Rencontre avec Jean-Michel Boinet, directeur du festival Art Rock
Lucille 15 mai 2015

Temps de lecture : 10 minutes

Les 22, 23 et 24 mai prochain Saint-Brieuc accueille la 32e édition du festival Art Rock sous le thème de « Yeah !!! La Mode ». À J-7 du festival, nous avons rencontré Jean-Michel Boinet, fondateur et directeur du festival qui fait vibrer les Côtes d’Armor chaque week-end de Pentecôte.


 

ALCHIMY : Pouvez-vous présenter Art Rock pour les néophytes du festival ?
Jean-Michel Boinet
: Le festival Art Rock a été créé en 1983, ce sera donc la 32ème édition en 2015. J’avais commencé à organiser des concerts et des festivals à la fin des années 70 et au début des années 80 et puis l’idée de créer une manifestation culturelle à Saint-Brieuc avec un concept un peu particulier m’est venue comme ça. L’idée c’était d’en faire un festival certes musical mais aussi pluridisciplinaire et qui soit installé au cœur de Saint-Brieuc. Le festival a été créé en 1983 et rendez-vous compte qu’on a fait une rétrospective sur Andy Warhol l’année de sa mort en 1987. Et déjà l’année de la mort d’Andy Warhol les œuvres étaient hyper difficiles à obtenir. Et ça c’est un truc qu’on oublie et qui est assez dingue, ça serait inimaginable aujourd’hui.

 

A : Art Rock est un festival pluridisciplinaire (musique, danse, gastronomie, arts de rue…). Pourquoi est-ce si important de privilégier une multitude de formes artistiques ?
JMB : Je pense que ça dépend de la motivation de chacun, c’est propre à chacun d’inventer sa propre histoire. J’ai souhaité qu’Art Rock soit ça et c’est ce qui me fait le plus planer. L’idée d’avoir un festival pluridisciplinaire va de paire avec un festival de centre ville. L’un va avec l’autre, ou l’un ne va pas sans l’autre à mon avis. Ça ne m’intéresserait pas vraiment d’organiser un festival dans un champ ou dans un centre d’exposition. D’où l’idée d’avoir un festival de centre-ville qui puisse investir un certain nombre de lieux comme c’est le cas ces dernières années, où on a une dizaine de lieux de spectacle et d’exposition. On a toujours essayé de s’intéresser beaucoup à la musique, au théâtre ou aux spectacles de rue. On a certainement été les premiers à accompagner les Royal de Luxe dans les années 80. On a beaucoup investit dans la danse, les exposions… Le cinéma j’ai trouvé ça dingue et je sais que c’est très porteur de pluridisciplinarité.

 

A : C’est la deuxième édition qu’Art Rock propose un thème (les robots en 2014 et Yeah !!! La Mode en 2015). Pourquoi ce choix ?
JMB : Art Rock, c’est un concept assez complexe. Il s’agit d’associer art et rock, à la fois le monde de l’art avec du théâtre, de la danse, de l’art contemporain, de la peinture, de la vidéo, du cinéma, du design, fin tout un tas de chose ; en lien avec le rock qui est un mouvement musical dont l’énergie a fait ses preuves. En associant les deux, on a déjà un festival qui est un petit peu original par rapport au reste. Et je trouvais que c’était intéressant que le festival aille plus loin en essayent de s’intéresser à un courant à part entière.

On avait commencé à le faire dans les année 2000 quand on a eu des cartes blanches. On a fait une très grosse carte blanche aussi avec Olivier Assayas, réalisateur de cinéma qui était à Cannes l’année dernières. Qui est quand même une grande personnalité du cinéma français mais aussi international. Il était arrivé avec tout une pléthore de musicien. D’ailleurs à l’issu de sa soirée carte blanche a fait un documentaire [Noise, ndlr], ça va très loin parfois. Je trouvais que les cartes blanches c’était intéressant mais finalement tout reposait sur la tête de l’artiste qui était choisi. En prenant un thème on reprenait quelque part la liberté que pouvait avoir un concept extérieur à ce qu’est Art Rock habituellement, mais en se le rappropriant et en essayant d’aller un peu plus loin.

L’année dernière je trouve que ça avait été particulièrement réussit avec les robots. Ça avait été fouillé, ça partait dans tout les sens et à la fois ça avait été juste. C’est rare, on fera peut-être jamais ça, c’est unique. Et sur la mode, bon c’est un peu différent. Ce qui m’intéresse sur la mode c’est que c’est un phénomène. Le fait même qu’on est intitulé « Yeah !!! La Mode » c’est un phénomène. Ce que j’aimerai c’est que les gens regardent quasiment tous les groupes avec ce regard là. C’est-à-dire que quand on voit un groupe on sait qu’il est vêtu d’une certaine façon. Peut-être qu’on va appuyer d’avantage sur le bouton « ah bah tiens effectivement Yelle elle est habillée comme ça, ou Placebo ». Et l’autre idée c’est d’apporter une grosse exposition avec les vrais costumes de stylistes qui seront présentés au musée, d’apporter quelques films qui seront diffusés ici et là sur le thème de la mode, de faire des rencontres où on pourra rencontrer des gens qui s’intéressent aux rapports entre la mode et la musique… Et aussi la commande à Castelbajac de nous faire l’affiche et de créer un spectacle tout spécialement pour le festival. C’est un spectacle créé à 100% pour Art Rock ! Tout, les vêtements sont créé pour Art Rock, les 6 musiques sont créé pour Art Rock, le bagad de Saint-Brieuc joue… La totalité est fait pour Art Rock.

 

Le 23 mai retrouvez le spectacle exclusif de Castelbajac pour Art Rock

 

A : Chaque année un bon nombre d’animations gratuites sont proposées. Pourquoi, contrairement à d’autres festivals, proposer autant de gratuité ?
JMB : C’est quelque chose que j’ai peut-être appris en côtoyant des artistes de rue. J’ai côtoyé Jean-Luc Courcoult, créateur de Royale de Luxe, au début de sa carrière . J’avais une philosophie dans le sens là, mais c’est peut-être lui qui m’a le plus fermement attiré vers ça. Je revendique d’être au service des artistes et d’aller jusqu’à les accompagner dans cette démesure de dire « tout le monde a le droit de voir mon travail. Il ne doit pas y avoir de barrière de lieu, c’est pour ça que je joue dans la rue. Et il ne doit pas y avoir de barrière financière, comme ça au moins tout le monde peut voir mon travail ». Il n’y a pas d’exclusion.

La deuxième chose c’est la revendication de l’espace public. Finalement organiser Art Rock dans un centre ville comme Saint-Brieuc c’est aussi une revendication de l’espace public. Il doit appartenir à chacun. Pourquoi un parking devrait être ad vitam æternam un parking et non un lieu de plaisir et de fête ? Je trouve que ça serait moins bien si tout était payant.

 

A : Art rock est un festival urbain. C’est un réel plus pour l’économie de Saint-Brieuc. Comment s’articule le festival dans la ville ?
JMB : C’est aussi un des propos du festival, d’être une vitrine pour Saint-Brieuc en terme de communication, histoire d’appuyer sur les cotés positifs que peut avoir la ville. Saint-Brieuc, ce n’est pas une ville simple. J’y habite et je suis assez content d’habiter ici. Je connais les qualités et les défauts de cette ville, la difficulté de vivre ici et d’y faire des choses. Et je trouve qu’Art Rock participe à renvoyer une image positive de la ville.

C’est là aussi l’intérêt de la culture et de défendre la culture. Ça a des retombés économiques certaines. Et ça vaut tout autant pour les hôtels que pour les restaurants, les bars, les métiers de bouches comme pour pleins d’autres choses. Par exemple des bouchers m’ont dit que c’était leur meilleur week-end après Noël parce que les gens se retrouvent en famille, se retrouvent chez eux…

C’est des espèces de phénomènes de société, les festivals. Les retombés économiques procèdent un peu de ça. Les gens qui reviennent, la bonne image, du business direct avec les concerts dans les bars… C’est à la fois une animation avec des retombées économiques, des commerces qui ont le sens du commerce. Les entreprises aussi. Nous employons près de 100 entreprises locales, c’est-à-dire de la proche aire de Saint-Brieuc (son, éclairage, impression…). Le budget du festival repart certes auprès d’artistes mais pour la majorité revient ici, aux entreprises de la ville.

 

A : Beaucoup de festivals ont du mettre la clé sous la porte ces dernières années pour cause budgétaire, comment vous en sortez-vous ?
JMB : En mettant les bouchées doubles ! Cette année, si on reprend le programme du festival, on se rend compte qu’il y a des choses qu’on a délaissé pour des raisons budgétaire. Par exemple vous avez pu vous apercevoir qu’on n’a pas de proposition de spectacle de rue. Les subventions ont une tendance à la baisse cette année. On se replie un peu sur la grande scène et il va falloir reconquérir autre chose l’année prochaine pour aller plus loin. Malheureusement j’ai à chaque fois des contraintes financières. Des contraintes de temps aussi. Par exemple là, l’édition c’est dans 7 jours et le lendemain il faudra déjà penser à l’année prochaine. Je vais me trouver fin octobre en me disant « ah mince qu’est-ce qu’on fait ? ». Après j’ai mes réseaux, j’essaie de voir un maximum de concert. Je connais déjà le projet 2016, je sais sur quoi partir. Mais en même temps il faut s’assurer du montage financier, il faut que ça plaise. Cette année on a la chance d’avoir une programmation intéressante donc les billetterie marchent et c’est très bien. Mais c’est pas forcément toujours le cas. Des fois je me dis « tiens on a pas LE groupe ou c’est trop cher ».

Chaque année j’essaie de franchir un cap. On peut reprendre les 32 budgets du festival depuis ses origines. Chaque année notre budget était en augmentation et chaque année la fréquentation était en augmentation. La première année le festival avait un budget de 10 000 €. Aujourd’hui le budget 2015 doit être de l’ordre de 2 300 000 €. Le montage financier est sensiblement le même. C’est-à-dire qu’il y a une part de subvention publique qui représente environs 35% du budget. Il y a une part importante des billetteries et des recettes annexes comme les recettes de restauration, de bar etc… Et puis aussi, notamment ces dernières années, la croissance du festival c’est fait grâce aux partenariats avec les entreprises ou mécénats. Il y a une loi fiscale assez intéressante en France pour les entreprises qui permet une déduction fiscale. On a essayé d’apporter beaucoup de soin à la qualité de l’accueil de nos partenaires, en se disant que c’était un bon socle pour faire en sorte qu’ils reviennent. Cette année on va avoir dans nos espaces VIP environs 1800 personnes. Ce qui n’est quand même pas rien, ça représente un socle considérable de liaison entre le festival et les entreprises privées. Et ça conforte aussi les subventions publiques pour la bonne raison que finalement, elles savent qu’elles sont au cœur du festival avec leur 30 ou 35% de caution financière parce que sans ces 35% on ne ferait pas la même chose.

 

A : Au fil des années vous investissez de nouveaux lieux et proposez de nouvelles animations/installations. Quelles sont les prochaines évolution ?
JMB : C’est assez difficile à dire. Je pense qu’il faut continuer dans la voie sur laquelle on est, je trouve que c’est la bonne. Continuer chaque année à trouver un thème porteur, essayer de garder un montage financier qui fasse qu’il y ait un équilibre entre les recettes du public, de partenariats, de subventions ; pour essayer de faire en sorte que l’aventure du festival continue et qu’on continue de se démarquer des autres . Qu’on ne ressemble pas à un seul festival de musique, mais aussi du théâtre, de la vidéo, des cours de yoga…

 

A : Pour vous, qu’est-ce qu’il ne faut surtout pas louper cette édition ?
JMB : Franchement le spectacle Fantôme de Castelbajac parce que ça sera un spectacle unique, créé pour Art Rock, ça vaut le coup d’être vu. Et puis autrement je pense qu’il faut voir Micro, le spectacle au grand théâtre. Et qu’il faut pas rater Shamir, le jeune chanteur et artiste qui vient de New York, qui a à peine 20 ans et qui va se produire au forum le dimanche soir. Parce que ça c’est vraiment un artiste, c’est un bon artiste mais après je site ceux-là y a pleins de trucs : Grand Blanc, Blues Pills, Verveine, Flavien Berger, Acid Arab, Christine And The Queens, Yelle, Lilly Wood, The Do, Selah Sue qui n’est pas venue à Art Rock depuis 2010, Shaka Ponk parce que je les trouve dingue, Este Rada, Coely, Wand un groupe américain qui vient pour la 1e fois en France… Il y a quoi de faire !

 

A : Le public d’Art Rock est en grande partie issu de la génération Y. Qu’avez-vous à dire à cette génération ?
JMB : Profitez de la vie ! Je constate que la vie passe très vite et qu’on est déjà à la 32e édition d’Art Rock ! C’est passé tellement vite que, je trouve qu’il faut tout de suite profiter de la vie à pleine dent. Et participer à un festival, fin moi j’en ai fait mon métier mais finalement je trouve que c’est des aventures passionnantes, les festivals pour des jeunes gens. Et est-ce bien raisonnable de s’alcooliser à mort par exemple ? Je trouve qu’il y a tellement de trucs à faire autrement, vaut mieux éviter de s’alcooliser et aller voir n’importe quel film qu’on programme gratuitement… Il y a tellement de choses à faire ! Draguez, habillez-vous d’une façon originale pour le festival, sortez un peu, profitez, vivez un peu Art Rock ! C’est un festival un peu hors norme donc il faut que les jeunes soient un peu hors normes. Castelbajac, il va essayer de péter une fois encore les plombs et pourtant il a un certain âge. Et il sera sans doute plus jeune que certains jeunes. C’est un espace de liberté le festival donc il faut en profiter.

 

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Lucille

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