Pourquoi les sciences humaines dérangent ?
Jubibu 26 avril 2016

Temps de lecture : 5 minutes

Quelle est la différence entre ces deux propositions : « une étude scientifique a démontré que la stratosphère était composée à environ 2 % de particules d’or ! » et « la délinquance a toujours été le fait de populations pauvres et fragiles » ?


 

Dans un entretien de Pierre Bourdieu avec Roger Chartier, le sociologue français disait que « la sociologie dérange, car elle renvoie une image à l’autre qu’il n’aime pas ». On peut en dire autant des sciences humaines et sociales qui sont généralement perçues comme un luxe inutile, de la littérature pour étudiants rebelles voire pire… du temps mal investi !

 

— SCIENCES HUMAINES & SOCIALES VS SCIENCES DURES
On oppose volontiers les sciences dures, les « vraies », aux sciences humaines et sociales. Ces dernières jouissent d’une notoriété moins forte que les sciences dures, car elles ne bénéficient pas de l’aura de scientificité de la physique, de la biologie ou des mathématiques. Pourquoi cela ?

Prenons le cas de la psychologie. En démocratisant le concept d’inconscient – concept découvert en réalité par Schopenhauer – Freud a ouvert, comme il l’annonce lui-même, la troisième blessure narcissique de l’homme. Après Copernic qui découvre que la Terre n’est pas le centre de l’univers, après Darwin qui annonce que nous ne sommes qu’un animal parmi les autres, mais aussi le fruit d’une évolution, Freud met en avant l’inconscient comme moteur principal de l’action humaine. Alors qu’il se pensait maître chez soi, libre et autonome, l’Homme découvre que des pulsions profondes le traversent.

 

Pierre Bourdieu - Sociologie et sciences humaines
Pierre Bourdieu – Sociologue français

 

Il en va de même lorsque Bourdieu nous parle de l’habitus. Son travail explique la naissance des structures mentales de l’individu. Notre mentalité s’est formée par l’intériorisation de ce qui est à l’extérieur de nous, c’est-à-dire de notre environnement au sens large. Ce processus s’imprime dans nos têtes de façon inconsciente et automatique. En bout de chaîne, vous obtenez des façons d’être, de parler, de réfléchir, une disposition d’esprit et de faire propre à une origine sociale. Ce qui explique les similitudes de goûts, de visions du monde ou encore de caractères dans un groupe social donné. Ce qui est déterminant dans cette aventure :

  • Le capital économique : le patrimoine (biens, logements…) et les revenus.
  • Le capital culturel : ensemble des qualifications (diplômes) et des connaissances qui sont valorisées dans une société
  • Le capital social : « ensemble des relations sociales et des réseaux de connaissances possédés par un individu ou un groupe »

« Tu peux l’faire, j’en suis la preuve »
Booba – Tony Sosa

 

 

— LES DISCOURS SUR LE MONDE SOCIAL
La plus forte résistance que nous opposons aux sciences humaines et sociales est directement liée à son objet d’étude. D’après Wikipédia : « Selon les dictionnaires, les sciences humaines étudient ce qui concerne les cultures humaines, leur histoire, leurs réalisations, leurs modes de vie et leurs comportements individuels et sociaux, tandis que les sciences sociales auraient pour objet d’étude les sociétés humaines. »

Or, le point commun de toutes les sciences humaines est qu’elles abordent un domaine beaucoup plus proche de nous que les sciences exactes : notre représentation du monde et ses enjeux. Comment cela se traduit-il ? Si dans une soirée, vous dites  « une étude scientifique a démontré que la stratosphère était composée à environ 2 % de particules d’or ! », cette proposition a pas mal de chance d’être acceptée instinctivement. Tout le monde est plutôt content, car on comprend aussi qu’au-dessus de nos têtes, se trouve un sacré magot. En revanche, si vous dites que « la délinquance a toujours été le fait de populations pauvres et fragiles » il y a des chances pour que quelqu’un vous dise « non non, t’es laxiste, la justice doit sévir davantage! Faut les foutre en taule. Ils sont cons. Voler c’est mal et ils sont responsables ».

 

Rembrandt - Le philosophe en méditation
Rembrandt – Le philosophe en méditation

 

En sciences humaines, nous nous sentons compétents pour commenter, car nous pouvons observer beaucoup plus facilement l’objet d’études à travers la lucarne de notre vécu. La délinquance et la reproduction sociale sont davantage du « déjà-connu » par rapport à la théorie des cordes ou la fission d’un atome.

Le résultat : il faut sanctionner la délinquance, je me suis fait piquer mon portable, ils sont responsables de leurs actes. Voler c’est mal !

En creusant un peu, on remarquera en effet que les sciences humaines n’étudient pas des objets factuels comme un atome, une plante ou bien la gravité. La difficulté des sciences sociales provient du fait qu’elles analysent un objet/un système particulier auquel le chercheur est lui-même intégré. Impossible pour lui de se couper de celui-ci pour observer la société tel un extra-terrestre dans son laboratoire. De là naît l’enthousiasme qu’elles suscitent, ses découvertes passionnantes, mais aussi son plus grand défi.

Dans l’opinion courante, les sciences humaines semblent davantage tenir du ressors de l’opinion, que les sciences exactes.

 

— L’ILLUSION DE LA COMPRÉHENSION IMMÉDIATE
On voit que nous avons tous – et c’est normal – cette tendance à d’abord interpréter les discours sur le monde social à travers notre seule expérience ou de le catégoriser selon des valeurs morales. Voler, c’est mal (même si c’est pour nourrir votre enfant lorsque vous êtes au chômage ?). Mentir, c’est mal (même si c’est face à un SS qui vous demande où est parti le juif qui vient de passer ?). La violence, c’est mal (même si quelqu’un vous agresse ?).

 

Illusion d'optique - 4 cercles
Illusion d’optique – 4 cercles

Cette résistance naturelle, Durkheim l’a nommée « l’illusion de la compréhension immédiate ». Le défi – et non des moindres – des sciences humaines est de sauter par-dessus cette barrière et de forger des outils qui lui permettront de « considérer les faits sociaux comme des choses ». L’objectif étant, comme dans toutes les sciences, d’atteindre un plus haut degré d’objectivité, mais surtout de détecter en amont ce qui provoque ces faits sociaux.

 


Nous tenons là une des raisons qui font que les sciences humaines et sociales dérangent. Elles bousculent nos chaines de pensée et par là « l’illusion de la compréhension immédiate ». La sociologie nous empêche de juger aussi facilement les faits sociaux. La philosophie nous agace, l’allégorie de la caverne nous montre que penser s’apprend. Nous nous étions enfermés nous-même par une pensée non-réfléchie. La psychologie nous fait peur, elle explique que nous ne sommes pas tout seuls là-haut. L’histoire, nous apprend à prendre nos responsabilités par rapport aux faits passés et surtout futurs « … » bref, ça gratte et ça dérange car elles nous sortent de notre sommeil intellectuel.

 

Sources : Pierre Bourdieu, l’intégrale en cinq entretiens (1988), http://www.franceculture.fr/dossiers/pierre-bourdieu-l-integrale-en-cinq-entretiens-1988
Introduction inspirée de : Osons Causer : http://osonscauser.com/pourquoi-est-il-difficile-de-parler-de-sociologie/
Dictionnaire d’économie et de sciences sociales – Dictionnaire et encyclopédie (broché)

 

Jubibu

De l'humour et des idées claires

2 Comments

  1. Article très intéressant,
    Mais je pense que ce qui dérange le plus n’est pas que des valeurs morales soit dérangées par certains psychologues. Mais que ces nouveaux fait soit admis sans preuves et d’études supplémentaires. On n’apprend pas la psychologie, On apprend les dires de Freud qu’on est obligés de croire.

Your comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *