Deadpool, rouge impair et manque
Alex 16 février 2016

Temps de lecture : 8 minutes

« Deadpool en film » est l’une de ces phrases qui ont longtemps relevé du domaine de la science-fiction pour les fans de comics. Le fait que nous ayons aujourd’hui un métrage produit par un gros studio dédié à ce personnage, qui plus est avec une traction marketing plus qu’honorable et une sortie internationale conséquente, est étonnant au point que même après l’avoir vu, j’ai encore un peu de mal à y croire. Le fait que le film soit un ratage m’étonne moins, mais en revanche ce qui est étrange c’est qu’il n’est pas raté pour les raisons auxquelles on aurait pu s’attendre (la violence confinant à l’absurde et les jeux de mots scabreux étant ici préservés pour notre plus grand bonheur). Mais pour bien parler du film en soi, nous allons d’abord voir en quoi ce personnage est si spécial dans l’univers Marvel…


 

Deadpool est une création sortie tout droit des années 1990, l’époque sombre de Marvel, synonyme pour la firme (et la majorité de l’industrie des comics de super-héros, par ailleurs) de crise économique suivie d’une quasi-faillite, de choix esthétiques douteux et de personnages aujourd’hui tous plus datés les uns que les autres. Qui plus est, son géniteur est Rob Liefeld, sans doute l’auteur qui représente le mieux cette décennie et tous ses excès, dessinateur relativement médiocre habitué à représenter ses personnages dans une disproportion musculaire et vestimentaire dépassant régulièrement les frontières du ridicule, et ayant plus ou moins la sensibilité scénaristique d’un gamin hyperactif à qui on aurait donné trop de figurines Action Man. À ses débuts, et ce jusqu’à la fin des années 1990, il convient de noter que Deadpool n’a rien de spécial, et n’est finalement qu’un méchant de plus, une sorte de ninja en costume rouge à la force surhumaine, mais sans grande originalité.

Le Deadpool que la majorité des gens connaissent provient de la série éponyme initiée vers 1997 par le scénariste Joe Kelly. Ici, on y découvre un personnage très atypique (avec son nom et son costume comme seul lien à sa précédente incarnation), différent de quasiment tout autre personnage de comics. Sa caractéristique principale est la connaissance de sa condition : Deadpool sait qu’il est un personnage de bande dessinée, et s’en amuse grandement, cassant régulièrement le quatrième mur, s’adressant à son public ou aux auteurs, empilant les références à la culture pop et aux autres personnages de comics, entre autres. Il est également unique dans sa moralité, car il n’est certainement pas un super-héros mais il n’est pas vraiment un super-vilain non plus : il s’associe un peu à qui il veut, selon un sens de la justice bien personnel et souvent fluctuant ; au fil des années, il a combattu au côtés des X-Men, en particulier Cable (dont il a été le partenaire pendant longtemps) et Domino, mais aussi Captain America, Magnéto, et a même fait partie du S.H.I.E.L.D.

Il est impliqué dans les comics que toutes les choses susmentionnées ont quelque chose à voir avec son état mental, qui est extrêmement instable (il possède entre autres plusieurs monologues internes). Ce qui renforce le mystère du personnage est que cette condition n’est jamais expliquée, ce qui rend Deadpool souvent très énigmatique : si son vrai nom est probablement Wade Wilson (encore que ce soit un point de débat), son histoire et ses origines avant de devenir Deadpool ont toujours été très sinueuses, altérées au fil des reboots et autres univers parallèles et selon l’humeur des auteurs. Un arc scénaristique explique même son immortalité comme le résultat d’une malédiction lancée par Thanos (le gros méchant violet que la majorité du grand public a aperçu pour la première fois à la fin de Avengers, et que l’on voit régulièrement dans les films Marvel depuis).

 

Crédit photos : 20th Century Fox – Deadpool (Ryan Reynolds, Stefan Kapičić, Brianna Hildebrand)
Crédit photos : 20th Century Fox – Deadpool (Ryan Reynolds, Stefan Kapičić, Brianna Hildebrand)

 

— IMPASSE SCÉNARISTIQUE
Le problème d’un personnage comme celui-ci, sans une vraie histoire carrée et bien définie derrière, est que Hollywood n’aime pas ça. Les studios ont vu que les histoires d’origine fonctionnaient bien, en tout cas financièrement, pour les super-héros (Superman, le premier Batman de Nolan, quasiment tous les premiers films des séries Marvel, etc.), et connaissant leur aversion aux risques, il semblait évident que Deadpool subirait le même traitement. Le problème, c’est que Deadpool, comme dit de façon très résumée au-dessus (et ne faisant de toutes façons pas justice à l’absurdité totale du personnage) est un personnage qui par définition se joue de toutes les conventions, et le voir se plier à celles des gros blockbusters serait extrêmement dommage.

Et c’est en grande partie là que le bât blesse. Si les bandes annonces prophétisaient effectivement un film qui transposait avec brio le ton de la série, elles ne parviennent pas à montrer les véritables problèmes présents dans le produit fini. Et les problèmes viennent quasiment exclusivement du scénario. Ici nous sommes donc en présence de Wade Wilson, ex-militaire des forces spéciales et assassin professionnel à l’enfance difficile qui rencontre une prostituée et finit par sortir avec elle. Sauf qu’il réalise au bout de quelques mois qu’il a un cancer en phase terminale. Du coup, il répond à l’offre d’un méchant particulièrement douteux qui lui propose de guérir son cancer. Ni une ni deux, il accepte, et se retrouve le sujet d’expériences cruelles qui finiront par le débarrasser de son cancer et lui donner une capacité de régénération surhumaine, mais en le laissant avec le look d’un plat de lasagnes. Après que le méchant l’a laissé pour mort, il décide de le retrouver pour se venger en devenant Deadpool, et la confrontation avec le méchant atteint son point d’orgue lorsque ce dernier décide de kidnapper sa copine (parce qu’il est méchant), qu’il doit du coup sauver héroïquement.

Non je ne déconne pas c’est vraiment ça l’histoire du film.

Cela faisait longtemps que je n’étais pas sorti aussi déçu d’une salle de cinéma. Si je vous dis « pensez au premier scénario qui vous vient en tête » je suis à peu près certain que vous seriez capables de me faire mieux que ça. Alors certes, tout dans le film n’est pas raté. Ryan Reynolds, en premier lieu, est absolument parfait dans le rôle. Le personnage de Deadpool tel qu’il l’incarne est, sans exagération, peut-être la transition la plus fidèle d’un personnage de comics qui m’ait été donnée de voir à l’écran. De la personnalité aux intonations, en passant par l’humour et jusqu’au costume, Ryan Reynolds est Deadpool. D’ailleurs, paradoxalement, et c’est la première fois que je ressens ça dans un film, je l’ai trouvé meilleur dans le costume qu’en dehors, l’expressivité des yeux du costume (renforcée par des effets spéciaux numériques) aidant grandement. C’est peut-être aussi dû au fait que Ryan Reynolds est et reste un acteur assez moyen, dans le meilleur des cas.

 

Crédit photos : 20th Century Fox – Deadpool (Ryan Reynolds, Leslie Uggams)
Crédit photos : 20th Century Fox – Deadpool (Ryan Reynolds, Leslie Uggams)

 

— UN RÉSULTAT PLUTÔT MÉDIOCRE…
Pour ce qui est des autres aspects du film, rien ne ressort particulièrement. La réalisation est impersonnelle au possible, Tim Miller se débrouille bien lors des scènes plus calmes, mais dès que la caméra bouge un peu trop rapidement, la lisibilité s’en fait gravement ressentir. Non pas que ce soit très gênant étant donné que la grosse scène de combat est en grande partie montrée au ralenti. On ressent par moments le « petit budget » (surtout par rapport à d’autres films à licence Marvel, point sur lequel Deadpool lui-même ne manque pas d’attirer l’attention) mais ce n’est pas dérangeant outre mesure. Les deux X-Men de service sont un peu inutiles, Colossus étant surtout très crétin mais marrant, et Negasonic Teenage Warhead s’avérant plutôt drôle mais totalement sous-utilisée.

Symptomatique du film dans son ensemble, le personnage de Morena Baccarin (Copycat) est inutile au possible, une demoiselle en détresse de plus dans le paysage cinématographique américain grand public, je ne sais même pas si ça vaut la peine de s’attarder dessus tant c’est monnaie courante, mais c’est d’autant plus décevant dans ce film que l’archétype que représente ce personnage est complètement éculé, sur-utilisé, hyper attendu et du coup totalement prévisible, un mot qui ne devrait jamais au grand jamais être utilisé en relation avec un film Deadpool, et pourtant voilà où on en est.

Et pour finir, le film a une structure vraiment étrange et très très ratée : pendant la première grosse heure de métrage on saute entre une scène d’action au présent (celle que l’on voit dans la bande annonce) et les flashbacks racontant l’histoire (totalement inintéressante) détaillée au dessus, ce qui a pour double effet à la fois de mettre en exergue l’ennui total induit par les séquences d’histoire et la conséquence désastreuse de complètement casser le rythme de cette scène d’action qui serait sans doute vraiment bien foutue … si elle n’était pas découpée en morceaux de trois minutes espacés de vingt minutes chacun.

 


Au sortir de la salle, je me suis retrouvé à me demander comment ils auraient pu faire pour faire de ce film une vraie réussite, et à peu près toutes les possibilités qui me venaient en tête nécessitaient de réduire drastiquement voire d’éliminer complètement la partie « origines » du scénario. En l’état, le film est plaisant dans sa façon de mettre en scène le personnage principal (étant fan de Deadpool moi-même, c’est ce que j’ai de loin préféré) mais incroyablement frustrant sur presque tous les autres aspects.

Étant l’un des personnages les plus transgressifs parmi les rangs des super-héros (uniquement égalé par de très rares exceptions comme Crazy Jane), il est tout à fait décevant qu’un personnage comme Deadpool se soit vu affubler d’une histoire à ce point attendue et bourrée de clichés. En espérant qu’ils se décident à se sortir les doigts du cul pour le scénario, je suis prêt à parier que la suite sera bien mieux réussie.

 

Alex

Plaignez-vous à la direction.

2 Comments

  1. Où comment utiliser sa petite menotte pour écrire au lieu de se b*** ;)

    Je te rejoins sur le personnage vraiment bien retranscris. Pour le côté scénario c’est vrai que vu et revu mais pour une fois, l’emballage est bon. Alors oui c’est encore trop lisse pour un Deadpool mais j’ai pas eu un seul avis négatif sur ce film.
    J’ai bien entendu un  » il est bizarre spider man dans la bande annonce ! « . L personnage est méconnu. Un peu de cadre pour le grand public. Gros carton à la clef.
    Pour la copine, grave sous exploitée mais franchement, la partie before cancer est bien sympa. Le problème c’est limite que ça va bien finir. On le sait d’avance.

    Je vois pas comment amener le perso à devenir vraiment timbré.

    Analyse sympa de ta part. Le côté deadpool qui dépasse l’acteur j m’etais fait la même réflexion.
    Au fond ils ont pris des risques ? Ou ils étaient certains de cartonner en restant dans les clous ?

    1. « Pas eu un seul avis négatif sur ce film » : tu réalises que ça ne veut rien dire hein, c’est pas parce que de ta vie tu n’as jamais entendu d’avis négatif sur tel chose que cette chose est automatiquement bonne…

      Et oui, c’est le problème de tous les flashbacks et de tout cet arc narratif en général c’est que tu sais exactement où ça va et que à aucun moment tu n’est surpris, en tout cas moi c’est l’impression que j’ai eu dans la salle.

      Comment amener le perso à devenir vraiment timbré ? Dans les comics, l’effet rendu c’est un peu la même façon dont le Joker fonctionne dans The Dark Knight (il raconte jamais exactement la même histoire et personne n’est d’accord sur qui est ce mec et d’où il vient, en gros), et c’est exactement le problème de l’origin story proposée dans le film : ça démystifie complètement le personnage, et du coup ça le rend hollywoodien et trop lisse (alors que paradoxalement, au niveau de l’attitude il est extrêmement similaire au Deadpool du comics). Ça introduit une dissonance que j’ai trouvé dérangeante.

      Donc pour moi non, ils n’ont pas pris de risques, en tout cas pas assez. Je trouve même qu’ils ont été beaucoup trop safe. Tout le monde cite la violence comme si c’était la première fois qu’on voyait des mecs décapités dans un film mais en dehors du fait que c’est la première fois qu’on voit ça dans un film estampillé Marvel (encore que, certains X-Men se font démonter de façon assez brutale dans Days of Future Past par exemple) ça n’a absolument rien d’exceptionnel. Mis à part ça le film n’a rien d’autre pour lui de très différent d’autres films Marvel.

Your comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *