L’utopie pragmatique de Pepe, le président le plus pauvre du monde
BASTIEN BONO 22 janvier 2016

Temps de lecture : 7 minutes

Un an après la fin du mandat de José Mujica, le président le plus pauvre du monde, qui avait renoncé au palais présidentiel pour y loger des SDF, et vivait dans une ferme, quel est le bilan du modèle socio-économique mis en place par la gauche ? Mariage des homos, légalisation du cannabis et de l’avortement, 50% de l’énergie est renouvelable dans le pays, SMIC… Toutes ces mesures qui paraissent sociales sont en réalité basées sur un pragmatisme économique dont on pourrait peut-être s’inspirer…


 

— À BABÔRD TOUTE !
L’Uruguay est un petit pays de 3,5 millions d’habitants coincé entre les deux géants sud-américains : le Brésil et l’Argentine. Indépendant depuis 190 ans, il a longtemps été appelé la « Suisse d’Amérique du Sud », étant peuplé à 90 % de blancs, et étant la principale plateforme financière de sa région. Il est d’ailleurs le siège du Marché Commun d’Amérique du Sud, le Mercosur.

Le pays a toujours été dirigé par la « droite » au sens français du terme, le pouvoir étant disputé dans cette république entre le Partido Blanco, les conservateurs, et le Partido Colorado, les libéraux. En 1971, est créé le premier vrai parti de gauche du pays, le Frente Amplio, alliance entre les mouvements communistes, chrétiens démocrates du centre et les dissidents des deux partis dominants. En 1973, arrive la dictature militaire qui va régner sur le pays d’une main de fer jusqu’en 1985.

 

General Orlando Ramon Agosti (R), Commandant of Argentinian Air Force, Lieutenant General Jorge Rafael Videla (C), President of Argentina, and Admiral Emilio Massera (L) attend an official ceremony, Argentina, 1977. After leading the military coup that deposed Peron on 24 March 1976, Videla became President as head of three-man military junta including General Agosti and Admiral Massera. Videla retired in 1981 and was succeeded by General Roberto Viola. In 1985, Videla was convicted of murder and sentenced to life imprisonment in 1985, but was pardoned by President Menem in 1990. American sources reported 6,000 capital executions and from 12,000 to 17,000 people jailed since March 1976.
Le Général Orlando Ramon Agosti, de la junte en 1977

 

Les Tupamaros, des révolutionnaires marxistes organisent une guérilla armée contre cette junte, mais se font rapidement écraser. Leurs responsables sont envoyés en prison, et parmi eux, José « Pepe » Mujica. Ce pauvre Pepe passera 12 ans en prison, entre tortures quotidiennes et menaces de mort, dont 2 ans au fond d’un puits. À sa libération lors de la chute de la dictature en 1985, il suit son ami Raul Sendic dans son idée de pacifier son mouvement. Les Tupamaros deviennent le Mouvement de Participation Populaire (une espèce d’ancêtre de Podemos) et rejoignent le Frente Amplio.

Le Frente Amplio fait son petit bonhomme de chemin et en 2005 Tabaré Vázquez, après une troisième tentative, devient le premier président de gauche de l’histoire de l’Uruguay. Après 5 ans d’un mandat où, malgré la crise, il arrive à réduire les inégalités, il est obligé de quitter le pouvoir alors que sa cote de popularité est au plus haut, la constitution uruguayenne ne permettant au président d’exercer qu’un seul mandat d’affilé. C’est donc l’emblématique José « Pepe » Mujica qui se présente en 2010 à la présidence du pays.

 

Tabare Vazquez, président de l'Uruguay entre 2005 et 2010 et depuis 2015, ici en campagne en 2014.
Tabare Vazquez, président de l’Uruguay entre 2005 et 2010 et depuis 2015. Ici en campagne en 2014.

 

— LE VRAI PRÉSIDENT NORMAL
Pepe Mujica, qui jouit lui aussi d’une très bonne image, est donc largement élu. Et il va être tout au long de son mandat un président vraiment normal. Tout d’abord, ce bon vieux Pepe et sa femme, la sénatrice Lucia Topolansky, ont refusé de quitter leur ferme, leurs poules et leurs cochons, de la banlieue de Montevideo, la capitale, pour le cossu palais présidentiel. Ce dernier était d’ailleurs sur la liste des bâtiments d’accueil des sans-abris lors des vagues de froid.

« Je pense que l’on se rapproche du bonheur si l’on est capable d’avoir un bagage léger, si l’on n’est pas soumis à des besoins matériels qui nous rendent esclaves. » – Pepe Mujica

Et pour assumer ses fonctions présidentielles, le président le plus pauvre du monde – il reversait 90 % de son salaire officiel à des associations caritatives, vivant avec le salaire moyen (environ 680 euros par mois) – se rendait dans le centre-ville dans une coccinelle bleue de 1997. Sans chauffeur bien entendu.

Président pauvre, mais surtout président des pauvres : la proportion de personnes vivant sous le seuil de pauvreté a été divisée par 3 entre 2007 et 2014, malgré la crise, passant de 30 % à 10 %. Le tout avec une croissance économique de 5 % sur la période. Bluffant.

 

Pepe Mujica devant sa ferme. Crédit photo : Andres Stapff/REUTEURS

 

— DES RÉFORMES CHOC
Un mois après son arrivée au pouvoir, Pepe se met à dos la bourgeoisie d’Argentine en déposant un projet de loi visant à supprimer le secret bancaire, 18 % des capitaux en Uruguay étant possédés par ses riches voisins (rappelez-vous, ce pays est la Suisse d’Amérique du Sud). Et il ne va pas s’arrêter là.

Sur le continent catholique le plus pratiquant du monde, l’audacieux Pepe va bousculer les bonnes vieilles habitudes. En octobre 2012, il légalise l’avortement sans condition, faisant de l’Uruguay le premier pays d’Amérique latine permettant cet acte de façon totalement libre. Prenant exemple sur ses voisins argentin et brésilien, Pepe enchaîne et légalise le mariage homosexuel, un mois avant la France, en avril 2013.

Enfin, Pepe fait tomber le dernier débat de société dans lequel de nombreux pays occidentaux pataugent encore. Le 6 mai 2014, il légalise la consommation tout usages, la détention et le transport de cannabis, et créé une chaîne nationale de production, de transformation et de vente des produits.

Sa popularité est restée énorme dans le pays, surtout auprès de la classe pauvre et moyenne, et son bilan validé par les chiffres : à la fin du mandat de Pepe, Tabaré Vázquez, qui a patiemment attendu 5 ans comme l’exige la constitution, est réélu avec 57% des voix, plus haut score depuis 1973 pour une présidentielle.

 

Un homme fêtant la légalisation du mariage homosexuel à Montevideo. Crédit photo : Andres Stapff/REUTEURS
Un homme fêtant la légalisation du mariage homosexuel à Montevideo. Crédit photo : Andres Stapff/REUTEURS

 

— NATIONAL CANNABIS COMPANY
Mais revenons un peu sur cette histoire de cannabis.

C’est une situation sans précédent au niveau international, même si dans certains pays européens l’autoproduction n’est pas criminalisée, comme aux Pays-Bas où la vente dans les coffee shop est permise, ou dans d’autres pays où des clubs d’approvisionnement en cannabis existent, comme en Espagne. La loi uruguayenne se rapproche des mesures adoptées dans les états américains de Washington et du Colorado, où la consommation récréative rentre dans le cadre d’une stratégie de développement économique, qui complète l’autoproduction et les clubs de consommation.

L’Uruguay est donc le premier état au monde qui produit, transforme, et vend du cannabis. Cette réforme a deux buts : dans un premier temps, protéger le consommateur de l’insécurité de l’achat auprès des réseaux criminels, et dans un second temps, lutter de manière efficace contre ces réseaux dont le narcotrafic est une des plus rentables sources de revenus.

Cette réflexion est déjà menée en Europe par de nombreux pays, avec, en fer de lance, l’Espagne et ses associations coopératives, ainsi que les Pays-Bas et sa légalisation totale de la consommation et la vente contrôlée via les coffee shop. Et les buts sont les mêmes que ceux invoqués par Pepe Mujica, qui légitimait d’autant plus sa loi en invoquant les décennies de lutte armée contre les cartels et la répression policière brutale et sporadique sur les utilisateurs qui n’ont pu faire baisser ni l’influence des gangs, ni la consommation de cannabis dans le pays.

 

Des manifestants pro-cannabis à Montevideo avec une banderole "En cultivant la liberté, l'Uruguay grandira".
Des manifestants pro-cannabis à Montevideo avec une banderole « En cultivant la liberté, l’Uruguay grandira ».

 

Cette solution commence à prendre écho dans toute l’Amérique du Sud. Alors que l’OAE commence à sérieusement se pencher sur la question, 100 000 personnes ont défilé en mai 2014 à Buenos Aires pour manifester en faveur d’une telle réforme.

 

— UNE ÉNERGIE VERTE MAIS TERRE-À-TERRE
Mais le Frente Amplio ne s’est pas contenté de faire des réformes sociales. L’Uruguay a fait un choix écologique de premier plan : en 2015, 50 % de l’énergie uruguayenne provient des énergies renouvelables, cette proportion montant à 95% pour l’électricité. Le pays, traversé par de nombreux grands fleuves, comme le Rio Negro, a un potentiel hydroélectrique considérable. Le gouvernement a également développé depuis dix ans l’éolien, le pays ayant un relief plat et étant balayé par des vents réguliers. 40 % de la production d’électricité devrait être assurée par des éoliennes d’ici l’an prochain. Enfin, le solaire et la biomasse se développent, même si l’impact écologique de cette dernière est assez décrié.

En réalité, comme pour les réformes sociales, cette énergie verte n’est pas le fruit d’un élan d’amour aveugle pour la planète, bien qu’il existe une vraie conscience écologique chez le Frente Amplio, mais plus un réel pragmatisme. Une stratégie qui s’avérera certainement payante sur le long terme : l’Uruguay, ambitieux, a annoncé une réduction de 90% de ses émissions de CO2 d’ici 2017 par rapport aux émissions de 2010.

 

Un champ d'éoliennes uruguayen
Un champ d’éoliennes uruguayen

 


Certes, Pepe Mujica a pris soin de ses concitoyens au prix de certains sacrifices financiers, notamment en matière de sécurité, le nombre d’homicides volontaires ayant fortement augmenté dans le pays sous son régime. Mais il a réussi le pari que la social-démocratie européenne peine à ne serait-ce qu’envisager : faire du social tout en développant l’économie de son pays.

BASTIEN BONO

Ornithologue spécialiste des condors bantous à bande bleue.

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