Alain Damasio : « La SF est une façon d’interroger notre rapport à la technologie » – partie 2
HELENE 24 novembre 2015

Temps de lecture : 9 minutes

A l’occasion des Utopiales, ALCHIMY a rencontré l’auteur de Science-Fiction Alain Damasio pour un entretien fleuve en deux parties, où nous avons évoqué dans un premier temps la culture vidéoludique. Dans cette seconde et dernière partie, c’est sous sa casquette d’écrivain qu’ils nous a répondu sur le futur du livre et ses romans à venir, Fusion et Les Furtifs.


 

ALCHIMY : En tant qu’écrivain de SF, que pensez-vous du futur du format roman ?
Alain Damasio : À mon avis il restera en grande partie intact. C’est un format d’absorption où l’attention est complètement captive du médium, comme le film en salle de cinéma par exemple. Et je pense qu’on a besoin de ça. Aujourd’hui nous sommes forgés et formés à subir des sollicitations complètement variées et ce de manière hallucinante ; la dispersion de l’attention n’a pas d’équivalent dans l’histoire humaine. Et justement, ces types de médiums fondés sur l’attention monomaniaque et linéaire, vont continuer à être précieux et vont même reprendre une sorte de puissance.

Il y a tout de même quelques petites choses intéressantes qui commencent à bruisser autour du livre numérique, mais c’est encore faible. Avec la lecture sur liseuse ou sur tablette, on a la possibilité d’apporter un peu de son et d’image. C’est relativement précieux pour nous, les auteurs de la littérature de l’imaginaire, précieux car il faut parfois imaginer des choses assez complexes. C’est ce qu’on a fait un petit peu sur le livre numérique de La Horde du Contrevent. Mais je pense que des créateurs vont arriver, avancer et réussir à intégrer le médium, à faire en sorte qu’il enrichisse réellement la narration et l’expérience de lecture. Pour l’instant, ce qui se fait est encore trop anecdotique. Aujourd’hui, de même qu’il existe des réalisateurs transmédias authentiques, arriveront des romanciers authentiques qui seront aussi digitaux.

Je crois beaucoup en cette technologie assez basique à laquelle on ne croyait pas beaucoup au début, le turbomedia. J’adore le terme, c’est tellement low-tech, c’est très rigolo et surtout très intéressant ! Ce sont des BD que tu lis en ligne, mais case à case. C’est-à-dire que l’auteur décide de l’ordre et du tempo d’apparition des cases. Au lieu d’avoir la page en lecture simultanée, tu « subis » le sens et la cadence d’apparition du contenu et c’est une expérience complètement différente ! Le turbomédia est à mi-chemin entre le film, l’animatique et la lecture traditionnelle. Par ce biais, on t’oblige à épouser le rythme du créateur. À mon avis, l’évolution du format jouera en premier lieu sur le rythme de lecture.

Une des potentialités du roman futur pourra être le « turbomédié » et j’aimerais bien l’expérimenter. Tu liras la page à ta vitesse, et, par exemple, au moment d’une scène d’action, la phrase apparaîtra tout doucement, afin d’obliger le lecteur à s’arrêter pour prendre le choc. Qui peut être un choc contemplatif, un choc d’action, ou encore un moment clé. Mais le fait de ralentir la lecture, de la figer et de la relancer après coup, d’appliquer une vitesse de lecture plus rapide est vraiment très intéressant. Je le fais un peu en jouant avec la typographie, les pages et les blancs, mais un roman digitalement enrichi permettrait un jeu encore plus grand. Mais ces effets doivent rester sobres et être au service du récit. Souvent, le problème dans les nouvelles technologies culturelles est qu’il faut de la pratique, de l’intelligence et une forme de maturité technique pour sortir du gadget ou du gimmick ; on s’amuse certes, mais au-delà de la diffusion séductrice et ludique, l’apport reste limité.

© Malec - source : leblogamalec.blogspot.com
© Malec  –  source : leblogamalec.blogspot.com

 

A : Vous avez affirmé que la Science-Fiction pouvait changer le monde, de quelle façon pensez-vous qu’elle impacte notre réalité ?
A.D : De pleins de façons ! L’emprise de la SF sur le monde actuel est très forte. Je suis complètement à l’opposé des gens qui pensent que la SF est un genre mineur. Cette impression vient du fait que la littérature SF, comme la plupart des littératures, du polar à la poésie, est en crise. Il y a trop de production, si bien que le lectorat se répartit sur beaucoup trop de livres. Mais il suffit de voir les gros blockbusters qui sortent, que ce soit en jeux vidéo ou en cinéma ; énormément de succès sont portés par la SF. C’est aussi le cas en littérature : si Houellebecq ne va jamais se recommander de la SF, il écrit pourtant la Possibilité d’une île qui en relève totalement. Marc Lévy et Guillaume Musso font aussi de la SF !

La SF est une façon d’interroger notre rapport à la technologie. C’est son fondement et son paradigme : comment l’homme réinvente son rapport à soi, à l’autre et au monde par la technologie. La SF est donc complètement intégrée à notre présent, tout ce qui est fait en SF interagit avec ce qui existe déjà.

Maintenant, il faut évoquer un autre aspect : la bataille des imaginaires. Il y a une préemption des imaginaires par la SF : un grand nombre de chercheurs ont choisi ce métier parce qu’ils ont lu un livre de SF qui les a sensibilisés et leur a donné envie de faire de la conquête spatiale, de la biologie ou de la physique. Nous, les auteurs, travaillons sur les affects scientifiques, ce qui donne envie aux chercheurs de se lancer, et à mon avis, ça pré-formate même la direction des recherches. Je suis sûr que les recherches sur la robotique ont été pré-déterminées par ce qu’a produit Asimov il y a 50 ans, ou encore que les blockbusters influencent la conquête spatiale. Le film Seul sur Mars est à la fois influencé par ce qui se passe dans la science mais il va aussi alimenter la science, les vocations, et même les crédits de recherche, qui vont être obtenus à partir de cet imaginaire.

L’impact de la SF se remarque également au niveau de la socio-politique, dans la soft science-fiction (science-fiction des sciences humaines) où l’on anticipe les effets politiques de la surveillance, du contrôle, de la distorsion de la réalité et de la manipulation du réel. Ce sont des sujets en soi, qui créent des effets d’alerte, et même au-delà, un champ de réflexion et de spéculation. C’est un genre qui a réellement une grande influence.

 

source : valhallads.fr
Isaac Asimov, auteur de SF légendaire  – source : valhallads.fr

 

A : Vous utilisez souvent le son, on retrouve cette idée de carnets sonores, déjà utilisée pour La Horde du Contrevent. Quelle importance accordez-vous au son dans votre processus de création littéraire ?
A.D. : De plus en plus. On dit que chacun a ses dominantes, notamment dans les théories de l’apprentissage. Par exemple, pour certains enfants, le savoir va s’obtenir soit par la vision, soit par le son, soit par la manipulation des objets. C’est pareil pour les auteurs. Pour moi la dominante est clairement sonore et kinesthésique. Le son développe beaucoup plus mon imaginaire que l’image, qui me fait écran. Je trouve que le son est beaucoup plus libre, il permet de former une image par soi-même. La société de l’écran, avec les milliers d’images qui nous percutent au quotidien, dans laquelle nous vivons forme un barrage à l’imagination.

Dans le roman, il faut avoir une vision floue du personnage. Quand on me demande à quoi ressemblent Golgoth ou Sov dans La Horde, je réponds que je n’en sais rien. Même si je savais dessiner, je ne pourrais pas les représenter. J’ai une sensation physique de ce qu’ils sont, de leurs mouvements, de leur caractère, de leur voix, et de plein d’autres choses, mais je ne pourrais pas les décrire physiquement de manière précise.

 

 © Tortulut - source : howartyou.blogspot.fr
© Tortulut – source : howartyou.blogspot.fr

 

A : Que pensez-vous des adaptations cinématographiques ?
A.D. : Là aussi, quelle que soit la beauté des traductions visuelles, ça bloque l’imaginaire à mes yeux. Le livre comme média restera toujours beaucoup plus puissant dans ses potentialités imaginaires. Lorsque tu vas voir un film adapté d’un livre, tu en ressors toujours déçu. Le champ imaginaire est réduit à des images qui cristallisent et précipitent l’imaginaire. Si tu reviens de vacances et que tu regardes tes photos, ta mémoire se retrouve comme catalysée par les images précises que tu regardes. Le cerveau va s’accrocher dessus comme une bouée dans l’océan de tes souvenirs plus flous mais parfois beaucoup plus importants, alors que ces photos en expriment seulement un moment.

 

A : Vous préparez un nouveau roman qui va sortir en mai 2016, Fusion ?
C’est l’aboutissement d’un gros travail d’incubation d’univers, que j’ai mené d’abord avec Kosta Yanev, un grand scientifique bulgare, en 2014, puis avec une équipe d’écrivains, notamment Catherine Dufour et Norbert Merjagnan, en 2015, le tout sous l’égide d’un producteur, Shibuya Productions, qui finance la création de la bible narrative et va nous aider à valoriser l’univers, qui est très riche (près de 700 pages A4 de recherches et de récits). La première œuvre qui va sortir de cet univers est un petit roman que j’écris en ce moment même et qui est original dans son style et sa construction puisque l’histoire est racontée à travers une mosaïque de souvenirs volés, récupérés dans des molécules d’eau. Suivra vraisemblablement un recueil de nouvelles avec Norbert et Catherine. Les deux œuvres seront évidemment éditées par la Volte. Vous pouvez avoir un aperçu du roman dans l’anthologie des Utopiales 2015 où sont présentes les soixante premières pages du livre ! Enjoy !

 

A : Parlons maintenant de vos projets. Pouvez-vous nous expliquer le projet qui se cache derrière Phonophore ?
A.D. : C’est en lien avec mon futur roman Les Furtifs. Avec Tarabust (studio de conception et de réalisation d’œuvres sonores et multimédias) que j’ai notamment monté avec Floriane Pochon et Tony Regnauld, nous avons décidé d’en développer l’univers à travers le son, notamment par des pièces radiophoniques fortes et délirantes qui permettent de s’immerger dans l’univers, de l’explorer, de le parcourir.

 

A : Et qu’en est-il de ce roman, prévu depuis longtemps, Les Furtifs, qui ou que sont-ils ?
A.D : Je vais l’écrire juste après Fusion. Les furtifs, ce sont des créatures présentes parmi nous. Elles naissent d’une onde, d’une vibration sonore fondamentale qui a la particularité d’être une sorte de boucle rythmique, de riff, de mélodie très spéciale, et qui, quand elle vient toucher quelque chose, un gobelet par exemple, va être capable d’informer la matière, de mettre en résonance moléculaire ce qu’elle touche et de métamorphoser cet objet. Le plus souvent, les furtifs métamorphosent les déchets, cannettes, sacs plastiques ou cailloux par exemple. Ils ont une forme spéciale, sont extrêmement rapides et grâce à leur faculté de furtivité, ils se logent là où on les voit pas. Ce sont l’incarnation de la vitalité puisque pour moi, cette capacité de métamorphose est la faculté fondamentale du vivant, surtout dans la société de trace et de contrôle technologique qui est la nôtre, où le moindre geste, achat, appel est scanné, enregistré et archivé. Ils sont une métaphore de la liberté. Quand ils sont vus, ils se figent dans la forme moléculaire la plus proche de leur état et se suicident, pour sauver l’espèce et éviter d’être pourchassés. Sauf que l’armée a découvert leur présence et tente de les chasser. Dans ce livre, on va suivre un chasseur de furtifs qui va se lier avec eux.

 

A : Depuis combien de temps préparez-vous ce roman ?
A.D. :
Mes premières notes datent d’une dizaine d’année. Il y a une année où j’ai pas mal travaillé, j’ai écrit le premier chapitre il y a trois ans, puis je me suis arrêté. J’ai développé l’univers sonore parce que je ne me sentais pas prêt. Écrire est un art rare et compliqué, très exigeant. J’avais également plusieurs projets en même temps… Mais maintenant je suis enfin prêt, j’ai vraiment envie de le faire. J’ai énormément de matière, des fiches de personnages, des cahiers remplis de philo, de socio, d’études, de lieux, de réflexions. Tout est en place. Je vais l’écrire après Fusion. Et je vise août 2017 pour l’avoir terminé. Plus d’excuses !

 

© photo de couverture : Cyrille Choupas

 

HELENE

4 Comments

  1. Bonsoir,
    Je suppose que mon commentaire va passer inaperçu. Je n’aurais pas de réponse mais je tente quand même. Voilà, ma meilleure amie se trouve être une très (TRÈS) grande fan d’Alain Damasio. Pour vous dire, elle s’est fait tatoué « Aucun souvenir assez solide » .. Et elle a bien sûr lu tous ses livres. En bref, j’aimerai beaucoup pouvoir contacter ce grand monsieur. Je sais que ma demande paraît folle, mais si quelqu’un aurait un moyen de le contacter (je pense à son mail), et qu’il voudrait bien me le communiquer, ce serait fantastique. Vraiment fantastique.
    Je vais juste finir par dire qu’elle avait lu cette interview et qu’elle avait l’air passionné. Alors si elle pouvait juste avoir une sorte de dédicace de Mr Damasio, ce serait dingue pour elle. Voilà, j’ai fini mon roman.
    Bonne soirée.

  2. énormément de succès sont portés par la SF. C’est aussi le cas en littérature : si Houellebecq ne va jamais se recommander de la SF, il écrit pourtant la Possibilité d’une île qui en relève totalement. Marc Lévy et Guillaume Musso font aussi de la SF !

    Eh oui , ca fait du bien de le lire, beaucoup d auteurs a succes font de la sf, alors on oublie ce genre, on fait comme s il n existait pas, alors que c est tres vendeur
    ils ont peur de dire qu ils font de la SF
    z ont pas honte ces ecrivains qui ecrivent en ayant l air de ne pas y toucher ?
    merci pour cet interview
    parallelement j aimerai etre mis au courant des suites du concours sur la horde du contrevent, je vois qu il y a un gagnant a ce concours de nouvelles.. mais et la suite ? ca a donne quoi ?
    car on est dans un complet silence radio par la suite.
    qu est ce qu en a pense alain Damasio ?
    y a t il eu deux ou trois idees interessantes parmi les 67 nouvelles recues ?
    un peu d infos sur ce sujet serait la bienvenue…
    bon , je vous laisse , j ai eu un grand plaisir a lire cet article
    merci

    1. Tout d’abord merci!
      Il est vrai qu’en général la SF, si elle n’est pas décriée, n’est pas du tout assumée par certains, alors que c’est un genre littéraire d’une très grande richesse.
      Concernant le concours de fanfictions, il y avait une table ronde à ce sujet au festival les Utopiales à Nantes la première semaine de novembre, à laquelle il y a eu un échange entre la lauréate et Alain Damasio, mais je n’en sais pas plus car je n’ai malheureusement pas pu y assister.

      Au plaisir,
      Hélène

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