les valeurs traditionnelles de l’époque.

 

— PREMIER CONFLIT DE GÉNÉRATIONS
Le magazine Salut les copains se distribue de manière exponentielle, c’est un succès total. Et pour fêter le premier anniversaire de sa création, le 22 juin 1963 Daniel Filipacchi organise un concert gratuit place de la Nation à Paris. Sa seule promotion de l’évènement sera un appel passé à ses auditeurs sur Europe 1. Et contre toute attente, le succès du concert échappera totalement à ses organisateurs. Alors que quelques milliers de personnes étaient attendus, c’est plusieurs centaines de milliers de jeunes, entre 150 et 200 000, qui afflueront au cours de la soirée. D’ailleurs, beaucoup le feront dans le dos de leurs parents. Les organisateurs devront faire appel à la police pour encadrer cette foule en délire. Quelques débordements causeront des dégâts et feront les choux gras des journalistes.

 

Johnny en couverture pour le premier anniversaire du magazine.

On pourra lire le lendemain dans la presse des titres tels que : « Salut les voyous ! » ou encore « Quelle différence entre le twist de Vincennes et les discours d’Hitler au Reichstag ? ». Dans ce déchaînement de haine, un journaliste sort du lot. Il est sociologue, et traitait, trois ans auparavant, de la culture de masse. Il s’agit bien sûr d’Edgar Morin. Dans le journal Le Monde, il publie une analyse sociologique titrée : « Le temps des yéyé ». Il est le premier à utiliser le terme Yéyé, l’expression restera. Dans cette analyse, Edgar Morin écrit : « La nouvelle classe adolescente apparaît comme un microcosme de la société toute entière » et qui parfois « peut s’enfermer dans une petite société étanche ». Quant au général de Gaulle, il aura cette réflexion demeurée célèbre : « Ces jeunes ont de l’énergie à revendre. Qu’on leur fasse construire des routes ! ».

C’est une génération qui veut changer le monde que leurs parents ont construit. Beaucoup adoptent un style de rebelle et leurs idoles deviennent délibérément provocatrices, notamment sur la sexualité, sur les mœurs et le monde infiniment ennuyant des adultes.

 

Antoine en couverture du n°47

 

Un chanteur en particulier va jouer ce rôle. Il s’appelle Antoine. Il tire ses inspirations musicales des États-Unis et son attitude provocatrice plaît. En 1966, à 22 ans, il se fait connaître avec Élucubration. Les paroles choquent, le chanteur propose de mettre la pilule contraceptive en vente dans les Monoprix et d’enfermer Johnny Hallyday, à ses yeux chanteur ringard, dans une cage au cirque Médrano.

 

 

Ce clash des années 60 marque le début de la rivalité entre les deux chanteurs. Johnny Hallyday, la même année, répond à Antoine avec la chanson Cheveux longs, idées courtes.

 

 

L’année 1966 est considérée comme la fin de la période yéyé. C’est aussi l’avènement d’une nouvelle frange de la population : les adolescents et la jeunesse en général. Cette entité naissante cherche à se faire entendre et surtout à s’émanciper du pouvoir des adultes. Elle va bientôt leur montrer de quel bois elle se chauffe. En 1965 la chanson Les temps changent d’Hugues Auffray, reprise française de The Times They are a Changing de Bob Dylan, annonçait ces bouleversements à venir. C’est cette génération, qui, ayant grandi, se retrouve sur les barricades en mai 1968. Ils rejetteront le principe d’autorité, porteront des mouvements féministes et un libéralisme culturel marquant ainsi la fin de l’ère de Gaulle et du pouvoir social de l’Eglise catholique sur la société française.


Une analogie est-elle possible entre la génération Yéyé et la nôtre ? La jeunesse n’est qu’un mot écrivait Pierre Bourdieu en 1978. En opposition avec Edgard Morin, il sous-entendait par là que la jeunesse n’est pas si homogène que ça. D’un point de vue économique, c’est certain. Et d’un point de vue culturel, alors que dans les années 60 la culture n’était distribuée que par une poignée de médias, aujourd’hui, avec internet, la donne a changé. Mais ce nouveau champ des possibles n’est-il pas justement le liant de cette jeunesse ?

Pour aller plus loin :
Le Monde Diplomatique – Le désir asphyxié, ou comment l’industrie culturelle détruit l’individu, par Bernard Stiegler
Documentaire : Yéyé Revolution, 2010 : http://television.telerama.fr/tele/documentaire/la-revolution-ye-ye,4850843,emission17774885.php
Edgard Morin, passage télé 1962 : https://www.youtube.com/watch?v=m9-1GS6h4oE
Edgard Morin et les yéyés : http://www.lesinfluences.fr/Il-a-ete-le-premier-des-yeyes.html
Être jeune en 1960 : http://fra.1september.ru/article.php?ID=200801206
Source images : http://chrisevans.centerblog.net/rub-salut-les-copains-.html
Chiffre évolution du nombre de jeunes de moins de 25 ans : INSEE, bilan démographique ; population au 1er janvier : http://www.jeunes.gouv.fr/IMG/UserFiles/Files/JEUNESSE%202011_1okweb.pdf
Photo couverture : https://capitainecourageux.wordpress.com/2015/04/20/quand-pleurent-les-yeyes-rip-richard-anthony-1938-2015/

 

baptiste p

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