#13 – Interview du vendredi : j’enseigne aux moins favorisés de la génération Z
Cléo 8 mai 2015

Temps de lecture : 6 minutes

La jeunesse est « la priorité » du mandat de François Hollande, et pour le prouver, les réformes de l’éducation nationale fusent. Mais quelle est la réalité de l’école primaire aujourd’hui en France auprès des moins favorisés ? Laura, enseignante de 27 ans, éduque chaque jour des enfants en grande difficulté. Si elle essaye d’améliorer leur quotidien et de leur donner toutes les clés pour s’en sortir, elle reste lucide : le chemin est difficile et les moyens manquent.


 

ALCHIMY : Bonjour Laura, tu es enseignante dans une école primaire un peu particulière : en « REP » (Réseau d’Education Prioritaire, anciennement « ZEP ») sans le label « REP ». Pourquoi ton école ne bénéficie pas de la dénomination « REP » ?
LAURA  : Les écoles primaires en REP sont uniquement celles reliées à un collège REP. Si une autre école non affiliée à un collège REP a de grosses difficultés, tant pis pour elle. Du coup, là où je travaille, le coté droit de l’avenue appartient à la REP mais le coté gauche non, même si ce sont les même barres d’immeubles…. De plus, pour définir quel collège deviendra REP, on regarde des données concernant la population. Or l’administration refuse de prendre en compte dans ses statistiques 25 % de nos élèves, car ils sont demandeurs d’asile. Pourtant, ils sont là chaque année. Nous vivons comme une école REP, mais sans les moyens. Cependant, on nous a laissé entendre que si un enseignant se faisait agresser physiquement et qu’il y avait du tapage médiatique, là cela pourrait évoluer…

 

A : Toi qui interagit avec les moins favorisés de la génération Z… Qu’ont-ils en tête ? À quoi pensent-ils, à quoi rêvent-ils ?
L : Les garçons rêvent quasiment tous de s’en sortir par le foot. Du côté des filles, c’est plus variable : secrétaire, avocate, mère au foyer… Ils pensent surtout à la prochaine récréation, aux histoires d’amitié, aux jeux vidéos, et à pouvoir sortir jouer dehors.

 

A : Qu’est-ce qui t’épate chez ces enfants ?
L : Ce qui m’épate le plus chez eux, c’est leur sourire immense au moindre compliment et les conditions souvent très dures dans lesquelles ils vivent, sans que cela ne se remarque.

 

A : Au contraire, qu’est-ce qui t’inquiète ?
L : Le fait que les programmes ne soient absolument pas adaptés et ne leur apportent pas de bases. Un grand nombre d’enfants sortent du CM2 avec de grandes difficultés en lecture, et seule 25 % de la population du quartier obtient le bac. On nous demande de leur apprendre les fonctions épithètes, à lire un diagramme, à connaître les zones tertiaires en France … Tant d’heures qui pourraient être consacrées à lire sans ânonner, à écrire sans trop de fautes ou à calculer sans les doigts…

Au niveau civique, dans ma classe de 25 élèves, aucun ne se définit comme « français ». Un très fort attachement à leur nationalité familiale entraine bien des conflits à l’école, par exemple le lendemain d’un match. Ils ont une très grande violence physique et verbale qui va de  « suceur de god » à « enculé de tes cheveux » Je rappelle qu’ils ont moins de dix ans ! Ils passent beaucoup de temps dehors, avec des grands, ils ont peur des armes à feu qu’il y a dans le quartier. Malgré cela, nous ne sommes pas en « REP » !

 

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A : L’éducation nationale, un vaste chantier. Si tu devais changer ou réformer un seul aspect, lequel choisirais-tu ?
L :
Avoir des programmes concrets et non pas du flan qui promet mille et une choses sans assurer les bases utiles. Mais aussi réduire le nombre d’élèves par classe et avoir systématiquement une aide lorsqu’on accueille des enfants en lourd handicap, comme l’autisme par exemple. Enfin, pouvoir exclure momentanément les élèves qui brutalisent et insultent les enfants ou adultes, des actes pour l’instant sans conséquences.

 

A : De quoi manque l’éducation nationale aujourd’hui : de moyens, de bon sens ? De formation, de place ?
L :
Tout ça à la fois ! De moyens : les enseignants français gagnent les plus bas salaires d’Europe. De bon sens : à quand des programmes concrets pondus par des gens sur le terrain ? De formation : l’apprentissage de la lecture ou la gestion de classe difficile n’ont jamais été abordés lors de ma formation… Et enfin de place : dans des classes à plus de trente élèves, comprenant des cas lourds, les enfants peuvent-ils vraiment apprendre quelque chose ?

 

A : Que penses-tu des récentes réformes de l’éducation nationale, depuis les rythmes scolaires modifiés l’an dernier jusqu’aux dernières annonces sur le nouveau collège ?
L : En tant que parent, ma fille de maternelle était si épuisée que je refuse désormais de la mettre à l’école le mercredi. Chez les grands, cela dépend vraiment de ce qui est mis en place par la municipalité, mais au final ils passent plus de temps en collectivité qu’avant ! Bizarrement, je n’entends pas de témoignages de parents satisfaits de cette réforme aux infos, par contre beaucoup de mécontents autour de nous vu l’épuisement et la nervosité de leurs enfants. En tant que professeurs, nous avons l’interdiction de critiquer cette réforme car l’Etat est notre employeur. C’est bien dommage, car ce que nous constatons sur le terrain rejoint l’avis des parents : l’épuisement de petits bouts qui ne demandent qu’une chose : « C’est quand qu‘on va pas à l’école ? »

 

A : Les enfants que tu éduques sont issus de quartiers très défavorisés. Au vu des moyens qui sont mis en place – ou pas ! – pour eux, es-tu plutôt confiante ou pessimiste pour leur avenir ?
L : Je leur assure vingt-quatre heures de cours par semaine où j’essaie qu’ils soient respectés et en sécurité, et où on leur parle correctement. C’est déjà beaucoup. J’ajoute quelques apprentissages de base et beaucoup de vivre-ensemble. J’essaie de pousser les plus motivés, mais au collège c‘est systématiquement le décrochage. Très peu s’en sortent, beaucoup déjà à cet âge comptent sur la CAF ou le trafic de métaux/véhicules… Si je suis optimiste, je me dis qu’ils auront au moins de bons souvenirs de cette année, et que nous repérons régulièrement des enfants en danger… même s’il suffit aux parents de déménager pour que le suivi s’arrête.

 

A : As-tu malgré tout de belles réussites à nous raconter ?
L : Ma plus grande réussite, c’est par exemple un enfant très difficile qui m’a insultée et bousculée en début d’année, et qui maintenant me sourit le matin. On s’est donnés du mal pour améliorer la situation, pour que ça aille mieux y compris dans sa famille. Un autre élève était très violent quand il était frustré, il est devenu doux comme un agneau depuis qu’on lui a dit que s’il continuait, il changerait tout simplement d’école, mais qu’il n’en trouverait pas une comme nous ! Ou encore un enfant dont les parents savent qu’il est dyslexique, mais qui trouvaient l’orthophonie trop contraignante : aujourd’hui, ils l’y emmènent à nouveau.

On a aussi des petits qui ont fui les pays de l’est après avoir vu des membres de leurs familles tués, et qui nous font des couronnes de fleurs… Et ceux qui nous disent « Ils sont quand même bêtes les gens à se battre depuis des siècles pour des bouts de terrain ou des religions, en plus les enfants ils y sont pour rien ! » Ou encore, quand on leur annonce qu’on va faire des sciences avec une pile et deux ampoules et qu’ils crient « Ouaissss ! »

Mais surtout, leur regard quand on leur parle gentiment et les questions qu’ils posent sur tout : les guerres, les planètes, les aliens…

 

SIGLE NOIR MINI WEB

Cléo

The (radio)girl next door et fan numéro 1 de Friends.

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