La Ferme de Malagra, un projet agriculturel audacieux et humain
louise 4 juillet 2017

Temps de lecture : 7 minutes

À La Bazouge-Du-Désert (35), la Ferme de Malagra lance une campagne de participation afin de financer un projet un peu fou, profondément humaniste et singulier : celui de créer un endroit de tous les possibles. Nous sommes donc allés à la rencontre de cet espace de liberté atypique, perdu dans la campagne bretonne. 


Vent ! Cheval ! Liberté ! Soleil !” C’est une drôle de scène qui nous accueille à l’entrée de la Ferme de Malagra ce dimanche 4 juin. Un groupe de femmes, danse et crie des mots sans queue ni tête dans un pré. Pieds nus pour la plupart, l’expérience se veut relaxante et libératrice. Et ça marche. Cet atelier proposé dans le cadre d’un stage Cheval et Écriture par la Ferme de Malagra, fait partie des nombreuses propositions d’un projet pouvant paraître utopique au premier abord, mais dont le message humaniste est plus que nécessaire aujourd’hui.

— UN PROJET AMBITIEUX ET PÉDAGOGIQUE 

D’ailleurs ce projet, parlons-en ! Porté par un groupe d’amis de longue date, ce projet tient avant tout à véhiculer un message du vivre-ensemble, aussi bien entre humains qu’avec les animaux au sein même de la ferme. Son credo principal, l’agriculture biologique. En effet, depuis 2009 la ferme s’est progressivement implantée dans le paysage. En l’espace de 7 ans, l’équipe a désormais trois poulaillers composés de 400 poules chacun, trois serres, une dizaine de vaches à lait, et entre autres, un circuit de vente directe dans un périmètre de 80 km. Pour l’année 2017-2018, la ferme est donc à un tournant de son histoire. Implantée dans un lieu où la notion d’urbanisation reste totalement inconnue, la ferme bénéficie d’un cadre magnifique. En effet, afin de préserver la beauté du lieu, l’association La Ferme de Malagra, souhaite créer de nouveaux espaces d’accueil et de travail, afin de faire découvrir cet endroit à un plus large public.

C’est avant tout une ferme pédagogique, où l’on dissocie l’entreprise de l’association, explique d’emblée Laurence, agricultrice. “On souhaite proposer un accueil social et artistique avec un accompagnement individualisé ou collectif, de mineurs ou avec des groupes de tout âges, ainsi qu’à des classes scolaires, ajoute Marie-Hélène, conteuse et également salariée à la ferme. La relation à l’animal est également au cœur du projet, notamment avec le travail sur le cheval”, complète Laurence.

Outre la découverte du travail au quotidien à la ferme, l’équipe est aussi animée par l’envie de partager et transmettre des savoirs dans le respect du vivant. Et pour financer un tel projet, elle a fait appel à la plateforme Blue Bees, la première plateforme de financement participatif dédiée à l’agriculture, et à l’alimentation responsable. Lancée il y a un peu plus d’un mois, le financement participatif de ce projet touche à sa fin le 22 juillet prochain. L’objectif étant fixé à 6 000 euros, l’argent de la collecte servira à construire les étapes suivantes du projet. Par exemple, un bureau d’accueil permettra de séparer l’espace de travail de celui du privé, offrant la possibilité d’informer mais aussi d’accueillir le public et les partenaires de la ferme. Une carrière pourra également être construite afin de mettre en place les ateliers de Laurence concernant la relation Homme/Cheval. Et la création d’une yourte si l’objectif est largement atteint, permettra de faire un lieu pour des résidences d’artistes, mais aussi de donner la possibilité, par exemple à des familles, de passer une nuit ou deux à la ferme dans un lieu singulier.

Le projet en chantier ©Louise PILLAIS

— UN GESTE MILITANT ET FAMILIAL 

Toutefois, l’idée de créer cet endroit ne date pas d’hier. En effet, Laurence, Marie-Hélène et Jérôme, également maraîcher à la ferme, se sont rencontrés à l’adolescence dans une troupe de théâtre amateur à Combourg. « On se disait en rigolant, que ce serait bien de vivre tous ensemble dans un même endroit. Mais on ne pensait pas forcément à l’agriculture pour ce projet, on était plutôt liés par la culture au départ » explique Marie-Hélène. Un lieu pour s’exprimer, mais aussi pour partager des valeurs, avec une volonté de créer un vrai espace de liberté, où chacun pourrait inventer quelque chose ensemble en lien avec la terre.

Ce projet un brin utopique a d’ailleurs plu à Maëlle, présidente de l’association, pour qui son adhésion forte aux valeurs bio lui a donné l’envie de rejoindre l’aventure. « J’ai également pensé à mon fils, car je voyais dans cet endroit un espace de liberté dans lequel on pouvait élever nos enfants en gardant un lien précieux à la terre”, raconte-t-elle. En effet, beaucoup d’enfants sont nés à la ferme, fruits d’une vie qui se construit sur un sol qu’il faut tâcher d’apprivoiser. “Cela crée de beaux tableaux avec des tablées parfois de dix enfants ! Rajoute Maëlle. Grandir tous ensemble leur permet d’apprendre à vivre en société et donne de beaux moments d’entraide. On a pu se recréer une famille” explique cette mère célibataire.

Pour ma part, je donnerais aussi à ce projet un aspect politique, ajoute Jérôme, le considérant comme un geste militant. A l’université, j’ai baigné dans des discours de changements, sans pourtant arriver à quelque chose de concret. J’avais ce sentiment de ne pas pouvoir faire quelque chose de mes mains. Et ici, nous sommes coupés de l’actualité, de la vitesse à laquelle se livre notre société actuelle. Le fait de vivre dans un endroit perdu est un luxe que l’on oublie souventsouligne t-il.

De gauche à droite – Jérôme Collet, Maëlle Robert, Marie-Hélène Maison et Laurence Collet © Louise PILLAIS

— LE RÊVE À L’ÉPREUVE DU TEMPS 

Si créer un tel endroit semble facile à faire lorsque l’on est adolescent, la réalité peut parfois nous donner envie de rendre les armes. Effectivement, les obstacles notamment financiers, ont bien failli mettre en péril leur optimisme. « Il faut savoir que ce lieu nous a coûté très cher, car la principale condition pour l’occuper était de tout acheter d’un coup », se rappelle Laurence. Ensemble, ils construisent leurs maisons respectives, animés par ce besoin de vivre en collectif. L’envie d’y croire joue aussi beaucoup sur le moral, “et l’énergie humaine que l’on doit mettre dans ce genre de projet peut parfois être mise à mal face aux obstacles, comme la fatigue, les factures, l’argent qui ne rentre pas….”, nous explique Marie-Hélène. “Cette situation est d’ailleurs très précaire, nous avons eu de tristes exemples chez d’autres familles qui se sont éclatées”, raconte Jérôme, pensif.

En effet, toutes les contraintes financières les ont aussi beaucoup aidés à savoir ce qui pouvait se réaliser concrètement. “La contrainte permet la liberté de créer”, philosophe Marie-Hélène, qui lance en 2010, son projet unhommeunarbre, soutenu par le Conseil Général, afin d’apprivoiser le lieu et les ruraux.

Si l’endroit et son message peuvent attirer au premier abord, Laurence tient à souligner, suivit de ses compagnons, que ce projet est loin d’être un idéal de vie. “C’est très long à mettre en place, cela demande beaucoup de travail, de sacrifices, mais aussi une grande vigilance en acceptant le rapport au temps qui peut ronger parfois, rappelle-t-elle. Cela fait 8 ans de travail en tout, on a déjà fait du chemin depuis. Ce projet nous a rendus plus forts et plus patients”. Mais le temps permet selon eux, de savoir aussi garder un cap lorsque la fatigue alimente le découragement.

Il faut certes respecter la terre mais aussi soi-même, ajoute Marie-Hélène. On s’essaye au collectif, donc c’est tout un ensemble de personnes autour de nous qui sont concernées par ce projet ». « Il faut pouvoir préserver cet ensemble, et la communication est primordiale dans ce genre de situation”, complète Jérôme.

La beauté d’un lieu © Christophe MELLI

— ÊTRE HUMAIN AVANT TOUT 

Selon eux, un projet agricole tel que le leur, ça passe ou ça casse, mais leur complémentarité est avant tout une force. En effet, chacun possède son propre champ de compétences et apporte sa pierre à l’édifice. “On se nourrit mutuellement, sourit Marie-Hélène. Le fait d’avoir la même vision sur la qualité de vie, nous donne l’occasion de trouver patiemment un bon équilibre malgré les coups de gueule”. Maëlle note également l’empathie et la bienveillance que chacun apporte à l’autre, soulignant le fait “qu’ici, on a le droit d’être de mauvaise humeur, de craquer et de vouloir tout arrêter. On nous permet d’oser être pleinement humain et cela fait du bien”, sourit-elle.

La notion de richesse prend également une nouvelle dimension, grâce à ce lieu qu’ils pourront bientôt officialiser. “Il faut vraiment prendre soin de cet endroit, d’où l’idée que ce projet agriculturel soit un nouveau chemin d’accueil et de préservation, car on le rend publique désormais”, explique Jérôme. Et pour cela, nous devons apprendre à expliquer ce concept, que beaucoup ont encore du mal à cerner”.

En effet, monter un lieu de création artistique dans un endroit aussi reculé, peut paraître assez culotté pour les gens des environs. Mais reste ici toute la beauté de ce projet, qui ne cherche pas à exclure le milieu rural du domaine culturel. Gagner la confiance des gens du coin est désormais chose faite, mais le chemin financier pour monter le projet reste encore bien long à parcourir à l’heure actuelle.

Pourtant, ce qui fait la force de ce projet et de ses protagonistes, c’est leur profonde foi en leurs rêves d’adolescents, et l’énergie communicative qu’ils peuvent transmettre autour d’eux. Certains pourront froncer les sourcils à la lecture, d’autres encore parler d’utopistes et d’un nouveau mouvement hippie en devenir. Ce projet, loin d’être facile à réaliser, permet aussi de prendre conscience de la liberté dont nous disposons pour faire nos propres choix, et ainsi, faire celui d’avancer à contre-courant pour mener la vie que l’on souhaite.


Pour cela, se retrousser les manches ensemble est nécessaire pour faire bousculer les idées reçues et vivre autrement, car oui, rêver à une meilleure qualité de vie est possible. Vous en avez désormais la preuve bien vivante à la Ferme de Malagra.

louise

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