D’où vient le charisme de l’économiste ?
Jubibu 13 avril 2016

Temps de lecture : 6 minutes

« Eh ! Les économistes. Quand allez-vous vous taire ? Vous affirmez posséder une science ; une science qui dirait les lois de l’Économie. Vous ne vous intéressez pas, dites-vous, aux discours des idéologues. Vous êtes objectifs. Vous constatez la réalité des choses ; réalité qui s’imposerait comme une nécessité et devant laquelle tout le monde devrait se plier. Par « la force des choses », si vous voyez ce que je veux dire. Tel est le visage que vous présentez. » Raymond Carpentier, physicien, à l’endroit des « sciences économiques ».


 

— QUI VEUT FAIRE L’IMPORTANT FAIT L’ÉCONOMISTE !
« L’économie est devenue la grammaire de la politique » nous annonce Laurent Eloi, économiste à l’OFCE et enseignant à Sciences Po et à l’Université de Stanford. « Or cette grammaire n’est ni une science ni un art, mais bien plutôt […] une croyance commune. » Et effectivement, son discours –notamment celui sur le néo-libéralisme – est repris en cœur par les politiques en mal de légitimé. « Il faut que ! », « Nous devons à tout prix »,  « le courage de la réforme structurelle », « blablabla ». Voilà les injonctions que nous adresse la sacro-sainte économie, le nouvel impératif moral descendu du ciel.

 

— L’ÉCONOMIE, PENN KALET*
Pourquoi l’étudiant en économie aime mettre des vestes de costumes et des petites chemises? Parce qu’il s’occupe de choses sérieuses pardi ! L’économie se comporte comme la rebelle du groupe. Bien à l’aise dans ses chaussures cirées, l’étudiant en économie ne se mélange pas avec ses frères et sœurs des sciences humaines et sociales – sociologie, histoire, psychologie « … » – mais se dirige vers le « campus des dures » du côté de la mathématique, de la biologie et de la physique « … ».

Pourtant, pas d’ondes gravitationnelles ou de Big Bang dans toute cette histoire, car l’économie n’est pas une science dure, c’est une interprétation du réel – une mythologie pour reprendre les termes de Laurent Eloi. Il n’y a pas de vérité en économie :

  • une pomme se décroche d’une branche. Que fait-elle ?
  • Vous diminuez les cotisations/charges sociales, que fait une entreprise ? Plus difficile déjà…

L’économie serait la meilleure des sciences sociales, car elle aurait des modèles empiriques et des méthodes statistiques. Pourtant, elle n’est pas la seule des sciences humaines et sociales à s’adonner à la mathématisation. La linguistique s’y met également pour obtenir le cachet de « scientificité » qui fait plaisir.

Mais rajouter quelques probabilités et deux calculs ne rendront jamais une thèse scientifique. L’illusion fonctionne car nous croyons, face à des courbes dessinées sur un tableau, que nous avons affaire à une représentation « scientifique » donc fiable donc vraie.

 

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Cet homme a quelque chose à nous dire.

 

— L’ÉCONOMIE, LA MEILLEURE DES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
« Dans les sciences dures, quand un chercheur trouve un résultat original, l’un des moyens de s’assurer de la qualité de son travail est de demander à d’autres de reproduire l’expérience dans les mêmes conditions. S’ils retrouvent les mêmes résultats, c’est que la recherche est sérieuse. »

Deux chercheurs en économie ont tenté l’expérience et seulement 43 % des articles publiés passent le test avec succès. L’article met également en lumière une autre difficulté de l’économie qui est celle de la collecte de données : manque de données, données tronquées ou confidentielles voire insuffisantes. N’oublions pas non plus que sans relief ni contexte, un chiffre peut vouloir dire tout et son contraire.

Mais en réalité, la plus grande difficulté que l’économie partage avec le reste de sa famille découle directement de son objet d’étude. « Étymologiquement, l’économie est l’art de bien administrer une maison, de gérer les biens d’une personne, puis par extension d’un pays. […] Elle étudie la production, la répartition, la distribution et la consommation des richesses d’une société. » Elle n’étudie pas un objet factuel comme un atome ou une bactérie, mais le comportement psychologique des agents économiques.

 

Rap Battle of History - Keynes vs Hayek
Rap Battle of History – Keynes vs Hayek

 

Raisonner sur un ménage, une firme ou bien les facteurs de production ne manière isolé n’a aucun sens, car cela n’existe pas dans la réalité. Tout est encastré dans plusieurs systèmes à la fois. L’économie devrait arrêter de jouer le théoricien abstrait pour se rapprocher de la vraie économie.

La planète Jupiter, il est vrai, répète bêtement son parcours sur son orbite. Il en est autrement des agents économiques, dont les parcours ne ressemblent pas à des orbites planétaires. Raymond Carpentier

La difficulté des sciences humaines et sociales provient du fait qu’elles analysent un système particulier auquel le chercheur est lui-même intégré. Les enjeux sont forts, car elles proposent un discours sur le monde social et la représentation que nous nous en faisons.

 

— NÉOLIBÉRALISME : QUI C’EST LE PATRON ICI ?
Alors que se passe-t-il dans nos têtes lorsque nous pensons libéral et néo-libéralisme ? Une règle toute simple: c’est le marché qui fait la loi. L’ordre et la justice apparaissent naturellement. Il faut « laisser-faire » pour parvenir à l’équilibre des marchés. Les institutions comme l’État, la régulation, ou bien encore la mutualisation de la protection sociale empêchent le marché de trouver son équilibre. Or le marché déséquilibré ne peut jouer son rôle d’optimisation des ressources. Le progrès social se fera à travers le développement économique.

Le néo-libéralisme serait la version plus radicale de l’idéologie libérale : « limitation du rôle de l’État en matière économique, sociale et juridique. L’ouverture de tous les secteurs à la loi du marché. Une vision de l’individu comme « acteur de sa propre réussite ».  Cette vision simpliste fait passer le marché comme innocent, qui naturellement fait bien les choses, tandis-que l’état est un oppresseur qui veut s’en mettre plein les poches.

L’histoire que raconte le libéralisme, c’est bien souvent : un entrepreneur ou un self-made man, acteur de sa réussite, capable de produire de la richesse, richesse que le méchant État vient lui dérober pour la redistribuer aux parasites, ces « assistés-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom ».

 

Emmanuel Macron
Emmanuel Macron

 

— POLITIQUE ET ÉCONOMIE, UN MARIAGE ARRANGÉ
Pourtant le libéralisme s’est construit sur des idéaux qui cherchent à libérer l’individu pour le rendre autonome. Chacun en poursuivant son intérêt personnel contribuerait à l’intérêt général.

Le principe premier qui sous-tend par la théorie libérale est celle de la liberté comme droit inaliénable de l’homme. Le discours est d’autant plus plaisant que je suis le héros de ma propre histoire (lorsque cela finit bien).

Pourquoi les autres sont des assistés et moi un vainqueur ? Parce que pour le libéral, l’homme se fait tout seul et réussi – c’est le mythe du self-made man – acteur de sa destinée. Cela veut dire que ceux qui échouent n’ont pas travaillé assez dur pour s’en sortir ou pire veulent rester des assistés !

Personne ne joue avec les mêmes cartes. Le berceau lève le voile, multiples sont les routes qu’il dévoile. Tant pis, on n’est pas nés sous la même étoile. IAM – Nés sous la même étoile

Pour comprendre pourquoi l’économie est un combat idéologie qui s’immisce partout, aussi bien dans nos têtes que dans les discours politiques, il faut creuser jusqu’aux questions fondamentales que la discipline pose. En réalité, en se préoccupant du comportement des agents économiques, on propose de répondre à des questions comme le libre-arbitre, la rationalité de nos choix, la responsabilité individuelle, le déterminisme et bien sûr la liberté que nous avons dans tout cela.

 


Les États-Unis, « premier sur le libéralisme » et évangélisateur férocement armé de la démocratie se sont construits sur le mythe du « self-made man », notamment dans la Silicon Valley qui cristallise les rêves les plus fous : ces entrepreneurs qui, libérés du joug étatique, ont pu exprimer leur créativité, proposer de nouvelles innovations high-tech n’est en réalité qu’un pur produit de l’investissement public du Pentagone. Et ça marche ! En investissant massivement dans les universités publiques et privées et les centres de recherches pluridisciplinaires qui se pollinisent les uns les autres… c’est tout naturellement que les belles idées fleurissent.  

Sources : Laurent Eloi, Nos Mythologies Economiques (à lire)
http://www.franceculture.fr/personne-eloi-laurent.html
http://www.alternatives-economiques.fr/conseils-aux-etudiants-en-economie_fr_art_192_21979.html
http://www.toupie.org
http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article97
Dictionnaire d’économie et de sciences sociales – Dictionnaire et encyclopédie (broché)
* penn kalet : tête dur en breton
Jubibu

De l'humour et des idées claires

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