Dieu profit et marchés divins : quand la finance est dans sa bulle
baptiste p 17 octobre 2017

Temps de lecture : 9 minutes

Pour ce deuxième épisode de Cash Machine, on va s’intéresser à la finance privée. En effet, tout juste 10 ans après la dernière en date, une nouvelle crise financière semblerait se profiler. Certains nous annoncent même qu’elle sera bien pire que 2008. Pour essayer de comprendre tout ça, intéressons-nous un peu à comment la finance (ne) fonctionne (pas). Rétrospective.


 

–UNE ÉCONOMIE FINANCIARISÉE

En 1983, après deux ans à la tête de l’État, François Mitterrand entame ce que l’on appelle le tournant de la rigueur. Ce moment de l’histoire politique française est majeur pour comprendre l’état de la finance aujourd’hui. En effet, après avoir relancé l’économie par une politique de redistribution et pour cela, nationalisé les banques, le PS est face à un choix. Soit il continue son programme de relance et donc, pratique un protectionnisme. Soit il s’attelle à la construction européenne et poursuit l’intégration de la France dans le marché commun. Vous connaissez la suite, le PS choisira la construction européenne et le néolibéralisme  qui allait avec. En effet, le sens de cette (dé)construction européenne allait dès les années 80 dans le sens d’une financiarisation de l’économie : les banques seront privatisées, leurs domaines d’activités seront élargis, on assistera à la fin des contrôles de mouvement de capitaux, les marchés financiers furent progressivement dérégulés.

Cette dérégulation financière consistait à rendre les marchés financiers seuls garants du financement de l’économie. En effet, en s’incorporant à la construction européenne, la France décidait, petit à petit, d’abandonner sa souveraineté monétaire. Cela au profit des marchés financiers et des banques privées. Pour que ces derniers soient à la hauteur de la tâche, beaucoup de règles qui les régulaient jusque-là furent supprimées. Ainsi, en France entre 1979 et 2009, alors que le PIB n’aura augmenté que de 60%, les actifs financiers eux, totalement hors de contrôle, se verront augmentés de 330%.

 

De plus, au sein de l’UE, les banques ont le pouvoir de créer de la monnaie ex nihilo, c’est-à-dire à partir de rien. Lorsqu’une banque prête de l’argent, elle ne prête pas ce qu’elle a en dépôt, elle a obligation de détenir seulement 1% de ce qu’elle prête. Ces 1% correspondent à ce que l’on appelle les réserves obligatoires. Dans tout ça, le rôle de la BCE (Banque Centrale Européenne) est, d’une part, de s’assurer que les réserves obligatoires des banques soient en règle et, d’autre part, de fixer le taux directeur. Le taux directeur c’est le taux auquel les banques commerciales doivent s’acquitter pour avoir accès à l’argent qu’elles prêtent. Pour la BCE, ce taux directeur est l’occasion de gérer la quantité de monnaie en circulation. Lorsqu’elle souhaite favoriser l’investissement et donc, augmenter la quantité de monnaie en circulation, elle baisse ce taux. Lorsqu’elle voudra stabiliser, voire même faire diminuer la quantité de monnaie en circulation, elle augmentera le taux.

 

–UNE FINANCE QUI NE CONNAIT PAS LE RISQUE

La crise de 2008 a largement démontré les limites de la financiarisation de l’économie. En effet, en l’absence totale de contrôle, la finance n’œuvre que pour son propre intérêt. La recherche perpétuelle de rentabilité a fini par amener une explosion du système bancaire. Aux États-Unis, la Fed (l’équivalent de la BCE aux États-Unis) n’était pas très regardante en ce qui concerne les agissements des banques.

Dans le courant des années 2000, sous l’impulsion des taux très bas pratiqués par la FED, beaucoup d’américains s’endettent pour accéder à la propriété. Dans l’optique d’atteindre le plus grand nombre possible de clients, les banques américaines ont développé une gamme de crédit s’adressant aux personnes à faible revenu. On y trouve les fameux crédits subprimes. Il s’agit de prêts hypothécaires, c’est-à-dire qu’ils sont garantis sur la valeur du bien. Le taux de ces prêts varie aussi en fonction de la valeur de la maison. Si la valeur de la maison augmente le taux baisse et inversement. La soutenabilité de ces prêts dépend donc des prix sur le marché de l’immobilier.

 

Pour pouvoir prêter toujours plus, les banques se sont mises à revendre le titre des prêts qu’elles accordaient. C’est ce qu’on appelle la titrisation. La banque prête à tour de bras, puis revend le titre de ses prêts à d’autres organismes financiers. Ceux-ci récolteront les intérêts des prêts en question. Dans le but de revendre les titres des crédits subprimes qu’elles avaient accordés, les banques les ont mélangés par petits bouts avec d’autres crédits plus sûrs.  Ces « paquets » de crédit seront ensuite vendus à d’autres investisseurs attirés par le gain. Ainsi, les crédits subprimes ont été revendus à un petit peu tout le monde, du fond de spéculation américain, jusqu’à la banque italienne, allemande ou encore française.

 

Pour pallier encore le risque, il s’est développé une gamme de produits assurantiels. C’est ce que l’on appelle les dérivés de crédits. Ces produits étaient, en gros, des assurances pour un prêteur contre le défaut de paiement d’un emprunteur. Mais très vite, d’autres personnes que les seules parties prenantes des prêts en question se sont mises à investir dans ces dérivés de crédits. Ce qui n’était, au départ, que des produits d’assurances est devenu un outil de spéculation de masse. On y trouve les fameux CDS (Crédit Défault Swap). Un produit qui a permis à des investisseurs de parier sur l’effondrement de l’immobilier américain ou encore de spéculer sur un défaut de la dette publique grecque. Et là, ça commence à devenir malsain. Puisque concrètement on investit sur le malheur des gens. Quand la finance s’autorégule, elle se transforme en une sorte de casino géant qui devient vite très dangereux pour l’économie et la société tout entière.

Qu’est ce qu’un CDO synthétic :

 

Et c’est ainsi que le marché de l’immobilier américain a fini par former une bulle énorme. Pour Joseph Stiglitz, Prix Nobel d’économie :

 « Une bulle est un état du marché dans lequel la seule raison pour laquelle le prix est élevé aujourd’hui est que les investisseurs pensent que le prix de vente sera encore plus élevé demain, alors que les facteurs fondamentaux ne semblent pas justifier un tel prix ».

La valeur totale des crédits subprimes sur le marché en 2008 s’élevait à 800 milliards de dollars, sans parler des produits dérivés qu’il y avait autour. Alors évidemment, lorsque la logique financière est déconnectée de la réalité économique et sociale dans d’aussi grosses propensions, ça finit par exploser.

 

–NON NON, RIEN N’A CHANGÉ

Lorsque la bulle de l’immobilier américain a éclaté, beaucoup de banques européennes furent durement touchées. Leurs bilans étaient, pour certaines, très exposés aux prêts toxiques américains. Pendant un temps, le marché interbancaire (celui sur lequel les banques se prêtent entre elles) s’est arrêté de fonctionner. Les banques ne se faisaient même plus confiance entre elles, l’une ne voulant plus prêter à l’autre de peur que celle-ci soit trop exposée aux prêts toxiques. Pour pallier ce climat de défiance, les États ont renfloué les banques en incorporant leurs dettes dans la dette publique. Transférant ainsi une crise de la dette privée en crise de la dette publique. Ensuite, sous le prétexte de l’endettement public, les gouvernements européens ont appliqué des politiques d’austérité et le système financier n’a jamais été remis en cause autrement que par de grands discours.

À partir de 2015, pour relancer les économies en panne (du fait des politiques d’austérité successives), la BCE a pratiqué des politiques monétaires dites « non-conventionnelles ». Ces politiques aussi appelées « Quantitative Easying » consistaient à racheter en masse des titres de créance que détenaient les banques commerciales auprès de leurs emprunteurs. À hauteur de 60 milliards d’euros par mois. Le but à l’époque était de faciliter, encore plus qu’à l’accoutumée, le crédit et donc de relancer l’économie par l’investissement. De vieilles recettes. Ces manœuvres ont eu pour résultat de créer quantité d’argent sur la base d’aucune valeur réelle initiant et alimentant encore de nouvelles bulles financières. Aujourd’hui, le ratio de dette privée (dette des ménages et des entreprises) de la zone euro s’élèverait à 150 % du PIB.

La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent.

Albert Einstein

 

Avec ces politiques qui, à l’origine, devaient être occasionnelles, la BCE a injecté dans les banques 1700 milliards d’euros depuis 2015 soit l’équivalent de 30% du PIB annuel de la zone euro. C’est désormais un gouffre qui sépare l’économie réelle de la sphère financière. Et sans cette perfusion, l’économie ne fonctionnerait plus.

De plus, comme ce fut le cas lors de la crise de 2008, il s’est développé ce que l’on appelle une finance de l’ombre, en anglais « shadow banking ». Dans cette finance de l’ombre on retrouve des organisations non-bancaires, proposant des services de placement d’épargne, mais n’ayant pas l’autorisation de prêter de l’argent. Et à juste titre, leurs pratiques spéculatives étant très risquées. Elles sont domiciliées dans des paradis fiscaux échappant à toute réglementation aussi minime soit-elle.

Les banques commerciales, du fait de leur facilité d’accès à l’argent et du manque de sanction en 2008, ont continué des pratiques que l’on pensait révolues depuis 2008. Aujourd’hui, dans sa totalité le shadow banking représente 92 000 milliards de dollars soit 150% du PIB mondial. En 2008, les liens entre la finance de l’ombre et le secteur bancaire ont rendu les banques extrêmement vulnérables. Aujourd’hui cette finance de l’ombre pèse bien plus lourd qu’en 2008 et ses liens avec le secteur bancaire n’ont pas été rompus.

De par le manque de régulation bancaire, les banques françaises se sont lourdement endettées. Dans le but de résorber leurs déficits, elles cherchent à faire un maximum de profit, notamment dans la spéculation. Et aujourd’hui, ce ne sont plus des traders qui spéculent sur le marché des actions, mais des intelligences artificielles qui réagissent à la nanoseconde. C’est ce que l’on appelle le « high frequency trading ». Cet engrenage est tellement automatisé qu’il en est devenu inarrêtable, et même imprévisible en cas de stress économique.

Cette fuite de richesse vers le profit à court terme sur le marché des actions a fini, là aussi, par créer une bulle qui semble-t-il, devrait faire autant de dégâts que celle de 1929. Pour une augmentation de son bilan de plus de 80%, la BCE a constaté une augmentation du PIB de seulement 12%. Traduction : pour un investissement revenant à l’augmentation de 80% de ses dépenses elle a constaté une augmentation de 12% seulement de la richesse réelle. Le reste aura nourri la finance boulimique.


Pour conclure ce long article, méditons une réflexion que l’on attribue souvent à Henri Ford. La source n’est certes pas sûre, mais le sens de cette phrase a une portée presque universelle à l’heure où la finance est mondialisée.

« Il est une chance que les gens de cette nation ne comprennent pas notre système bancaire et monétaire, parce que si tel était le cas, je crois qu’il y aurait une révolution avant demain matin. »

Article réalisé avec la collaboration de Pierre-Luc Cabut
Lire aussi : Dette publique, le compte est bon ?
Pour aller plus loin :
Articles :
Credit Default Swap II : Le Retour – par e-Délit
Too Big to Fail to Regulate – Les Crises
La plus grande pyramide de Ponzi de tous les temps ! – La Tribune
Joseph Stiglitz : la mondialisation, une affaire de puissants – Les Echos
Karl Polanyi : réencastrer l’économie dans la société – PHILITT
QUAND VA DONC ÉCLATER LA PLUS GROSSE BULLE FINANCIÈRE DE L’HISTOIRE ? = Un dossier de Charles-Henri GALLOIS
Et si on fermait la Bourse… – par Frédéric Lordon – Le Monde diplomatique – 2016
Emission, Entendez-vous l’éco ? – Maylis Besserie – France Culture :
Les crises en thème 1/4 – Steve Keen : « Les économistes étaient très fiers avant la crise »
Les crises en thème 2/4 – La crise en fiction
Les crises en thème 3/4 – La finance dans sa bulle (1929,2008)
Les crises en thème 4/4 – La crise perpétuelle
Les grandes escroqueries 2/4 – Madoff, Ponzi : les arnaques en pyramides
Conférences / Interview :
La crise permanente – Marc Chesney
Interview de Olivier Delamarche – Thinkerview
«L’État et les banques, les dessous d’un hold-up historique» par Myret Zaki et Etienne Chouard – 2011
«L’État et les banques, 5 ans après, le hold-up continue» par Myret Zaki et Etienne Chouard – 2017
Interview de Joseph Stiglitz – RFI – 2012
Films/Documentaire :
Inside Job – Charles Ferguson
The Big Short : Le Casse du siècle – Adam McKay

 

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