Joy de David O. Russell
Alex 5 janvier 2016

Temps de lecture : 6 minutes

FOURNISSEURS OFFICIELS DE PIERRE BELLEMARE

Je ne comprends pas trop la raison de la récente mode des biopics dédiés à des entrepreneurs. Entre Zuckerberg (The Social Network), Steve Jobs (dans le film du même nom) et maintenant Joy Mangano, entre autres, il semblerait presque que la crise économique mondiale ait donné envie à Hollywood de se replonger à cor et à cri dans les histoires éminemment américaines de ces self-made wo/men.


 

Joy raconte l’histoire de Joy Mangano, entrepreneuse américaine d’origines modestes qui a fait fortune en inventant des dizaines de produits différents. Le film suit en très romancé la vie de son personnage, allant en gros de son enfance jusqu’à l’aboutissement de sa première invention, une serpillière auto-essorante, en se concentrant principalement sur sa vie de famille et les péripéties qui l’ont menée à cette première réussite en tant que businesswoman.

Alors ok, quand ce sont des biographies d’artistes qu’on met en scène je veux bien, mais les entrepreneurs, même dans le cas ou les personnalités m’intéressent (Steve Jobs par exemple, étant moi même utilisateur d’Apple même s’ils font, il faut le dire, bien de la merde depuis des années maintenant), ne sont pas franchement un sujet qui me botte particulièrement. Mais alors quand en plus l’entrepreneur en question est un créateur de produits ménagers qui ont en grande part été destinés au marché lucratif mais pas forcément très excitant du téléshopping, mon intérêt est proche de zéro. Mais pourquoi pas après tout, je suis de l’avis qu’il est possible de faire un bon film avec quasiment n’importe quel point de départ, du moment que l’on se démerde bien.

Les raisons pour lesquelles Joy ne fonctionne pas sont nombreuses et variées, mais celle qui saute le plus aux yeux est le scénario. David O’Russell, ici réalisateur, producteur et scénariste, est semble-t-il un grand adepte du drame bien lourdingue et des grands dialogues aussi naturels et subtils qu’un semi-remorque dans un magasin de porcelaine. Un peu comme si le mec s’était tapé plein de pièces de Tennessee Williams et s’était dit « je peux faire plus« . Tout est dramatisé à l’extrême, et on grossit le trait à un point ou même les dessins animés Cartoon Network des années 90 se seraient dits qu’ils poussaient un peu.

 

© 20th Century Fox — Joy (Jennifer Lawrence)
© 20th Century Fox — Joy (Jennifer Lawrence)

 

— DES ACTEURS QUI SE DEMANDENT CE QU’ILS FONT LÀ…
Ainsi, tous les personnages sont des archétypes tellement gigantesques que leur seule fonction dans l’histoire se limite à la répétition ad nauseam de leur unique note dans la partition. La grand-mère bienveillante, le père raté et lourd, l’ex mari artiste raté, la demi-sœur jalouse (stéréotype renforcé encore plus par son adhérence au code couleur « blonde gentille/brune méchante » ici incarné par Joy et elle, respectivement)… Ça ne va littéralement pas plus loin que ça. Même l’arc narratif du personnage principal n’est finalement qu’un retour à son origine : Joy, gamine inventive, se perd momentanément dans les miasmes de l’amour et de la famille, et ne finit par retrouver sa voie que lorsqu’elle se remet à inventer. C’est peut-être, au final, la chose la plus intéressante d’un film dont le cœur est à la bonne place mais qui, dans son élan féministe, a oublié d’être intéressant.

Au diapason de ces personnages unidimensionnels, le cast entier paraît être en roue libre, à commencer par Robert de Niro, en auto-pilote du début à la fin, qui se contente de délivrer ses répliques avec le minimum syndical de conviction demandée. On l’imagine presque collectant son chèque immédiatement hors caméra avant de se casser loin du plateau. Ceux qui s’en sortent le mieux sont en fait les deux habitués du réalisateur, Jennifer Lawrence et Bradley Cooper (dont c’est le troisième film avec Russell après American Hustle et Silver Linings Playbook), et même eux n’ont pas l’air transcendés par ce qu’ils ont à jouer. Mention spéciale également à l’actrice incarnant une Joan Rivers plus vraie que nature.

On sauvera ainsi deux séquences, surnageant au dessus du reste du film : la scène ou Bradley Cooper montre à une Jennifer Lawrence médusée le fonctionnement de son émission de téléachat, séquence filmée comme une scène de ballet, et réussissant à installer une tension quasi-palpable alors qu’on montre des standards téléphoniques et un intérieur de studio de télévision ; et une scène vers la fin où Jennifer Lawrence confronte le boss de l’usine de fabrication de sa serpillière magique en mode gangster dans une chambre d’hôtel, où on se prend à l’imaginer en boss de la mafia tant elle est menaçante et convaincante.

 

© 20th Century Fox — Joy (Jennifer Lawrence)
© 20th Century Fox — Joy (Jennifer Lawrence)

 

— … ET L’IMPRESSION D’AVOIR PASSÉ UNE ÉTERNITÉ DANS LA SALLE
Mais ce n’est malheureusement pas suffisant pour éliminer le sentiment pesant de déjà vu que donne le film. On se prend à espérer à plusieurs moments que l’histoire déviera ne serait-ce qu’un petit peu de sa conclusion attendue, mais il semble évident que la priorité était plutôt d’empiler tous les clichés possibles de ce type de biopic, où le personnage principal parvient à triompher malgré des péripéties abracadabrantes. Peut-être la seule entorse que l’on pourrait concéder à la formule est que Russell semble particulièrement porté sur la loi de Murphy, tant les véritables moments de joie (ha ha) du film sont rares, Joy ne triomphant véritablement qu’à la fin, le film n’étant au final qu’une longue suite monolithique d’embûches.

Cela pose aussi un second problème d’ordre plus pragmatique : tout paraît du coup extrêmement répétitif, à la limite de la redite constante. On n’est même plus surpris au final quand tout tombe à plat étant donné qu’ils ont déjà frôlé la catastrophe au moins 20 fois auparavant. Le problème c’est que dans un film de deux heures, le manque de variété peut être fatal, et c’est ici le point qui sclérose le film dans sa totalité, tant l’ennui se fait ressentir très vite. Ça ne m’est pas arrivé moi-même, mais il semble que plusieurs dans la salle se sont endormis : on est d’accord, cela n’a aucunement valeur de preuve, mais je trouve que c’est assez rare pour être noté.

Malgré tout cela, le film est pas trop mal filmé (on notera une courte mais belle séquence vers la fin où Joy observe la vitrine d’un magasin de jouets), et son message, même s’il est amené de façon très pompière et peu subtile, reste positif et relativement inédit même de nos jours. Jennifer Lawrence fait son job et s’en sort bien, d’autant qu’elle est de toutes les scènes, et ce nonobstant les répliques écrites à la truelle ; même s’il faut bien avouer qu’on a un peu du mal à croire qu’elle est sensée avoir l’âge du personnage dans le film. Reste qu’on préfèrerait quand même voir tout ce beau casting ailleurs.


Si Joy est, avouons-le, loin de la catastrophe à laquelle on était en droit de s’attendre au vu du sujet, force est de constater que l’on a ici un film extrêmement dispensable et très oubliable. Tous les acteurs, même les bons, que ce soit Jennifer Lawrence, Robert De Niro, Isabella Rossellini, Diane Ladd ou Bradley Cooper, jouent à des degrés plus ou moins grands de désintérêt total, et en même temps vu le script et les dialogues il est difficile de leur donner tort. La longueur, et la lenteur arthritique du film, couplées à l’indigence quasi-anémique du contenu finit par achever le spectateur, et l’on sort de la salle en s’étant surtout profondément ennuyé.

 

Alex

Plaignez-vous à la direction.

Your comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *