Analogies de l’Islam – partie 2
BASTIEN BONO 6 janvier 2016

Temps de lecture : 9 minutes

[Suite de notre 1er volet] La notion de bloc islamique n’est pas religieuse, mais pas politique non plus. Incapables de se coordonner, les états à majorité musulmane sont en proie à des tensions géopolitiques et sociales qui empêchent toute collaboration sur le long terme. Cependant, la notion de bloc islamique est utilisée par ceux que ça arrange, notamment les islamistes.


 

— UNE UNITÉ POLITIQUE À TROUVER
Si les états à majorité musulmane ne sont pas liés par la religion, comme je l’expliquais dans la première partie de cet article. Ils ne le sont pas plus politiquement. Comment considérer un ordre politique « islamique » uni alors que la ligue arabe, principal organe décisionnaire de cette région du monde, à vocation panislamique, représente seulement 20 % de la population musulmane mondiale. De plus, une certaine forme de lobbyisme existe déjà dans cette institution, relevant avant tout d’intérêts économiques, exacerbés par l’opposition entre plusieurs groupes de pays ou pays tentant de dominer les débats (Algérie, Égypte, Qatar, Arabie Saoudite…). Et pourtant, de nombreuses tentatives de rapprochement ont été effectuées dans l’histoire pour rassembler tous les pays arabes.

 

Crédit : fhimt.com
Crédit : fhimt.com

 

— LA NOTION DE PAYS ARABE
D’ailleurs, qu’est-ce que signifie pour un pays d’être arabe, ou arabisé ? La notion, au premier abord ethnique, visant à désigner le peuple habitant la péninsule arabique, a glissé vers une notion plus large, induite par l’histoire du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Le concept de peuple, de culture arabe désigne en fait un ensemble de composantes :

– l’alphabet véhiculant le Coran par l’arabe littéraire
– la religion musulmane, divisée en plusieurs courants
– un passé historique commun, avec les califats puis l’Empire ottoman
– des éléments culturels partagés (nourriture, architecture, vêtements, coutumes, normes morales…)
– des médias universels (Al-Jazeera)
– une identité sociale similaire (bien que complexe à caractériser) : les sociétés musulmanes sont globalement traditionnelles et tournées vers la « survie » plus que vers l' »expression », à l’image des sociétés orthodoxes.

 

Crédit : wikimedia.org
Répartition des dialectes arabiques (et donc plus ou moins des ethnies arabes). Crédit : wikimedia.org

 

On considère aujourd’hui comme arabes les pays de la ligue arabe, car ils sont majoritairement peuplés d’ethnies arabes, venues conquérir depuis leur foyer initial certaines régions, comme l’Afrique du Nord, la région des deux fleuves ou le proche Orient. Régions où vivaient des peuples « indigènes », comme les Berbères, les yézidis, les Assyriens ou les Kurdes, de religion, de langue, de cultures différentes. On a ainsi les « arabisants », originaires de la péninsule arabique, et les « arabisés » peuples d’une autre ethnie ayant intégré l’ethnie arabe.

DES TENTATIVES D’UNION AVORTÉES
Il y a ainsi plusieurs tentatives d’union de ces peuples, et le rêve d’une nation arabique unie allant du Maroc à l’Iraq est le coeur de la pensée du courant panarabe (parti Baas, nassérisme…). Plusieurs projets ont ainsi avorté à travers l’histoire :

Fédération arabe d’Iraq et de Jordanie (5 mois d’existence en 1958)
République arabe unie (entre la Syrie, l’Égypte et le Yémen, 1958-1961)
République arabe islamique (avortée en 1973 entre la Libye et la Tunisie)
– Enfin, les accords Sykes/Picot, qui tiennent leurs noms des diplomates anglais et français chargés de gérer le destin du Moyen-Orient après la chute de l’Empire ottoman lors de la Première Guerre mondiale, ont trahi la promesse faite aux tribus arabes de leur créer une grande nation. En effet, Poincaré et Hutton avaient promis aux principales tribus arabes peuplant le Proche-Orient qu’ils leur créeraient un état panarabe allant de la Syrie au Yémen, englobant tout le Moyen-Orient sunnite. À la place, ils ont créé des états factices (Iraq, Transjordanie, Syrie), et les ont placés sous « mandat » anglais ou français. C’est à la fois la fin et le début de l’histoire, pour cette région du globe, où vont se dérouler tant de conflits, tant de coups d’État, tant de rébellions. Aujourd’hui les islamistes, Daesh en tête, exploitent cet évènement pour attiser les tensions entre les populations et l’Occident.

 

Crédit : monde-diplomatique.fr
A gauche : le plan secret des accords Sykes/Picot, les zones en vert étant destinées aux anglais, les zones en violet aux français. A droite : la création de l’Iraq, de la Syrie, de la Palestine, du Liban et de la Transjordanie en 1920 et 1922, sous mandats français et britanniques conformément à ces accords. Crédit : monde-diplomatique.fr

 

— POURQUOI CETTE NOTION D’OPPOSITION OCCIDENT/ISLAM ?
En réalité cette opposition est principalement portée dans les pays musulmans par les islamistes, qui tentent d’unifier l’islam contre l’occident, tentant de faire figurer l’idéologie politique islamiste comme une alternative crédible au capitalisme, et au communisme mourant comme modèle de société. Cependant, on ne peut considérer l’islamisme comme une entité unique et pleine. En effet, l’islamisme, est un concept aisément manipulable pour les médias et les hommes politiques, car il désigne un ensemble de représentations que nous avons tous, mais sur le terrain, il est aussi multiple et varié que l’est la religion musulmane.

Ainsi, l’islamisme peut être chiite ou sunnite, peut s’opposer ou adhérer au soufisme (forme d’ésotérisme orthodoxe, comme les barelwi du Pakistan), mais est surtout divers dans ses objectifs et ses moyens d’action. Certains veulent modifier la société par les lois (légalisme politique), d’autres en prêchant des da’wa (prédications), et enfin les plus médiatisés, ceux qui luttent de manière physique, soit par le biais du terrorisme, soit, et c’est une nouveauté, par la guerre au sens d’un conflit armé entre deux corps militaires de deux états (en l’occurrence l’État islamique et la coalition formée par les Etats-Unis).

Les islamistes ont cependant un point commun : ils souhaitent imposer aux sociétés musulmanes une idéologie politique relevante de l’islam conservateur et réactionnaire, basé sur la charia, où l’État est interventionniste à l’extrême. Pour cela ils ont donc besoin d’unifier l’islam, c’est-à-dire les pays à majorité musulmane, de leur trouver des points communs, des ennemis communs, de légitimer le rapprochement des peuples. Il s’agit ici de passer outre toutes les différences, toutes les subtilités pour créer un sentiment d’appartenance à la « civilisation islamique », en opposition à toutes les autres, et en particulier à « Satan », la civilisation occidentale. Il faut d’ailleurs préciser que l’Afrique est une fois de plus le théâtre de l’absurde : le statut occidentalisé et chrétien des pays subsahariens en fait une proie idéale pour les groupes armés islamistes, comme Boko Haram (désormais appelé État islamique en Afrique de l’Ouest) ou Aqpa (Al-Qaida de la Péninsule arabique) dans la Corne de l’Afrique.

 

Le chef de Boko Haram, Aboubakar Shekau, prêtant allégeance à l’Etat Islamique dans une vidéo diffusée le 7 mars 2015

 

— INTERNATIONALISATION ET TERRITORIALISATION DU DJIHAD
Alors que certains groupes terroristes islamistes ont toujours milité pour une lutte armée contre l’occident et ses « alliés » (Afrique, monde indien, monarchies pétrolières du golfe…), la plupart de ces groupes aujourd’hui prêchent la « conversion », et cela passe donc par une logique de territorialisation, une sédentarisation de ces groupes. Au lieu de se terrer dans des grottes comme l’Al-Qaida du début des années 2000, ils constituent de véritables états, caractérisés par le triptyque gouvernement-territoire-peuple. Le but de ces groupes terroristes établis en états (Boko Haram,  l’EI, l’Émirat du Caucase, Ansar Al-Charia, Ansar Al-Bet, MUJAO….) est d’internationaliser le conflit, voire pour certains de fusionner en une entité unique combattant mondialement l’occident, étendant son territoire à toute la civilisation islamique qu’ils prêchent. On a bien vu ce mouvement lorsque Boko Haram a prêté allégeance début 2015 à l’État islamique, devenant l’État islamique d’Afrique de l’Ouest.

 

Crédit : lucmichel.net
Crédit : lucmichel.net

 

Ainsi, cet objectif de missionnaire, de convertisseur, de civilisateur que s’est fixé la majorité des groupes islamiques passe par quatre leviers :
– les actes de terrorisme à l’encontre des ennemis déclarés de l’islamisme (cela concerne l’occident, mais, et il est bon de le rappeler, avant tout les populations musulmanes résidant dans des états opposés à ces groupes, comme les peuples Irakiens ou Syriens, pour des raisons multiples).
– la guerre frontale induite par la création de véritables états.
– la prédication, le prêche, pour tenter de convertir les populations musulmanes à un islam plus radical.
– les jeux de pouvoir politique et religieux, voire politico-religieux dans les états où les deux sont intimement liés, et ils sont légion dans les « pays arabes ».

 

— LES ÉCHECS DE L’ISLAMISME POLITIQUE
Lors du printemps arabe, on a vu une résurgence des partis islamistes en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, avec en tête le parti international des Frères Musulmans. On a ainsi constaté ces 5 dernières années un accroissement du poids électoral des partis islamistes dans de nombreux pays, comme la Tunisie, l’Égypte, la Turquie, de nombreux états pétroliers (Koweït, Bahreïn, Qatar, E.A.U.)… Cependant lorsque ces partis sont parvenus au pouvoir, ils n’ont jamais duré longtemps, à l’image de la crise égyptienne : après 31 ans de pouvoir, le président Moubarak est renversé en 2011. Après un intérim militaire du maréchal Hussein, Mohamed Morsi, du parti des frères musulmans, est élu en 2012. Son règne ne durera pas longtemps, car un coup d’État des militaires, supportés par une bonne partie de la population, fera chuter le parti islamiste, et placera à la tête du pays Mansour, président du conseil constitutionnel avant que le maréchal Al-Sissi soit élu en 2014 à l’écrasante majorité. On peut aussi citer le parti islamiste tunisien Ennahda (Renaissance) qui a perdu les élections d’octobre 2014 après 3 ans de pouvoir.

 

Manifestants en faveur de Mohamed Morsi et des frère musulmans au Caire en 2013. Crédit : lexpress.fr
Manifestants en faveur de Mohamed Morsi et des frère musulmans au Caire en 2013. Crédit : lexpress.fr

 

Moralité : l’islamisme politique peut renverser des gouvernements, mais n’a jamais passé l’épreuve du pouvoir, en Égypte comme ailleurs. En réalité la seule voie praticable pour l’islamisme politique est celle du nationalisme : ainsi le parti de l’AKP en Turquie, mené par Erdogan, utilise l’argument nationaliste pour légitimer sa dérive radicale, ou celui du Hezbollah, chiite, au Liban, prône un nationalisme djihadiste. D’un autre côté, toutes les monarchies sunnites de droit divin, comme l’Arabie Saoudite, ou encore le chiisme radical en Iran, utilisent l’islamisme politique dans une visée nationaliste, conformant politique et religion dans des courants qui leur sont propres (par exemple, le wahhabisme en Arabie Saoudite). En jouant ainsi sur un plan idéologique semblable à celui des organisations terroristes, ils limitent l’avancée de celles-ci et consolident leur pouvoir.

Les enjeux politiques autour de la montée de l’islamisme sont multiples, et doivent être regardés au niveau local avant d’être regardés au niveau international. Les actes de terrorisme sont simplement la partie visible et médiatique de l’action des groupes islamistes, qui ont des formes très diverses. On oublie ainsi souvent que les principales victimes de ces groupes sont avant tout les populations civiles du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord et subsaharienne, prises en étau entre monarchies de droit divin qui durcissent leurs régimes, groupes terroristes, qui, comme Al-Qaida, agissent dans l’ombre pour déstabiliser les gouvernements, califats islamistes qui mènent une guerre de front avec une logique d’expansion territoriale et de conversion, comme Boko Haram et l’EI, ou encore dictatures décadentes, comme en Syrie.

 


La notion de bloc islamique, de civilisation islamique est prêchée par les islamistes afin d’unir les populations musulmanes contre un ennemi commun, l’Occident. Ne nous y trompons pas en tombant dans la simplicité d’adhérer à cette vision des choses pour combattre le terrorisme et le radicalisme.

L’islamisme prend d’ailleurs des formes multiples, et n’est pas une idéologie unique et admise par tous les acteurs. Il prend aujourd’hui une nouvelle tournure, car des groupes armés créent de véritables états, et poussent à mondialiser le djihad.

BASTIEN BONO

Ornithologue spécialiste des condors bantous à bande bleue.

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