La pomme est-elle le fruit du pêché ?
ALCHIMY 29 février 2016

Temps de lecture : 4 minutes

Les premiers chapitres de la Bible sont équivoques : « Tu pourras manger de tous les arbres du jardin, mais de l’arbre de la ­connaissance du bien et du mal, tu n’en mangeras pas. » (Genèse 2, 17).


 

Le tout premier interdit alimentaire religieux est ainsi formulé. De cette phrase est né un mythe fondateur : dans le livre de la Genèse, Adam et Eve évoluent ensemble dans le Paradis. Tout se déroule paisiblement, lorsque soudain, intervient le serpent, qui rompt cette belle unité. Figure même du tentateur, ce dernier parvient à convaincre Eve de goûter au fruit défendu. Elle s’exécute, et en fait généreusement profiter Adam, qui pêche à son tour. Depuis ce jour, les femmes sont condamnées à souffrir. Mais alors, pourquoi une pomme, alors que le texte original parle d’un arbre ?

 

— UNE ERREUR DE TRADUCTION
Pour cela, il faut revenir aux sources : le texte biblique que nous lisons en français n’est qu’une traduction. Si on se penche sur la version latine de la Vulgate de la Bible – le texte officiel -, l’arbre est défini comme un « lignum scientiae boni et mali ». Or, le terme mali signifie à la fois le mal et la pomme. Ce serait donc cette erreur de traduction qui fonderait ce célèbre mythe. Mais le sujet de l’arbre qui abrite le fruit défendu a rapidement été discuté, et ce dès la fin du IVe siècle.

 

— EXIT LA POMME, BONJOUR LA FIGUE
Ce sont d’abord les opinions juives qui diffèrent quant à son espèce. Plusieurs rabbins ont écrit des livres sur la Genèse, et parmi ceux-ci le Midrach Rabba1, affirme que la figue est le fruit défendu de l’Éden. Cela est appuyé par un passage de la Genèse qui indique que se sachant nus, Adam et Ève « se cousent des tuniques avec des feuilles de figuier » pour couvrir leurs corps. Une telle interprétation se fondait encore sur le fait que le Christ avait maudit le figuier, l’arbre qui, selon des traditions populaires, aurait été celui sous lequel Jean-Baptiste fut décapité. Si on en croit cette version, le figuier est donc sérieusement associé à des malheurs et des drames. Mais il existe d’autres avis.

On trouve dans le texte biblique qu’une fois le fruit consommé, Adam et Ève « surent qu’ils étaient nus ». Si le manger produit une telle modification d’état de conscience, c’est peut-être que le fruit possède la capacité de mettre celui qui le mange dans un certain état d’ébriété. C’est cet argument qui est avancé par les spécialistes de l’interprétation. On retrouve d’ailleurs dans l’iconographie chrétienne des représentations allant dans le sens du figuier, comme par exemple dans la célèbre cathédrale de Gérone où les feuilles de l’arbre défendu sont celles d’un figuier, mais le fruit est une grappe de raisin.

À noter qu’il a également été question de l’olive, de la cerise, ou même de l’épi de blé, lorsque les spécialistes se sont penchés sur la question.

 

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Adam et Ève de Zampiéri, 1625

 

— LA POMME, LE COEUR POPULAIRE
Mais alors, pourquoi malgré le fait que le figuier soit stipulé dans la Bible, au contraire du pommier, c’est cette version qui est conservée jusqu’à présent ? On peut évoquer la présence de ce fruit plus ou moins répandue dans toute l’Europe occidentale. Sa forme arrondie et sa couleur rouge la rapprochent du cœur, organe au centre du dogme chrétien dans sa mystique liée au sacré-cœur. Encore une fois, les iconographes confrontent les représentations du sacré-cœur et les représentations d’Adam et Eve et la pomme.

Puisque les rabbins et les spécialistes chrétiens ont abordé cette question, il nous a semblé intéressant de chercher ce que disait l’Islam à propos de cet arbre. Si le Coran évoque également l’histoire d’Adam, d’Eve, du serpent, et de l’arbre qu’il est interdit de manger, et ce, avec les mêmes termes, le fruit dont il est question n’y est pas nommé non plus. La vingtième sourate, ta-ha, mentionne seulement « waraqi al janati », feuille du paradis.

C’est ainsi que nous avons le regret de vous annoncer que les expressions populaires telles que « croquer la pomme » (succomber à la tentation) ou « la pomme d’Adam » (on imagine en effet que cette histoire lui est restée en travers de la gorge) n’ont donc absolument aucun fondement religieux. Nous conseillons cependant d’éviter de placer l’expression croquer la figue ou le raisin d’Adam lors d’une discussion avec toute personne n’ayant pas pris connaissance de l’article auparavant.

 


Ce qu’il faut retenir, c’est que quelle que soit sa variété, le fruit défendu reste le symbole religieux de la naissance de l’humanité, puisque punis et chassés du Paradis, Adam et Eve deviennent ainsi les parents des premiers êtres humains terrestres. Cette histoire est à l’origine de plusieurs interprétations patriarcales, puisque n’ayant pas été attentive aux conseils et aux interdictions proférées par Dieu, et ayant entraîné son compagnon – désormais condamné à obtenir sa nourriture à la sueur de son front – dans sa désobéissance, Eve se retrouve contrainte à un statut d’infériorité et à enfanter dans la douleur, élargissant son sort à celui de toutes les femmes de l’humanité.

1 Midrach Rabba, Genèse, trad. Bernard Maruani et Albert Cohen-Araz

 

Rédigé par Barbara Moullan

 

Article réalisé grâce à la plateforme LE CLUB d’ALCHIMY.

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