Le mouvement Nuit Debout au-delà d’une simple contestation, une forme de démocratie aboutie ?
Camille 9 mai 2016

Temps de lecture : 5 minutes

Ce mouvement né dans le sillage des manifestations contre la Loi Travail mais qui ne s’y réduit pas, est admiré par beaucoup et discrédité par d’autres, dans tous les cas il ne laisse pas indifférent. Qu’est-ce qui intrigue autant dans ce mouvement?


 

— UNE FORME DE DÉMOCRATIE PARTICIPATIVE PAS SI NOUVELLE
Beaucoup de médias comparent Nuit Debout dans un temps court au mouvement des Indignés espagnols (ou 15M, date de lancement du mouvement le 15 mai 2011), qui a eut une résonance en Grèce et en Islande notamment, et au mouvement Occupy aux Etats-Unis. Certes le caractère contestataire, les revendications sociales et la forme qu’a pris le mouvement font largement penser à ces derniers – d’ailleurs les signes admis dans les Assemblées pour faire avancer le débat ont été repris aux Indignés espagnols. Pourtant je pense qu’étudier Nuit Debout uniquement comme un mouvement contestataire c’est manquer une grande partie de son intérêt.

Nuit Debout est une réappropriation citoyenne des lieux publiques (place de la république, place du Parlement ou de la Mairie), une forme de démocratie participative et directe. Les citoyens se regroupent pour parler de tous les problèmes qu’ils observent dans la société, prendre des mesures et organiser des actions pour se mobiliser et changer les choses. Alors certes ils sont contestataires, mais ils sont citoyens et acteurs de la démocratie. En fait ce mouvement est une certaine forme politique, et le voir seulement sous sa facette contestataire c’est fortement réduire l’importance de ce mouvement. 

L’exemple historique typique de démocratie directe est celui de l’Athènes Antique. Les citoyens, certes choisis selon des critères censitaires, participaient à la prise des décisions pour la gestion des affaires de la cité en siégeant à l’Ecclésia, sorte d’Assemblée dans laquelle étaient débattus puis votés les lois, le budget, la guerre et tiré au sort les présidents du Conseil et les membres du Tribunal. Nuit Debout est en fait une réappropriation de cette forme démocratique dans laquelle les citoyens sont amenés à se rassembler pour débattre des enjeux sociaux et prendre des décisions communes. Beaucoup de participants souhaitent d’ailleurs voir émerger une nouvelle forme démocratique, et en cela ils sont comparables aux mouvements lancés depuis plusieurs années à l’instar du site web Democracia Real, Ya ! – une vraie démocratie maintenant.

 

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Rêve général sur la Nuit debout © Stéphane Burlot / Hans Lucas, Médiapart 30 avril 2016

 

— UN MOUVEMENT QUI NE LAISSE PERSONNE INDIFFÉRENT :
Contesté ou admiré ce mouvement fait réagir. Il intervient dans un contexte que certains nomment de crise politique ou démocratique. Face au décalage de plus en plus exacerbé entre la classe politique et la population, aux scandales politiques et financiers en tout genre, les personnes perdent confiance en la classe politique de droite comme de gauche. L’abstention élevée depuis quelques années en est la confirmation. Dans ce climat de tensions sociales et politiques, Nuit Debout est un mouvement démocratique qui ne veut pas s’ancrer dans le processus traditionnel politique des grands partis, qui ferme de plus en plus la porte aux nouveautés politiques – faut-il rappeler la loi supprimant l’égalité du temps de parole lors des élections qui est passée il y a quelques semaines.

A ceux qui critiquent « ces bobos gauchos qui ne connaissent même pas le travail et qui espèrent changer le monde par des paroles », je répondrais que ce qui compte au-delà des possibilités réelles d’actions et de changements immédiats, c’est la volonté commune de se réunir pour faire valoir une autre forme politique parallèle aux institutions classiques. C’est l’effervescence d’un désir commun de renouveau politique qui nous rend plus fort. Bien sûr, il y a des personnes qui n’ont jamais travaillé encore, d’autres qui ont enchaîné les petits boulots, d’autres qui ont des situations sociales stables, peu importe, ce qui compte c’est l’envie de renouveau.

Quant à ceux qui discréditent le mouvement en y imposant la figure du prolétaire comme emblème, évidement il n’y a pas que des prolétaires dans le mouvement, mais au contraire l’objectif est de rassembler cette société hétéroclite dans une certaine forme politique participative qui soit au-dessus des différences sociales. L’envie de tout à chacun est de ramener sur des rails un peu plus démocratiques un gouvernement qui s’en éloigne. Bien sûr pour que le mouvement perdure et qu’il soit légitime il faut qu’il arrive à prendre des décisions et mesures concrètes, mais cela n’est que la deuxième étape après la découverte d’un  »rêve général » de partage et de démocratie plus directe.

 

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Crédit photo : MaxPPP/EPA/Ian Langsdon

 

— QUEL AVENIR POUR NUIT DEBOUT ?
Si ce mouvement citoyen cherche justement à grandir hors des structures politiques traditionnelles, souhaitant mettre à mal ce système politique sans doute dépassé, et surtout ne satisfaisant vraiment plus grand monde, le plus grand danger auquel il est confronté est de finir par s’affilier à un bord ou l’autre (droite ou gauche) et rentrer dans le moule du système de partis. C’est d’ailleurs ce qu’il s’est en partie passé pour le mouvement des Indignés dont Podemos se réclame. Ne pas choisir de leader est un bon moyen pour rassembler des citoyens qui ont des idéaux politiques et sociétaux différents mais qui ont en tout cas en commun de contester certaines mesures prises par le gouvernement, et qui veulent créer une nouvelle forme politique.

L’autre grand danger est évidement la peur qu’il peut inspirer à certains partis politiques traditionnels qui n’hésitent pas à faire évacuer certaines places voire à interdire la mobilisation dans certaines villes, quand deux formes politiques distinctes se rencontrent cela fait rarement bon ménage. Il lui reste néanmoins encore à se faire sa place, à ne pas s’épuiser avec le temps comme cela a très souvent été le cas des différents mouvements contestataires. Pour cela, il lui faut se considérer réellement comme un mouvement politique et non pas juste comme un mouvement contestataire, puisqu’un mouvement contestataire par définition est voué à disparaître lorsque ce qu’il contesté est résolu. Cette problématique de la revendication a été soulevée par l’économiste Etienne Chouard lors de son intervention sur la Place de la République sur Paris.

 


Il reste donc  du chemin à parcourir pour que Nuit Debout appuie sa légitimité et soit l’avenir de notre démocratie, pour cela il faut que chaque citoyen se mobilise pour obtenir de nouvelles structures politiques !

Camille

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