Etat des lieux de la médecine française
ANNA GRAHM 18 mars 2015

Temps de lecture : 9 minutes

La santé est au cœur des débats. L’accès aux soins est un droit pour tous, fondamental en France. Mais derrière cette fierté nationale, que nous proclamons haut et fort, se cachent des vérités qui fragilisent ce système vieillissant. 


 

Ces vérités, nous sommes allés les chercher auprès de ceux qui sont au premier rang et qui, chaque jour, se battent pout la santé des français. Nous avons questionné une équipe de soignants, composée d’un médecin traitant, de deux infirmiers, d’une sage- femme et d’un médecin de santé publique en charge de l’addictologie. Ils nous font part de leurs expériences, de leurs attentes et nous exposent les vices cachés du système médical français.

 

— LA FORMATION
Le système de formation des futures équipes médicales et paramédicales est en mutation depuis quelques années. Réputée difficile, la première année de médecine est un gouffre où s’enfoncent de nombreux étudiants avides de se lancer dans la médecine. Mais la route est longue et chaotique pour y arriver et les réformes n’arrangent pas la qualité du parcours. En effet, par volonté de simplification du système de formation, les étudiants qui souhaitent devenir kinésithérapeutes vont être mélangés avec les étudiants en médecine pour la première année. Or, lors de la 1ère année de tronc commun, il existe et perdure un échec monstrueux, ou 80 % des étudiants échouent. Résultat, des étudiants perdus dans leur cursus, car ils n’ont pas accès à la spécialité désirée à cause d’une surpopulation des amphis et d’une organisation fragile. Il y a un gâchis et une démotivation. Il faudrait des passerelles et une organisation plus juste en fonction des spécialités demandées. Pour donner un peu de piquant à l’affaire, la première année de médecine n’est pas reconnue.

Dans le domaine paramédical, c’est la même histoire. 41 % des étudiants infirmiers ont pensé arrêter leurs études en cours de formation. Une des raisons de ces abandons, c’est la non-rémunération des stages à hauteur de la gratification normalement exigée par l’état. Pour compenser cette baisse de rémunération, l’argument était la sécurité de l’emploi. Mais aujourd’hui cette vérité n’existe plus, car la saturation du marché de l’embauche ne garantit plus l’accès à un emploi sûr, après les études. Il existe donc un statut à part au détriment des étudiants.

Une fois le fameux sésame obtenu, rares sont les étudiants en médecine qui, après 10 ans d’études vont débuter leur carrière dans des zones non-attractives. Le résultat : des zones avec des carences de médecins dans certaines régions de France.

 

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— LA RATIONALISATION ET L’ORGANISATION ENTRE LES DIFFÉRENTS VECTEURS DE SOINS
Actuellement chacun travaille pour sa pomme. À l’hôpital, personne ne travaille pour les autres services. Le but est de récupérer des budgets. Il existe un système de hiérarchisation. Une demande de placement d’un patient ne sera pas traitée de la même manière si elle émane d’un spécialiste comme un cardiologue, ou d’un généraliste. C’est la classification des métiers. « En 5 ans, on a vu cette classification s’intensifier. Ça reste très récent.  » Cette hiérarchisation a des conséquences directes : cela engendre des pertes de temps et d’argent. Dans l’urgence, le seul choix, c’est de le placer à l’hôpital. Résultat, les hôpitaux sont engorgés. C’est un cercle vicieux.

Pourtant, il existe des réseaux exemplaires qui montrent à quel point l’union des services et des différents corps de métier est source de synergie et d’économie de temps et d’argent pour les patients. C’est l’exemple de « réseaux SIDA » (infectiologie, prévention, suivit psycho). Toutes les personnes qui vont rencontrer le patient avant, pendant et après la maladie sont en relation et travaillent en cohérence. Se forme alors un parcours de soin où le patient est au centre des préoccupations. Mais ce système n’est pas assez développé en France. Il faut encourager ces réseaux pour simplifier la prise en charge du patient. En cancérologie avec le « plan cancer », c’est assez présent, c’est un bon exemple dans l’organisation de la santé. C’est un problème de santé qui a été travaillé en accord avec les politiques et le personnel médical.

 

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— LA CONCURRENCE
Il existe trois sortes d’établissements en France qui se partagent le marché médical : les hôpitaux publics, les cliniques privées à but non-lucratif, et les structures privées à but lucratif qui sont des chaînes cotées en bourse. Entre ces trois types d’établissements médicaux, la concurrence fait rage à travers une surenchère de spécialistes pour proposer la meilleure qualité de soins à travers le personnel et la surenchère des plateaux techniques proposés. Pour recruter du personnel dans le public, c’est long.

Tandis que, dans le privé, on peut recruter librement. Le problème pour les patients, c’est que cela créé des dépassements d’honoraires. Il y a certaines spécialités en clinique qui ne font que des dépassements d’honoraires, et c’est légal. Il y a également la cotation à l’acte, ou appelée T2A. C’est le mode de financement unique des établissements de santé, publics et privés. Lancée en 2004 dans le cadre du plan « Hôpital 2007 », C’est une logique de mesure de la nature et du volume des activités, et non plus sur une autorisation de dépenses.

Ce système est une aberration, pour avoir accès à une certaine enveloppe, on côte sur les actes. La tarification est différente en fonction des professions. Par exemple, une sage-femme gagne moins à l’acte que les médecins pour un même acte. De plus, comme les établissements sont également cotés, les cliniques choisissent souvent les actes qui sont rentables, au grand damne de l’hôpital qui ne peut refuser aucun patient. « Les cliniques non plus n’ont pas le droit de refuser de patients, mais certaines s’arrangent pour réorienter des patients vers l’hôpital pour des actes qui rémunèrent moins. Par exemple, la gériatrie est principalement prise en charge pas les hôpitaux, car ce service est très couteux et pas bien côté. »

Maintenant, les hôpitaux sont dirigés par des commerciaux, qui gèrent les établissements médicaux comme des entreprises. Or, on  ne s’occupe pas du médical comme on s’occupe de vendre des poulets !

 

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 — LA PRÉVENTION ET LA PRESSION POLITIQUE
« Il y a un enjeu massif. Les politiques l’ont bien compris et construisent leurs campagnes dessus mais ne le mettent jamais en place. Pourtant une bonne prévention pourrait éviter de nombreux cancers par exemple. En Chine et en Inde, ils ont bien compris les enjeux et ils privilégient la prévention, avec les masques par exemple. »

On parle de responsabilité ! Les gens voient les risques extérieurs et majeurs, avant même de voir les risques qu’ils s’inculquent. « Il faut une éducation médicale de la santé. »

Alors pourquoi rien n’est mis en place quand le gouvernement en a conscience et que la prévention permet de faire des économies considérables ? Uniquement parce que la prévention n’est pas un acte médical en soi, et que la sécurité sociale rembourse uniquement les soins. La prévention c’est donc le budget de l’état, mais malheureusement elle ne rapporte rien. De plus, le temps politique et le temps de la santé sont différents. Les politiciens ne sont au gouvernement que pour un temps très court, et ont donc une vision sur le court terme, soit 2-3 ans. Alors que la prévention est efficace sur 5 ans et plus. C’est le problème qui se pose en France, les décisions politiques sont prises dans l’instantanéité et non dans le long terme, sans discussions avec les professionnels concernés.

Pourtant l’efficacité de la prévention est prouvée. Il y a une volonté politique de la mettre en place, mais systématiquement plombée par le système de la sécurité sociale qui règne en maître. « Nous sommes coincés dans cette évolution, car la sécu reste autonome. Cela engendre un manque de cohésion. Le pilotage de la santé se retrouve au niveau régional et départemental et c’est idiot. La prévention est éparpillée, il n’y a pas de cohésion. Aujourd’hui on fonctionne par restriction. » Un exemple flagrant : le tabac. Le tabac coûte cher en maladies engendrées, pourtant un remboursement des patches diminue les coûts. C’est un bénéfice logique, mais subsiste toujours le problème de temps et de durée avant le bénéfice. Autre exemple : les contraceptifs. Les mieux remboursés sont ceux qui marchent le moins, ce qui engendre des grossesses non désirées, et les grossesses ou leur arrêt coûtent plus cher. Un des membres de notre débat médical blague en ajoutant que : « on créé ainsi de la démographie par le non remboursement des pilules, c’est bon pour les statistiques nationales ! »

 

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— ET LES PATIENTS DANS TOUT ÇA ?
Eh oui, les politiciens et le personnel médical ne sont pas les seuls qu’il faut blâmer, le problème vient également des patients.

Par praticité, par flemme ou pour faire des économies, le recourt à l’hôpital est systématique pour certains. La plupart ne comprennent pas que leur cas ne représentent pas une urgence. Le problème est que si le personnel de santé refuse de les prendre en charge, leur responsabilité est engagée s’il y a des complications par la suite. « Il faut faire l’éducation des jeunes populations car ils ne comprennent pas la caractère urgent des patients pris en charge à l’hôpital. Le médecin traitant est bien souvent suffisant pour les symptômes. Il faudrait une régulation téléphonique avant d’y aller pour orienter au mieux le patient. » Nous explique un médecin généraliste.

En France, les patients ont l’impression que les actes médicaux sont gratuits, alors que non, ça coûte énormément à la société. C’est une pensée collective qui persiste. Un problème que minimise la réforme de Marisol Touraine : s’il y a suppression du tiers payant, s’il n’y à aucune avance d’argent, les patients traduiront cela par une pratique non payante, comme un acte qui leur est dû.

Il faut une somme psychologique pour faire l’éducation des patients et ne pas les pousser à la surconsommation de traitements et des consultations. «  C’est la responsabilisation. Il faut afficher le prix des actes médiaux ! On a la chance de vivre dans un pays où ils sont pris en charge, il ne faut pas en abuser ! ». Pourtant certains patients râlent car ils doivent avancer 23 euros pour se soigner, mais avancer de l’argent pour soigner les animaux c’est normal ! C’est le prix psychologique, un prix accepté par la société. En généralisant le tiers payant, le prix psychologique des soins n’est pas prêt de rentrer dans la logique collective. Nous sommes un des rares pays à avoir accès aux soins quasi gratuitement, mais encore pour combien de temps ? Alors ne banalisons pas les actes médicaux.

 


Le système de soins français commence à s’ébranler sous le joug des pressions économiques des différentes parties en jeux. La concurrence entre les différents établissements et les différentes professions, nuit à la qualité de prise en charge des patients. Mais c’est surtout la distinction de prise en charge des soins, soit par l’état, soit pas la sécurité sociale, qui bloque l’avancée et la modernisation du système.

Les nouvelles réformes qui ont à la base le noble but d’assainir le domaine médical, découlent de décisions prises indépendamment du ressenti des professionnels concernés. Ce sont des décisions prises sur le cours terme, qui ne sont que des feux de pailles. Elles apparaissent alors comme propagande politique.

 

SIGLE NOIR MINI WEB

ANNA GRAHM

Créatrice de macramé pour le plus grand plaisir de toute la famille.

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