Analogies de l’islam – partie 1
BASTIEN BONO 18 novembre 2015

Temps de lecture : 6 minutes

Cet article, je planifiais déjà de l’écrire il y a quelques mois, et ne répond en aucun cas aux tragiques évènements du 13 novembre dernier. Je tente ici de donner des clés de compréhension sur l’islam actuel, ses valeurs, ses courants théoriques, et en quoi sa manipulation par des groupes politiques, qu’ils soient au pouvoir, ou dissidents (groupes armés, terroristes…) génère de nos jours de nombreuses problématiques, parmi lesquelles des amalgames, des analogies douteuses et des confusions entre islam, islamisme et terrorisme.


 

Les réactions de la population suite au 10 janvier, et maintenant au 13 novembre, laissent de plus en plus souvent apparaître des analogies, des amalgames, des comparaisons biaisées, des messages souvent emplis de colère, et de désespoir. Loin de moi l’idée d’entrer dans un quelconque débat idéologique, mais certaines valeurs auxquelles j’adhère, comme l’idée d’égalité entre les peuples, m’ont poussé à vous démontrer que la façon dont certains hommes de pouvoir ou groupes armés utilisent la religion musulmane ne doit pas changer notre vision de cette religion faite d’amour et de compassion.

 

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J’expliquais que dans deux précédents articles ainsi que dans mon premier talk Déclick que certains courants de pensée influaient notre vision du monde, à travers les discours politiques et médiatiques. On tend ainsi de nos jours à croire, de manière plus ou moins consciente, en des « civilisations », et en un conflit entre civilisation occidentale et civilisation musulmane. En fait il n’y a pas de bloc musulman, et ça change tout. De plus, beaucoup d’entre nous confondent islam et islamisme, islamisme et terrorisme, alors même que la religion musulmane est manipulée, remodelée à volonté par soit les Etats, soit les groupes armés terroristes, lui donnant une image de religion belliqueuse, grossière et barbare, alors qu’elle porte le même message de paix et de compassion que la religion chrétienne par exemple.

 

— UNE FOI AUX MULTIPLES FACETTES
Revenons aux racines historiques et politiques de l’islam. Il existe une terre d’origine de l’islam, mais pas de civilisation islamique uniforme. En effet, dès la mort de Mahomet en 632, il y a eu un schisme entre deux groupes de croyants, l’un voulant désigner comme successeur son cousin Ali (selon la loi du sang), d’autres voulant désigner son plus fidèle disciple, Abou Bakr (selon les lois tribales).  C’est finalement Abou Bakr qui est désigné comme 1er calife. Cependant, lorsqu’arrive le moment de désigner le 4ème calife, Ali s’impose. Le monde de l’islam va alors se scinder en deux : ceux qui soutiennent Muawiya, selon la « voie du prophète », la sunna, et qui donneront naissance au sunnisme, et ceux qui sont les partisans d’Ali, les shia-ali, qui deviendront les chiites. En 680, Hussein, fils de Ali, combat Yazid, Muawiya, à Kerbala, dans l’Iraq actuel, mais se fait massacrer par les armées sunnites. À partir de ce moment, deux courants majeurs vont évoluer séparément.

 

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Répartition actuelle des sunnites (en vert), et des chiites (en violet) dans le monde.

 

Les chiites resteront dans le silence jusqu’au 16ème siècle, alors que les sunnites dirigent les dynasties Omeyyade, Abassides, Fatimides… qui régneront sur un vaste empire allant parfois de l’Andalousie à l’Inde. En effet en 1510 la dynastie Séfévides conquiert la Perse, actuel Iran, et pour se démarquer des Ottomans qui règnent sur la Turquie et les Balkans, et des Mamelouks qui occupent le Proche-Orient et l’Egypte, tous deux de confession sunnite, ils décident de se convertir au chiisme. Il s’agit donc bien d’un calcul politique, dicté par des intérêts géostratégiques. Cette répartition géographique des sunnites et chiites n’a pas beaucoup bougé depuis.

Ces deux grands courants de l’Islam, qui se sont donc créés pour des raisons politiques, puisque basés sur une histoire de succession, vont se décliner, se diviser en des dizaines de sous-courants plus ou moins importants. Autant d’interprétations du Coran, de niveaux de rigueur, de relations différentes entre loi et religion, autant de pratiques religieuses, de pratiques, de métissages avec d’autres cultures, mais également de leviers politiques et diplomatiques.

 

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Cette carte représente les grands courants de l’islam. Aucune école ne domine réellement, et sur un point de vue théologique, les interactions entre écoles d’interprétation sont minimes (à quelques exceptions près). Il n’existe de plus pas de réelle continuité territoriale dans la répartition de ces courants, vu le fort brassage ethnique historique du Moyen-Orient. Chaque courant, chaque interprétation du Coran et des commentaires des disciples, des imams, apportent un angle de vue différent de la religion musulmane.

Il y a ainsi des dizaines de courants en dehors du sunnisme et du chiisme :
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— UN INSTRUMENT D’ÉTAT
Il n’y a pas d’unité religieuse de l’Islam, car tous ces courants sont instrumentalisés par les Etats. Ces derniers s’en servent pour légitimer leur occupation du pouvoir, leurs actes, leurs lois. Ainsi la famille régnante de l’Arabie Saoudite, a créé sa propre doctrine religieuse, le wahhabisme, sur la pensée d’un prédicateur du XVIIIème siècle, Mohammed ben Abdelwahhab. Il s’agit d’une pensée rigoriste et puritaine, prônant une application très dure de la charia, que ce soit à l’égard des autres religions ou même des autres courants de pensée de l’islam, ou à l’égard des femmes, des étrangers ou encore des homosexuels. Ce dérivé du sunnisme hanbalite est ainsi devenue une véritable idéologie d’état, créée et manipulée de toute pièces par la famille ben Saoud, afin de maintenir sa population sous contrôle dans un Etat qui est classée comme « monarchie absolue de droit divin ».

 

(FILES) --- A file picture taken on February 21, 2014, shows Saudi Crown Prince Salman bin Abdulaziz waving as he visits Waseda University in Tokyo. Saudi Arabia's elderly King Abdullah died on January 23, 2015 and was replaced by his half-brother Salman as the absolute ruler of the world's top oil exporter and the spiritual home of Islam. Salman, 79, had been defence minister and previously governor of the capital Riyadh. AFP PHOTO / TORU YAMANAKA
L’actuel roi d’Arabie Saoudite, Salmane ben Abdelaziz al-Saoud. Crédit photo : PHOTO / TORU YAMANAKA

 

En Oman où la famille royale est ibadite, un courant puritain, qualifié de secte par le monde musulman. Ce mouvement très particulier de l’islam, fondé par Abdullah ibn Ibad n’est issu ni du sunnisme, ni du chiisme. Afin de rester au pouvoir, la famille royale n’hésite pas depuis des générations à monter les 75% d’ibadites du pays contre les minorités chiites et sunnites, parfois qualifiées d’ « hérétiques ».

De plus la religion est souvent utilisée pour attiser des conflits ou des tensions internes comme la dynastie Hussein a pu le faire entre les sunnites et les chiites d’Iraq, ou encore les Al-Assad entre les communautés chrétiennes et sunnites pour « couvrir » la communauté alouette minoritaire dont ils sont issus.

 

 

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Le sultant Qabous d’Oman. Crédit photo : atlasinfo.fr

 

La religion musulmane est ainsi malheureusement souvent détournée pour légitimer des royautés, mais également des actes, des guerres, conditionnant la société dans des règles qu’elle n’a jamais édictées, à l’image des monarchies absolues chrétiennes entre le VIIIème et le XVIIIème siècle. Et c’est là que l’on arrive à l’islamisme. L’islamisme n’est pas comme on l’entend de l’intégrisme islamique, ou un courant de pensée radical musulman. Il s’agit du fait pour des dirigeants d’une société, d’un état, d’édicter volontairement la loi, la politique, en fonction de certaines pensées, certains courants religieux. Ainsi ces états que j’ai cités plus haut sont dits islamiques car ils imposent à l’ensemble de la société comme unique source de droit la charia, c’est-à-dire l’ensemble des lois, des normes, issues de « révélations » religieuses. Le plus souvent ces états, comme je l’ai expliqué, manipulent la religion musulmane à des fins politiques et géopolitiques, ce qui provoque l’amalgame islam intégriste = islamisme.

 


Ainsi l’islam, religion d’amour et de paix à l’instar des deux autres religions du livre, a souvent une image biaisée en Occident, du fait de la théorie du choc des civilisations par les biais médiatiques qu’elle engendre, mais également par la manipulation dont elle est la victime par des régimes dictatoriaux qui en font une interprétation avantageuse et légitimant leur règne.

Enfin, il n’y a pas de « bloc islamique » au sens religieux du terme. Dans un prochain article, je vous exposerait les raisons pour lesquelles il n’y a pas non plus de « bloc islamique » au sens politique, et comment les groupes armés terroristes utilisent l’islam pour justifier leurs actes.

BASTIEN BONO

Ornithologue spécialiste des condors bantous à bande bleue.

4 Comments

  1. J’aime bien la citation mais y’en a d’autres aussi qui sont moins cool on va dire. comment on fait avec celle-là ? c’est le bordel cette religion 47.4/K « Quand vous rencontrerez les infidèles, tuez-les jusqu’à en faire un grand carnage et serrez les entraves des captifs que vous aurez faits ».
    svp pas de réponses de haine, je veux juste comprendre

    1. Bonjour Laurent,

      Effectivement le Coran contient de tels passages. À l’instar d’autres livres sacrés :

      « J’abattrai alors le bras d’une terrible colère, d’une vengeance furieuse et effrayante sur les hordes impies qui pourchassent et réduisent à néant les brebis de Dieu. » Ezechiel, verset 25 : cette citation, certes rendue célèbre par le film Pulp Fiction, est un des nombreux exemples d’un des plus grands maux de l’humanité : la décontextualisation. Cette phrase que vous citez du Coran, et celle que je cite de l’ancien testament, sont sorties de leur contexte, elle n’ont donc aucune valeur! Comment attribuer à 1,2 milliards de personnes de confession musulmane une unique phrase, qui bien que belliqueuse, est a recadrer dans une parabole, une histoire, un contexte historique précis. De plus j’aimerai avoir la référence de votre citation : provient-elle d’une soutra, ou du Coran originel?

  2. Bonjour Bastien et merci de votre réponse. Je reste perplexe et je vais vous expliquer en trois points pourquoi.
    Je ne vois pas pourquoi le fait qu’on trouve des passages violents dans l’Ancien Testament autorise des passages violents dans le Coran ? Justement, un message d’amour ne contient normalement pas de messages violents. Vous avez l’air davantage renseigné que moi sur le Coran, comment faut-il comprendre cette sourate dans son contexte ?
    Le problème de décontextualisation : si on utilise la même logique, la sourate que vous citez en exemple « Celui qui tue un homme, tue toute l’humanité… » n’a pas plus de valeur non plus… nous voilà bien embêté.
    Mon histoire personnelle a fait que je suis né d’une famille catholique pieuse. Je suis… j’étais catholique jusqu’à ce que je me décide à lire les textes sacrés pour accéder au message du Christ et m’en rapprocher davantage. C’est par ce biais que j’ai commencé à lire la Bible et que je suis tombé sur des passages violents (ce n’est pas qu’un texte de paix contrairement à ce que la naïveté et le manque de connaissance des textes laissent penser et c’est pour ça que je ne suis pas surpris par votre exemple non plus).
    J’en ai parlé avec des religieux, mais personne n’a su me répondre avec sincérité. Les seules réponses que je recevais me faisait prendre conscience que même les croyants ne connaissaient pas les textes, soit un refus de voir la réalité. Tout mon entourage faisait tourner le même disque « politiquement correct » et récitait les mêmes messages appris par cœur ; « hors contexte », « le message christique est tout entier de paix », « nous avons une religion de paix et d’amour du prochain » ou bien « c’est une mauvaise interprétation de ta part » et on me faisait croire que je lisais mal, que je devais me soumettre à l’interprétation des religieux et ne pas lire moi-même, les seuls à même de comprendre le message étaient les religieux et qu’ils fallaient les suivre un point c’est tout. Pourtant, j’ai lu les textes de A à Z, donc j’ai lu les passages dans leur contexte, ça m’a pris un temps vertigineux car je m’y suis réellement investi, j’avais le sentiment de perdre tous mes repères. Les passages choquants veulent dire ce qu’ils veulent dire. La seule perte que vous avez hors contexte (je ne parle que des textes chrétiens, je n’ai pas lu le Coran) c’est que vous ne savez pas à qui le message est destiné. C’est tout… malheureusement…Quand vous avez été éduqué dans une religion et que l’on vous enseigne qu’elle transmet la paix, que l’on s’appuie sur les textes de votre religion pour vous l’inculquer, c’est très dur pour l’esprit d’accepter cette remise en cause. J’ai mis plus d’un an à accepter cette trahison. Avant, j’ai même refusé de me croire en me disant que je n’étais pas compétent, que finalement ils avaient peut-être tous raison, le message du Christ ne peut être lu que par des initiés, que je comprenais rien, que j’étais perdu et que j’avais besoin d’aide… mais le mal était fait et j’ai préféré choisir de me fier à ma raison.
    Désolé si je vous embête avec mon histoire mais je crois que c’est important pour comprendre ma démarche. J’avais une religion mais la lecture des textes m’a fait comprendre que les textes n’allaient pas dans ce sens et comportaient aussi des messages violents envers les non-chrétiens. C’est pour va que je cherche ailleurs une voie spirituelle réellement non violente. Voilà pourquoi votre article à attirer mon attention en espérant des clefs de compréhension.
    Avez-vous lu le Coran pour écrire cet article ou vous êtes peut-être catholique ? Je suppose que oui car vous semblez bien connaître le sujet et votre réponse m’intéresse.
    Merci encore. Laurent

    1. Bonjour Laurent,

      Veuillez m’excuser du retard de ma réponse. Je vais tenter de vous répondre le plus précisément possible même si e sujet est tellement vaste que 9 vies ne parviendraient pas à le traiter en entier.

      Le propos de mon article visait à expliciter l’objectif de la religion musulmane, à la sortir des clichés de bellicisme et d’exclusion qui circulent en ce moment. Bien entendu, le Coran, comme les autres livres sacrés contient des passages traitant d’amour, des passages traitant de guerre, de paix, de politique, de morale… Il est extrêmement complexe d’interpréter, analyser, contextualiser, synthétiser le Coran, ses sourates, ses courants… C’est d’ailleurs le travail de la théologie, des prédicateurs et des interprètes de la foi musulmane. Leur diversité absolue, et le nombre phénoménal d’interprétation du Coran démontre bien la difficulté à interpréter ce livre sacré.
      Alors quel est le fond de mon propos? Il ne s’agit pas de donner un cours de théologie pour moi, ce n’est ni l’objectif de Alchimy, ni le mien, notre objectif est de vulgariser des sujets en le moins de mots possible, impossible de trop s’épancher.
      La Bible, comme le Coran n’est pas l’oeuvre d’un seul homme, mais de dizaine de personnes, de tradition orale puis écrite, sur des centaines d’années. La constitution de l’Ancien Testament répondait à la volonté de donner une histoire, des héros et des légendes communes au peuple juif qui était répandu un peu partout entre l’Egypte et l’Iran, pour faire simple. Le voyage d’Abraham par exemple, a été scientifiquement prouvé impossible (il a d’ailleurs 175 ans à sa mort), et illustre la dispersion du peuple juif à l’époque, puisque chaque étape de son voyage correspond avec des fouilles archéologique révélant la place des principales cités juives.
      Ces livres sacrés, Bible, Coran, Torah, sont pour moi un socle civilisationnel. Libre à chaque école, chaque théologue, à chaque ecclésiastique d’en faire son interprétation, la preuve en est avec la diversité des courants religieux aujourd’hui répandus à travers le monde, que ce soit les courants musulmans, judaïques ou chrétiens.
      Le fond de mon propos est donc que, comme l’indique mon titre, nous ne devons pas verser dans les analogies de l’islam (pas plus que celles du christianisme). Lorsque je lis que l’islam est la seule religion guerrière ou que j’entend que seul l’islam a historiquement provoqué du terrorisme, vous comprendrez ce qui m’inspire pour écrire cet article.
      Quand à votre expérience personnelle, elle est très intéressante. Je pense qu’il faut dissocier dans la religion deux choses : la dimension historique et civilisationnelle de la religion, et la dimension sociale et de culture personnelle de la religion. C’est ce que vous décrivez dans votre expérience : partant de la notion religieuse sociale (que vous avez d’ailleurs vécu par votre entourage et les religieux que vous avez questionné), vous avez décidé de vous confronter à la dimension historique de la religion chrétienne via son livre sacré la Bible. Vous l’aurez deviné, je suis athée, bien qu’ayant été élevé dans un environnement judéo-chrétien. Cela m’a donné le recul nécessaire sur la religion, sur laquelle je m’informe sur plusieurs plans. Je suis ainsi largement intéressé par la constitution des livres sacrés d’un point de vue culturel, archéologique et historique.
      De mon avis personnel, la seule voie spirituelle non violente actuellement est celle du bouddhisme, dans le sens où elle ne propose pas une vérité absolue, une opposition entre des croyants et des non croyants, mais un développement personnel, une prise de conscience intérieure.

      Au plaisir de répondre à vos questions,
      Bastien

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