High-Rise, l’hachélème que j’aime
Alex 28 avril 2016

Temps de lecture : 7 minutes

Arrivé discrètement dans nos salles au début du mois, High-Rise est le nouvel opus du sympathique Ben Wheatley, déjà réalisateur du très mésestimé Kill List, arborant fièrement Tom Hiddleston et Jeremy Irons en têtes d’affiche. Adapté d’un roman de l’écrivain britannique J.G. Ballard, spécialiste de la fiction d’anticipation arrosée d’une noirceur et d’une violence qui confinent souvent à l’extrême, ceci associé à l’appétence du réalisateur pour l’humour noir, on était en droit d’attendre beaucoup de cette adaptation. Mais qu’en est-il au final ?


 

Située dans un rétro-futur des années 1970 (le livre datant de 1975 et décrivant un futur proche, le film a fait le choix habile de se nicher dans le genre de l’uchronie), l’histoire suit le docteur Robert Laing, psychiatre nouvellement installé dans une tour d’habitation moderne, flambant neuve, respirant bon le béton, l’acier trempé et le verre dépoli. L’HLM en question (le fameux « high-rise » du titre) est la création de monsieur Royal, architecte excentrique vivant au sommet de la dite tour et souhaitant faire de celle-ci une « pépinière de changement », un lieu où les représentants de différentes classes sociales pourraient se rencontrer et socialiser.

La réalité est tout autre, en effet, et comme on peut s’en douter, rien ne se passe comme prévu, et la situation dans l’immeuble titanesque dégénère rapidement en une véritable guerre civile entre les occupants, à la suite notamment de plusieurs coupures d’électricités affectant majoritairement les étages inférieurs de la tour. Dès lors, l’histoire prend un tour vertigineux offrant une sorte d’escalade semble-t-il infinie à la fois dans la violence et dans l’absurde.

 

Crédit photo : Recorded Picture Company / StudioCanal – High-Rise (Tom Hiddleston)
Crédit photo : Recorded Picture Company / StudioCanal – High-Rise (Tom Hiddleston)

 

– PATAUGEAGE MÉTAPHORIQUE

Au rayon des bonnes nouvelles, disons que c’est assez rapide, mais ça mérite d’être noté : visuellement, et au niveau de la « reconstitution », le film est une réussite. Non seulement au niveau des décors et costumes, qui retranscrivent avec une quasi-perfection ce à quoi ressemblait le futur tel que se l’imaginait les auteurs des années 1970, mais aussi à un niveau de pure mise en scène. Si Ben Wheatley reste pas avare en commentaires dédaigneux envers les critiques de cinéma, on reste en droit de se demander pourquoi tant il est un réalisateur talentueux. Les plans sont magnifiquement composés, et parmi de nombreuses astuces de mise en scène, les mouvements de caméra semblent se cadrer sur la psychologie des personnages habitant chaque scène : longs mouvements gracieux pour les décors ; caméra à l’épaule tremblotante pour les personnages particulièrement désaxés, qui grandissent en nombre au fur et à mesure que l’on s’avance dans les méandres de l’histoire ; ce qui donne au film une atmosphère de plus en plus abrutissante et menaçante.

Également dans les bons points, le casting est dans l’ensemble plutôt bon, même si il faut avouer que les seconds couteaux donnent pas mal dans le surjeu maniaco-dépressif, surtout vers la seconde moitié. Dans ce contexte on pourrait s’attendre à ce que l’un des grands spécialistes Hollywoodiens du cabotinage en roue libre ici présent, à savoir Jeremy Irons, s’en donnerait à cœur joie, mais il joue ici de façon bizarrement mutique, presque calme, comme pour ramener un contrepoint à l’hystérie ambiante. Tom Hiddleston s’en sort avec les honneurs, d’autant qu’il est impeccable comme souvent, et qu’en plus il paye ici son cul et presque tout le reste, c’est dire si il a donné du sien, avis aux amateurs/trices (bien que je ne saurais dire si cela vaut à soi seul le prix du ticket).

Mais pour être tout à fait honnête, si j’attendais pas mal de High-Rise, il faut bien admettre que l’on ressort de la salle un peu (voire même très) déçu. Je ne sais pas si c’est très différent lorsqu’on a lu le livre, mais plusieurs gros problèmes sont immédiatement apparents.

Pour commencer, il y a absurdité et absurdité. Certes, le film présente une apparence de vraie folie furieuse par moments, et certaines scènes et certains visuels sont assez éprouvants. Le seul problème étant que ce sont les seules choses qui amènent un quelconque impact au film, tant la seconde moitié semble s’étirer interminablement dans un cycle de scènes répétées ad nauseam et qui finissent par ne tout simplement plus servir aucun propos et juste donner dans la surenchère. Si le message est admirable en soi (à savoir que le concept de classes sociales est inutile et potentiellement carrément dangereux pour la condition humaine), il reste ici sous-exploité, et on semble vouloir nous en asséner la version simpliste (les riches sont méchants bouh) plus qu’on ne cherche à en explorer réellement les ramifications.

 

Crédit photo : Recorded Picture Company / StudioCanal – High-Rise (Jeremy Irons)
Crédit photo : Recorded Picture Company / StudioCanal – High-Rise (Jeremy Irons)

 

– BEAUCOUP DE BRUIT…

De plus, il est impossible de savoir exactement ce qui est dû à l’absurdité de la situation, ce qui est dû à des choses qui sont probablement expliquées dans le livre et que l’on a décidé de passer sous silence ici pour d’obscures raisons, et ce qui est dû à la pure et totale stupidité des personnages. Un exemple tout bête mais qui illustre parfaitement mon propos : à aucun moment quel qu’il soit, aucun des personnages ne daigne même évoquer l’idée de juste se barrer de la tour, même lorsqu’on en est au point où les occupants commencent à s’entretuer à coups de club de golf ou à manger le chien des voisins.
Est-ce juste une illustration exagérée du message, à savoir qu’aucune de ces personnes n’envisage cette solution car elles sont tout simplement incapables de se faire à l’idée de quitter leur logement et de ce fait leur situation dans la hiérarchie sociale créée/imposée/renforcée par la tour ? Ou alors, est-ce que tous les autres endroits sont tout simplement inhabitables et que la situation chaotique est préférable à ce qui se trouve au dehors ? Ou, plus prosaïquement, est-ce que nous ne serions pas en présence d’un cas d’école de ce qu’on appelle communément un « idiot plot », à savoir que si les personnages avaient un semblant d’intelligence ils se seraient depuis longtemps déjà cassés loin de cette maison de fous, mais ils ne le font pas car sans eux il n’y aurait pas de film ?

Et au final cette indécision constante, ce refus de trancher, de donner peut-être pas une explication mais tout du moins une raison à tout ce bordel finit par saper lentement le film de l’intérieur. Arrivé en milieu de métrage on commence à se demander très nettement si la scénariste et le réalisateur n’étaient pas entrés dans une sorte de concours pour déterminer lequel arriverait le premier à dégueulasser de la façon la plus flamboyante possible les centaines de parois de béton constituant un décor à faire juter Le Corbusier. Pire encore, ce qui aurait pu, si bien mené, se transformer en un fascinant cauchemar Lynchien, fini par devenir à la fois trop plein et paradoxalement chiant à crever par moments. La seconde moitié qui devait ressembler sur le papier à une longue descente aux enfers s’est muée, au passage à l’écran, en un trajet dans un ascenseur capricieux qui de temps en temps s’arrêterait entre deux étages pour nous montrer une obscénité quelconque sur un moniteur monté dans une des parois.

Autant dire que dès lors, l’effet escompté fini par s’estomper promptement. Si la première moitié parvenait assez subtilement à assembler les pièces pour un final détonnant, un ingrédient crucial a été oublié au montage. C’est probablement ce qui fait que la majorité des scènes supposées choc finissent souvent par atterrir avec une mollesse retentissante, tant le film semble incapable de trouver une direction à part aller dans le plus sale. De plus, le pic dans l’horreur étant relativement vite atteint, les trois derniers quarts d’heure ne font au final pas grand chose de plus à part rajouter quelques sacs poubelle au pied des murs.

 


High-Rise est un film non dénué d’intérêt, mais c’est aussi un film long, boursouflé, bordélique et par moments profondément ennuyeux. Les quelques scènes remarquables et autres moments de violence toute Ballardienne sont entremêlés de moments de complète confusion où le film et le réalisateur semblent vouloir partir dans tous les sens pour au final arriver nulle part. On ne peut s’empêcher de penser que c’est en partie voulu, mais il reste que le film s’enlise sacrément, surtout dans la seconde partie. C’est véritablement dommage d’autant que ce qui est là est plutôt réussi, et le message vaut la peine d’être entendu. Mais au final, Ben Wheatley ne sera parvenu qu’à une semi réussite, ou un semi échec, c’est selon.

 

Alex

Plaignez-vous à la direction.

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