Alan Resnick et l’horreur quotidienne
Alex 18 mai 2016

Temps de lecture : 11 minutes

Alan Resnick est un acteur, artiste et réalisateur américain, affilié au collectif artistique Wham City et plus spécifiquement à la branche humoristique du collectif (intitulée logiquement Wham City Comedy). Lui et ses deux acolytes, Ben O’Brien et Robby Rackleff, sont les auteurs des trois courts métrages que nous allons observer de plus près ici. Bien qu’aux premiers abords assez différents, ces trois courts, au delà des équipes créatrices qu’ils ont en commun, tournent principalement autour d’un thème central (la peur de la mort et/ou de la maladie) et nous allons voir comment chacun l’explore.


 

Tout d’abord il convient d’expliquer rapidement d’où ces courts viennent. Les trois films, « Live forever as you are now with Alan Resnick », « Unedited footage of a bear » et « This house has people in it » ont été diffusés sur la chaîne américaine Adult Swim, dans leur bloc de programmation intitulé « Infomercials » diffusé en toute fin de nuit. Bien que peu connu en France et très mal desservi par une localisation et des traductions quasiment inexistantes (avis aux anglophobes, les vidéos ci-après ne sont pas sous-titrées), Adult Swim jouit d’un grand succès aux États-Unis.

Le cas d’Adult Swim (ou [as] pour faire court) est un peu spécial, en cela qu’il s’agit d’une “demi chaîne”, c’est à dire qu’elle occupe depuis sa création en 2001 la même place que Cartoon Network, et la transformation s’opère à 20h où la chaîne se transforme en [as], et vice-versa tous les matins à 6h. Comme son nom l’indique, [as] propose une programmation plus adulte, orientée principalement vers les 18/35 ans, avec des séries à la fois en animation et en live action proposant un humour navigant à vue entre l’absurde, le gore, la profonde débilité et le pur génie et parfois tout ça à la fois.

Le bloc de programmation “Infomercials”, habituellement diffusé aux alentours de 4h du matin, avait au départ pour but avoué de piéger les téléspectateurs mal informés qui tomberaient par hasard sur la chaîne durant ces heures indues : aucune information n’est donnée à l’avance sur ce qui y est diffusé (simplement la mention “infomercials”, ce qui aux États-Unis se traduit en général par des publireportages très cheap et souvent proches du télé-achat) et beaucoup commencent de façon relativement innocente pour terminer dans le délire complet. C’est notamment dans ce contexte qu’avait été diffusé l’excellent “Too Many Cooks” qui avait fait pas mal de bruit sur internet il y a peu.

Ce qui nous amène donc logiquement aux trois courts métrages que nous allons analyser ici. En effet, le lien créatif entre les trois (étant tous trois réalisés par une équipe similaire, avec en commun une réalisation toujours partiellement ou complètement prise en main par Resnick lui-même) rend leur lien thématique d’autant plus fort, et celui-ci tourne, principalement, autour de la peur de la mort et de la maladie, et comment celle-ci se manifeste aujourd’hui dans la société, et ce principalement auprès des classes moyennes.

 

 

– “LIVE FOREVER AS YOU ARE NOW WITH ALAN RESNICK”

Le premier court métrage est probablement celui qui se rapproche le plus du type d’humour qu’affectionne la chaîne, et aussi celui qui est le plus conforme au “format” des infomercials, si tant est que l’on puisse en déterminer un. En effet, “Live forever…” est celui qui se rapproche le plus d’une tactique à la “bait-and-switch” : attirer le téléspectateur par un format connu, puis subvertir ses attentes en faisant dérailler la narration par touches successives pour finir par arriver à un dénouement, sinon cauchemardesque, tout du moins étrange.

Ici le format est aussi subtilement différent, en cela que l’on ne parodie pas vraiment du télé-achat, mais on est plutôt en présence d’une version cheap des TED Talks, ces mini-conférences diffusées sur internet qui présentent souvent des “petits génies de l’informatique » et leurs dernières inventions qui vont “révolutionner le monde” alors qu’il s’agit en général de produits technologiques ou d’innovations futiles, bizarrement souvent à base de réseaux sociaux et dont la nature indispensable reste à prouver.

Alan Resnick joue donc une version fictionnelle de lui-même, présentant un produit technologique révolutionnaire de son invention, et qui promet à ses utilisateurs l’immortalité sous la forme d’un avatar virtuel. D’emblée et dès le titre (“Live forever as you are now”, autrement dit “Vivez à jamais tel que vous êtes aujourd’hui”) le thème récurrent est immédiatement présent : la peur de la mort, qui pousse les gens à se vouloir immortels par n’importe quel moyen, même à travers l’utilisation d’un système manifestement dénué de sens.

Vu d’un œil extérieur, il est évident que la révolution technologique présentée est une insanité de plus, le genre d’idée géniale que pourrait avoir un ingénieur de la Silicon Valley avant que le monde ne se rende compte qu’elle n’est géniale que si l’on considère l’idée en question que du point de vue conceptuel. En effet, en pratique, les avatars créés par le processus détaillé dans la présentation oscillent constamment entre le ridicule et le terrifiant. La mention du phénomène de l’uncanny valley (ou “vallée dérangeante” en français) par Resnick au sein même de son explication ne fait que mettre en exergue encore plus le fait que sa création y réside de façon évidente, et ce à un niveau franchement dérangeant.

Mais c’est aussi cette insistance à rendre le fruit de sa création si affreusement flippant qui rend les séquences de témoignages aussi brutalement efficaces : que les personnes représentées soient dans un état de désespoir et de déni aussi grand face à la mort qu’elles soient prêtes à accepter, ou ont même déjà assimilé dans leur vision du monde ces avatars virtuels d’une fausseté repoussante, est un commentaire cinglant sur la difficulté de l’humain à accepter la mort comme un état de fait.

L’idée n’est bien entendu pas nouvelle, elle provient même de nos peurs les plus profondes aux origines presque primaires. Mais la façon dont ce désir, cette envie de tromper la mort, est exprimée ici, est profondément moderne, et se veut une façon de remettre à jour l’expression de ce désir. Les nouvelles chimères ont peut-être une couche de peinture flambant neuve, mais elles restent des chimères. Cet aspect est extrêmement important pour comprendre non seulement ce court métrage (qui montre ce thème de façon évidente, même dans son titre) mais aussi les deux qui suivent, et qui explorent ce thème de façon plus subtile mais non moins intéressante…

 

 

– « UNEDITED FOOTAGE OF A BEAR »

Si l’on en venait à douter la santé mentale de notre hôte dans le court précédent (un autre thème courant pour Resnick, notamment au centre d’un de ses autres projets multimédia intitulé “Alantutorial”), ce sujet est au centre de ce second court métrage. “Unedited footage…” commence par un double enchâssement de réalité type poupées russes : on nous montre tout d’abord un ours, apparemment filmé à l’aide d’un smartphone (selon la description, ce qui est difficilement croyable au vu de la qualité de la vidéo) ; puis la vidéo elle-même est interrompue par une pub dans le style des pubs YouTube avec un bouton “passer la publicité” et un chrono.

Seulement voilà, deux problèmes immédiats : ce court métrage a d’abord été diffusé à la télévision (impossible dès lors de passer cette publicité, sans mentionner le fait que nous verrions une interface YouTube sur un écran de télé) ; et surtout, le bouton “revenir à la vidéo” présent en annotation … amène à quelque chose de complètement différent (je vous laisserai tester). Mais alors quelle est la nature de la publicité en elle-même ? Il s’agit au premier abord d’une de ces pubs pour médicament dont les effets sont incroyablement vagues et mal définis. Mais si vous savez un de ces cas où, quand la pub est finie il est absolument impossible de dire ce que le médicament en question est censé faire et pourquoi.

Ostensiblement, le médicament (Claridryl) semble être contre les allergies saisonnières, mais rien ne l’indique clairement à aucun moment. Et pour sûr, la publicité en elle-même se finit sur une énumération affolante listant la quantité invraisemblable d’effets secondaires néfastes associés à l’utilisation de Claridryl – mais la vidéo, elle, continue. À partir de là, on tombe de plus en plus dans le cauchemar, et le court est de très loin le plus “Lynchien” des trois. De l’idée de créer une perturbation dans un décorum de banlieue américaine tranquille, jusqu’aux accents surréalistes du tout, y compris de la partie “pub” de la vidéo, tout ici est fait pour déstabiliser le spectateur.

Mais le message est aussi assez évident, et ici clairement dirigé contre l’industrie pharmaceutique : ce n’est pas un hasard que durant toute la vidéo le texte en bas de l’écran continue à lister les différents effets secondaires et dangers du médicament, et ce dans une manière confinant parfois à l’absurde – l’un des textes dit notamment que Claridryl est prévu pour atténuer les symptômes et problèmes qui peuvent apparaître … après avoir pris Claridryl – mais, soyez honnête, qui n’a pas un jour vu un médicament où le nombre et la sévérité des effets secondaires semblaient de loin dépasser les bénéfices que l’on pouvait potentiellement en retirer ?

Ici le message est donc dirigé très clairement à l’encontre de cette industrie qui semble dire, pub après pub, qu’ils améliorent la vie des gens, tandis qu’ils proposent un produit qui peut potentiellement ruiner des vies. Ce que nous voyons ici est donc une crise aiguë de dépression nerveuse, qui a potentiellement poussé notre protagoniste à blesser (ou pire) ses enfants et probablement à se suicider par la suite.

En ignorant les avertissements du médicament ou en évitant délibérément d’y penser, et en pensant améliorer sa condition de mère célibataire, elle sera finalement une victime de plus du médicament (rappelez-vous la scène dans laquelle elle passe devant une scène de crime dans sa voiture). Ici, et de façon plus violente que “Live forever…” la conséquence de vouloir tromper la maladie résulte ainsi en la mort elle-même.

 

 

– « THIS HOUSE HAS PEOPLE IN IT »

Au premier abord, “This house…” est le court métrage qui semble le plus éloigné du sujet. Sans aucun doute le plus cryptique des trois, il nous présente une famille des banlieues américaines, plus spécifiquement l’intérieur d’une maison vue à travers les yeux d’un système de caméras de surveillance. Comme dans les deux précédents, la situation commence de façon assez inoffensive, mais devient de plus en plus étrange au fur et à mesure.

Le fait est qu’il est difficile de comprendre tout à fait “This house…” sans se plonger dans la myriade de contenu qui y est rattaché, y compris l’émission que l’on peut voir à la télévision dans le court en soi, et qui a été publiée sur YouTube, ainsi que le site de AB Surveillance Solutions (je ne peux que vous encourager de vous connecter au formulaire en haut de la page avec le nom “00437” et le mot de passe “bedsheets”) qui contient plusieurs autres vidéos, ainsi que du texte, des images et des fichiers audio qui aident à rendre ce court métrage beaucoup plus qu’un simple exercice de « mindfuck ».

Au delà de la critique évidente de la surveillance de masse (dire que le système de sécurité installé dans la maison est invasif est un pléonasme), la critique plus subtile ici est exprimée à l’encontre de la pseudo-science. En effet, les habitants de la maison, ou tout du moins une partie d’entre eux, sont semble-t-il affectés par une maladie appelée la maladie de Lynks. Celle-ci est mentionnée en long en large et en travers par le “sculpteur” de l’émission passant à la télé (joué par Alan Resnick lui-même), et un examen des documents contenus sur le site permet de se rendre compte que bien qu’elle n’est mentionnée que partiellement dans la vidéo principale, la maladie de Lynks est une sorte d’obsession dans la vie de cette famille.

En effet chacun des membres de la famille, à des degrés différents, est persuadé de l’avoir contractée ou que l’un des autres membres de la famille l’a contractée. Seulement il apparaît clair en lisant une bonne partie des documents que la maladie en question est extrêmement floue. Les symptômes sont incroyablement vagues et nombreux, tout autant que les différents moyens de l’attraper ou encore les moyens de la guérir. Mais c’est aussi source de beaucoup des bizarreries que l’on peut apercevoir dans le décor et dans les actions des personnages dans les vidéos.

L’un des documents qui revient à plusieurs reprises dans les images cachées dans le site est un bulletin d’information sur la maladie de Lynks qui semble être à peu près aussi bien informé que le sculpteur à la télévision sur le sujet. On y retrouve pléthore de symptômes et de causes différentes mentionnées, sans véritable preuve, et on y voit aussi tout un tas de remèdes et de solutions potentielles, toutes plus absurdes les unes que les autres. Seulement voilà : la famille que l’on nous présente est persuadée d’être atteinte de la maladie. Et beaucoup des choses inexplicables qui se passent dans la maison peuvent être reliées à ce que l’on trouve dans ce bulletin d’information.

Ainsi, on nous présente une maisonnée qui, convaincue d’être atteinte d’une maladie mystérieuse et possiblement imaginaire, a décidé de se tourner vers les rumeurs et la pseudo-science pour trouver des réponses, ce qui amène progressivement plus de paranoïa et de doute dans la famille, et les pousse à tenter des choses vides de sens, comme se cacher dans les meubles du salon (une vidéo où on les voit se faufiler sous les coussins du canapé) ou encore manger de l’argile (quelque chose qui revient à plusieurs reprises). En cela, la situation est similaire à celle présentée dans “Unedited footage”, où une mère célibataire se tournait vers une solution radicale (le médicament Claridryl) à un problème qui ne justifiait pas une telle solution ; tandis que la famille de “This house…”, possiblement atteinte d’une maladie étrange aux symptômes flous, tente désespérément de “régler” le problème en gobant la première débilité venue dans un bulletin d’information aux qualifications scientifiques plus que douteuses.

 


À travers ces trois courts métrages, Alan Resnick et ses acolytes de Wham City Comedy explorent trois facettes d’un même thème de façon tour-à-tour humoristique, horrifique et absurde, mais toujours avec un sens aigu de la narration, et en proposant à chaque fois un angle suffisamment différent pour nous rappeler à notre propre rapport à la mort et la maladie. En explorant les situations qui amènent les gens ordinaires à réagir face à la peur née de ces phénomènes, ils nous font réfléchir à la façon dont ces peurs sont traitées, manipulées et exploitées par des forces extérieures. Faire passer un message par l’art n’est pas toujours simple, mais ils y parviennent ici avec un brio qui force l’admiration, en espérant que leur prochaine création soit tout aussi fascinante.

Alex

Plaignez-vous à la direction.

Your comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *